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Ce que j’ai appris

AÏSSA MAÏGA

Par YASMINE BRAHIM - Publié en juillet 2016
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FORTE ET ENVOÛTANTE, LA COMÉDIENNE TRANSCENDE LES GENRES. Elle saute volontiers d’un drame de Michael Haneke (Caché, 2005) à l’univers fantastique de Michel Gondry (L’Écume des jours, 2013), en passant par une comédie signée Alain Chabat. Voilà la belle Aïssa à l’affi che de Bienvenue à Marly-Gomont, une comédie touchante qui retrace l’arrivée en 1975 d’un jeune médecin zaïrois dans un petit village picard.

Bienvenue à Marly-Gomont n’est pas un film engagé. C’est l’hommage d’un fils [le chanteur Kamini, coauteur du film, raconte l’arrivée de sa famille en France, NDLR] à son père qui m’a touchée. Il fait écho à ma propre histoire. Mon père était aussi un intellectuel noir arrivé en France dans les années 1970. J’ai été témoin de ce décalage entre l’homme cultivé qu’il était et la façon dont il était perçu. Derrière une simple comédie populaire, c’est une histoire de société.
 
Je ne suis pas non plus une actrice engagée… Il y a aujourd’hui une tendance à la réaction qui me dérange. Je n’ai pas envie d’entrer dans cette danse et, surtout, je ne suis pas sûre d’avoir à chaque moment, à chaud, un point de vue pertinent à délivrer. Mon métier, c’est d’être comédienne.
 
La comédie était une évidence. Je me souviens de cette première représentation au lycée, de ce trac qui me nouait l’estomac. Je voulais fuir. Pourtant, une fois sur scène, je me suis sentie à ma place. Il m’a ensuite fallu du temps avant d’admettre que je voulais être comédienne. J’avais tellement peur d’échouer. Mais j’avais aussi cette foi que je n’explique pas. Mes débuts ont été compliqués car je n’avais pas d’agent, je n’avais pas fait d’école et personne ne me connaissait. Ma chance est d’être arrivée pendant une pénurie d’actrices noires.
 
« La Sénégalaise arrivée en France à l’âge de 4 ans. » Je vis à Paris depuis plus de trente ans, c’est absurde d’être toujours définie par mes origines ou mon pays de naissance. Si je suis consciente que ce qui est dit est une vérité, je refuse d’être réduite à ça. Aujourd’hui, par chance, je commence à y échapper.
 
J’étais sidérée d’entendre que je ne jouerais pas certains rôles du répertoire classique car je suis noire. J’ai été touchée, énervée et obsédée par cette barrière avant de prendre du recul pour essayer de comprendre. J’avais besoin de savoir d’où venait cette injustice. Je me suis plongée un long moment dans la lecture de recherches sociologiques (dans les écrits de l’anthropologue Sylvie Chalaye, entre autres), avant de pouvoir enfin me décoller de cette situation et évoluer en tant que comédienne, pas en tant que comédienne noire.
 
Mon casting le plus marquant est celui passé pour Maintenant ou jamais !, de Raphaël Fejtö (2007). Nous n’étions plus que deux comédiennes, une blonde et moi. Pour la première fois, j’étais en lice avec une femme qui n’était pas noire. J’ai été choisie. Ce jour-là, j’ai réalisé que le cinéma était en train de changer, de telle façon qu’aujourd’hui une Noire peut décrocher « un rôle de blonde ».
 
Je n’ai pas un genre de prédilection. Je m’assois dans une salle aussi bien pour voir un blockbuster américain qu’un film d’auteur roumain. J’aime passer d’un univers à l’autre. Je suis fascinée par les réalisateurs, leur énergie créatrice et la magie que certains installent autour d’eux. Gondry est le plus marquant de tous. Sur le tournage de L’Écume des jours, j’avais l’impression d’être dans le laboratoire d’un savant fou. Les décors, les costumes, les accessoires… Tout était si particulier. C’est une machine à créer passionnante à admirer.

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