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Cinéma

Et 007 devint une femme noire

Par Jean Marie Chazeau - Publié en décembre 2020
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Dans le nouveau James Bond, le célèbre agent britannique est remplacé par une collègue d’origine jamaïcaine, qui récupère ainsi son matricule et son permis de tuer… mais temporaire

Nous n’en finissons plus de patienter pour voir Mourir peut attendre, le si bien nommé 25e opus de la saga James Bond. Le film devait sortir sur les écrans du monde entier en mars dernier, puis en novembre, mais le plus célèbre agent secret de la planète doit encore ronger son frein face à la pandémie de Covid-19, qui a obligé à fermer les salles de cinéma : le long-métrage ne sortira pas sur grand écran avant au moins le 31 mars 2021. Impatients, des fans ont même lancé une cagnotte de 670 millions d’euros afin de racheter les droits du film et de l’ajouter au catalogue d’une plate-forme de streaming avant Noël – un objectif bien ambitieux et très loin d’être atteint. En attendant, quelques éléments du scénario ont néanmoins fuité… En juillet 2019, le Daily Mail dévoilait une scène dépeignant le directeur du MI6 – le service de renseignements extérieurs britannique – lançant « Entrez, 007 », puis la porte s’ouvrait sur une femme noire. Fallait-il alors comprendre que Daniel Craig allait être remplacé par Lashana Lynch, apparue dans Captain Marvel (2019) ? La production n’avait pas voulu confirmer l’information, mais celle-ci avait provoqué d’énormes réactions sur les réseaux sociaux, dont un tombereau de messages racistes. La comédienne britannique, d’origine jamaïquaine, avait d’ailleurs préféré suspendre ses comptes Twitter et Instagram le temps de laisser passer l’orage.

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Ce n’est qu’en novembre dernier qu’elle a confirmé qu’elle serait la première femme noire à prendre le matricule 007, alors que le très british James Bond serait en exil en Jamaïque, pays membre du Commonwealth, et donc toujours symboliquement sous la couronne de Sa Majesté. Ne voulant pas que son rôle soit un gadget concédé aux mouvements Black Lives Matter et #MeToo, Lashana Lynch s’est assurée « qu’il n’y avait aucun moment dans le film où des personnes noires hocheraient la tête de dépit en voyant que leur représentation ne correspondait pas à la réalité ». À la demande des producteurs et avec le soutien de Daniel Craig, le scénario a en outre été remanié par la showrunneuse britannique que tout Hollywood s’arrache, Phoebe Waller-Bridge, apportant une perspective féminine bienvenue.

Il faut en effet dire que James Bond, depuis son incarnation par Sean Connery dans les années 1960, offre une vision du monde très masculine et blanche. Résultat, le rôle des femmes a longtemps été cantonné à de jolies James Bond girls italiennes, suédoises ou françaises dans la plus pure tradition caucasienne. Mais en y regardant de plus près, au fil des épisodes, les partenaires de jeu féminines de l’agent britannique se sont diversifiées. Certes, dans le premier opus, James Bond 007 contre Dr No (1962), c’est une ex-Miss Jamaïque très pâle, Marguerite LeWars, grimée de manière à passer pour une femme aux origines chinoises, qui joue les utilités… Et certaines ne feront qu’une courte apparition, comme la Guadeloupéenne Nicaise Jean-Louis dans Moonraker (1979). Mais cinq femmes noires ont vraiment compté dans la filmographie bondienne : la toute première est Trina Parks, originaire de Brooklyn, qui joue une adversaire du beau James/Sean Connery en 1971 dans Les Diamants sont éternels. Deux ans plus tard, dans Vivre et laisser mourir, Gloria Hendry arbore une superbe coupe afro et tombe dans les bras de Bond/Roger Moore. La scène sera d’ailleurs censurée par le gouvernement d’apartheid en Afrique du Sud ! En 1985, Grace Jones incarne May Day, une méchante très impressionnante, dans Dangereusement vôtre. En 2002, dans Meurs un autre jour, Halle Berry rend hommage à une autre James Bond girl célèbre, Ursula Andress, en sortant comme elle, quarante ans plus tôt, de l’eau en bikini. Enfin, le personnel du MI6 se diversifie lui aussi : Miss Moneypenny, l’assistante de M, est jouée depuis Skyfall (2012) par la Britannique Naomie ­Harris, qui incarnait Willie Mandela dans Mandela : Un long chemin vers la liberté (2013). Et elle le reconnaît elle-même : à la sortie du film, le public ne s’est pas opposé à ce que la nouvelle Miss Moneypenny soit noire… Il n’y a pas eu d’objections non plus depuis.

En 2015, ces cinq femmes étaient invitées par l’African American Film Critics Association et le mensuel Essence pour rendre hommage à « ces cinq icônes [qui] ont transformé l’image des femmes noires dans le monde » au Musée afro-américain de Californie, à Los Angeles. Une seule manquait à l’appel ce jour-là : Grace Jones. La diva semble avoir une relation contrariée avec James Bond. Elle devait apparaître, à 71 ans, dans une scène de Mourir peut attendre, face à Craig. Mais en juin 2019, arrivée sur le tournage en Jamaïque, son île natale, elle aurait découvert qu’elle n’avait que quelques lignes à prononcer et aurait tourné les talons ! Le réalisateur, Cary Joji Fukunaga, avait pourtant tout fait pour la convaincre d’y participer, plongeant avec elle dans la mer des Caraïbes, en face de la maison de Ian Fleming, l’auteur de la saga ! Dommage, pas de caméo pour les fans.

En revanche, on retrouvera dans ce nouvel opus l’Aston Martin, les gadgets de Q, ainsi que les cocktails Vodka Martini… Mais la nouvelle 007 va-t-elle récupérer toute la panoplie ? Il semble que Lashana Lynch, en reprenant provisoirement le rôle, héritera surtout de son permis de tuer, pas du folklore viril qui l’entoure, ne l’empêchant pas par ailleurs d’avoir des scènes particulièrement physiques, entre bagarres et courses-­poursuites. Mais ce sera bien une situation provisoire, et James Bond reprendra du service à la fin du film.

Reste que Daniel Craig rend son smoking : il avait en effet prévenu avant le tournage que ce serait son cinquième et dernier James Bond. La production va donc devoir trouver quelqu’un pour le remplacer, et on sait d’ores et déjà que ce ne sera pas une femme. Barbara Broccoli, la productrice, l’a déclaré à Variety en janvier 2020 : « Il peut être de n’importe quelle couleur, mais ce sera un homme. […] Cela ne m’intéresse pas particulièrement de donner un personnage masculin à une femme. Je pense que les femmes sont bien plus intéressantes que ça. »

Ian Fleming, dans ses romans, avait imaginé un personnage secondaire, Felix Leiter, agent de la CIA et grand ami de Bond. Décrit originellement comme un Texan blond, il est incarné depuis Casino Royale (2006) par Jeffrey Wright, qui a joué Jean-Michel Basquiat, Sidney Bechett ou encore Martin Luther King à l’écran. Alors, pourquoi pas un acteur noir au service de Sa Majesté ? Le nom d’Idris Elba, déjà cité la première fois que Daniel Craig avait annoncé vouloir jeter l’éponge, en 2015, revient de nouveau en force, même si en juillet 2019, il s’était dit découragé par les commentaires racistes qu’il avait reçus. Il avait même affirmé qu’il refuserait le rôle pour cette raison si on le lui proposait officiellement. Son âge, 48 ans, pourrait également devenir un handicap. Un autre comédien britannique noir est également mentionné : David Oyelowo (qui a lui aussi incarné Martin Luther King). Pour l’instant, il n’a fait qu’être le narrateur d’un livre audio de la franchise (Trigger Mortis), en 2015. Mais quatre ans plus tard, il déclarait sur la chaîne américaine ABC : « Les personnes qui parlent de moi ou d’Idris Elba, ou de quiconque de couleur, pour ce genre de rôle, je crois que ça démontre que les choses changent. Je pense que c’est un incroyable changement de culture. »

Alors, qui ? Pour Naomie Harris, la Miss Moneypenny d’aujourd’hui, l’une des seules femmes de la saga qui n’a jamais succombé aux charmes du héros, « l’important, ce sont ses qualités, son magnétisme sexuel et son intelligence ». Le septième James Bond reste donc à trouver…

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