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Perspectives

Quand l'impossible recule

Par Cédric Gouverneur - Publié en mai 2021
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Les vaccins à ARN messager ouvrent d’immenses horizons. Si leur fiabilité en matière d’effets secondaires se confirme, tous les grands industriels voudront monter dans le train. Reste à faire en sorte que l’Afrique puisse aussi en profiter.

C’est un changement de paradigme. Alors que les vaccins traditionnels se contentent d’inoculer un virus désactivé afin de susciter une réponse immunitaire préparant l’organisme à refouler l’assaut d’un virus actif, celui à ARN messager enseigne aux cellules à fabriquer leur propre médecine. En théorie, le concept est déclinable pour moult pathologies, nous explique Bernard Verrier. Directeur de recherche CNRS au Laboratoire de biologie tissulaire et ingénierie thérapeutique, à l’université de Lyon 1, il travaille depuis plus de vingt ans sur le sida et étudie l’ARN messager depuis une dizaine d’années : « Si l’efficacité se confirme – une protection dans la durée, et sans effets secondaires à long terme –, cela va révolutionner l’approche vaccinale. On peut tester beaucoup plus rapidement les hypothèses de travail. J’admets que je ne m’attendais pas à ce que les vaccins à ARN messager contre le Covid-19 fonctionnent aussi bien : nous avons en effet connu des déceptions par le passé. Un essai clinique avec un vaccin antigrippe à ARN messager n’avait rencontré qu’un taux d’efficacité de 30 %. » Ces déceptions ont détourné les grands labos de ce procédé : « Les gros groupes n’ont pas trop travaillé dessus : une technologie qui n’était pas assez mûre, et qui n’apportait pas, à leurs yeux, suffisamment de valeur ajoutée. Et puis, Pfizer-BioNTech et Moderna sont parvenus à combiner des améliorations afin de réaliser ce beau succès ! » En créant l’urgence d’une réponse, « les crises constituent de formidables accélérateurs pour la recherche, rappelle le docteur Verrier. La pandémie a permis l’élaboration rapide de vaccins à ARN messager, exactement comme le contexte de la Seconde Guerre mondiale avait accéléré la recherche nucléaire ».

Tout paraît désormais envisageable. Y compris l’élaboration – enfin ! – d’un vaccin contre le VIH : « Moderna procède à un essai clinique, souligne Bernard Verrier. C’est plus difficile, car dans le cas du sida, notre propre corps fait des variants, et la cible est une cellule du système immunitaire. » Autres pistes : enclencher la repousse des nerfs chez les paralysés. Ou apprendre aux lymphocytes T, qui éliminent les cellules malades, à faire de même avec les cellules cancéreuses. Quant au paludisme ou à la maladie du sommeil (trypanosomiase), véhiculés par des parasites et endémiques en Afrique, « c’est plus compliqué, car un parasite est plus gros qu’un virus et connaît différents stades et cycles de développement. On peut imaginer cibler un stade plutôt qu’un autre », envisage le docteur Verrier. Difficile, mais pas insurmontable : l’ARN messager estompe la notion d’impossibilité technique. « Attention cependant à l’emballement, met-il en garde. Voyons, d’ici six mois, si apparaissent des effets secondaires ou, au contraire, si se prolonge la durée de protection. » Pfizer a d’ores et déjà annoncé qu’il faudrait peut-être une troisième dose…

VERS LES DOSES DEUXIÈME GÉNÉRATION

Mais c’est compter sans la « deuxième génération » de vaccins à ARN messager, explique à Afrique Magazine l’économiste Frédéric Bizard, spécialiste de la santé : « Ils auront de meilleurs rendements, se conserveront à température ambiante et ne se contenteront pas d’attaquer la fameuse protéine Spike du coronavirus. Ils cibleront aussi d’autres zones virales qui mutent moins. L’ARN messager sera la clé pour sortir de la pandémie », conclut-il. Comment, dans ces circonstances, comprendre que Katalin Karikó se soit retrouvée isolée pendant des décennies ? « Il est toujours compliqué d’avoir raison avant tout le monde, soupire le docteur Verrier. Les dogmes créent une certaine inertie, et il est alors difficile d’obtenir des financements. Dès 1993, en France, un vaccin à ARN messager avait été expérimenté chez la souris avec des résultats prometteurs ! Mais sans partenaires industriels qui y croient et vous financent, impossible d’aller plus loin : il vous faut en effet démontrer à l’industriel que le futur produit sera meilleur que l’existant… » Et de rappeler cette vérité : « Un industriel préférera pratiquement toujours un médicament à un vaccin. Celui-ci l’expose à un risque, car il est administré à des gens bien portants. Au moindre effet secondaire, l’action plonge. » Comme le montrent les déboires d’AstraZeneca.

UNE TECHNOLOGIE TRANSFÉRABLE

L’efficacité du vaccin à ARN messager étant démontrée, « tous les industriels vont grimper dans le train », analyse Bernard Verrier. Le groupe français Sanofi – qui n’est pas parvenu à élaborer de vaccin contre le Covid-19 – vient de racheter une start-up américaine travaillant dans ce domaine, Tidal Therapeutics. Frédéric Bizard nous confie qu’il tente de « mettre en place, avec différents partenaires, un Airbus de l’ARN messager : un grand centre de production qui ferait venir les chercheurs et éviterait la fuite des cerveaux », l’Hexagone se trouvant plus qu’en retard dans ce dossier que les États-Unis et l’Allemagne… L’Afrique pourra-t-elle bénéficier de ces armes contre le Covid-19 ? Les doses d'ARN messager sont bien plus onéreuses que celles des vaccins classiques, nous rappelle Nathalie Ernoult, responsable plaidoyers à Médecins sans frontières (MSF) pour la campagne d’accès aux médicaments essentiels : « Pfizer se situe entre 6 et 19 dollars la dose, Moderna, entre 15 et 37 dollars. » Pourtant, le continent aurait besoin de ce type de vaccins, plus efficients contre le variant sud-africain. L’Union africaine (UA) en a acheté à Pfizer-BioNTech. « Le programme mondial d’accès à la vaccination (Covax) se trouve en difficulté du fait des problèmes rencontrés par l'AstraZeneca. D’autant que le continent est approvisionné à 95 % par l’Inde qui, confrontée à une vague épidémique d’une ampleur vertigineuse, a interrompu ses exportations de vaccins pour les réserver à sa population. » Son climat pourrait également constituer un frein au déploiement des vaccins à ARN messager, puisqu'ils doivent en principe se conserver à ultrabasse température.

Bonne nouvelle cependant : celui de l’allemand CureVac (une start-up soutenue par Berlin), annoncé pour ce trimestre, peut se conserver à température ambiante. « L’idéal serait cependant de les fabriquer sur le continent », précise Nathalie Ernoult. Aujourd’hui, l’Afrique doit en effet importer 99 % de ses vaccins ! Au rythme actuel, souligne la prestigieuse revue médicale américaine Nature dans son éditorial du 22 avril, « les habitants des pays pauvres risquent d’attendre fin 2023 pour être vaccinés contre le Covid. C’est tout simplement inacceptable ». L’UA a annoncé, le 14 avril, son intention de faire fabriquer, ces vingt prochaines années, 60 % des vaccins sur le continent, dans cinq centres répartis géographiquement. « Cela n’a rien d’insurmontable, poursuit la responsable plaidoyers de MSF. L’ARN messager n’est pas constitué de cellules vivantes, cette technologie est tout à fait transférable. Il serait facile de convertir des usines en sites de fabrication. L’Afrique du Sud, le Rwanda sont partants. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) entend créer un hub technologique de partage des connaissances. La pandémie a montré que le continent est trop dépendant de ses importations. » Via l’Africa Center for Disease, l’OMS et l’UA, « l'Afrique est en train de se mobiliser pour assurer sa souveraineté vaccinale ». Nature met cependant en garde : « Certaines multinationales risquent de percevoir cette autosuffisance comme un risque à long terme pour leur business. »

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