octobre 2016
CE QUE J'AI APPRIS

Fouad Laroui

Par Sabine CESSOU
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La plume est précise, l’humour élégant… Né à Oujda, l’écrivain maroconéerlandais revient de nouveau sur la question du fondamentalisme religieux. Défenseur du modèle républicain à la française, l’auteur maintes fois récompensé est aussi ingénieur, économiste, enseignant et poète. Un parcours qui mérite que l’on revienne sur ses mille vies, de Kénitra à Amsterdam. 
 
J’ai été à l’école française dès la maternelle, à Kénitra, au Maroc. J’ai appris ce que devrait savoir n’importe quel petit Français, dans une laïcité non agressive et une méritocratie très positive. J’étais peut-être fi ls de facteur, mais quand j’avais la meilleure note, elle était mienne ! Une bourse d’interne au lycée français de Casablanca m’a été donnée à la fin du primaire. J’ai tiré de sa cantine un goût durable pour la cuisine française en général, et la blanquette de veau en particulier.
 
J’ai vécu six ans de bonheur à Paris au tournant des années 1970 et 1980. « Le centre du monde se trouve quelque part entre la rue Saint-Jacques et la rue des Saints-Pères », ai-je lu plus tard dans Le Père Goriot de Balzac. Tel était mon itinéraire pour me rendre à l’École nationale des ponts et chaussées, puis à l’École des mines, où j’étais chercheur. Paris m’a enseigné le rôle essentiel du savoir et de sa proximité. Il suffi sait de pousser une porte pour écouter Michel Foucault au Collège de France ou Raymond Aron à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), boulevard Raspail. 
 
 
Devenu ingénieur, j’ai dirigé pour l’Offi ce chérifi en des phosphates (OCP) la mine de Khouribga, au Maroc, l’une des plus grandes du monde, 400 ouvriers et 80 contremaîtres. J’ai vite compris qu’il fallait cultiver le respect mutuel, et non « mener à la trique » ou « faire suer le burnous », comme disaient les colonialistes. J’ai vu des ouvriers prêts à se jeter sous un bulldozer pour vous sauver la vie, pour peu que vous ayez le souci de leur dignité. 
 
De retour en Europe, j’ai fait une thèse d’économie à Paris, enseigné l’économétrie à Amsterdam, Cambridge et York, en Grande-Bretagne. Là, j’ai compris la différence profonde entre le modèle républicain français – le seul valable à mes yeux, je persiste à le croire – et le multiculturalisme à l’anglaise, avec ses chocs.
 
À Bradford, un jeune Pakistanais m’a déclaré dans un restaurant que j’étais le premier Blanc qu’il voyait ! Je suis tombé des nues… Puis j’ai réalisé que le quartier était entièrement « paki », du policier à l’instituteur 
 
Amsterdam, où je vis depuis plus de vingt ans et où j’enseigne les lettres et l’épistémologie, m’a appris une chose fondamentale : ne pas juger les autres, vivre et laisser vivre. Croiser quelqu’un d’entièrement nu dans la rue ne me ferait plus broncher. Il s’agit d’un principe de liberté, plus que de tolérance, qui rend tous les fondamentalismes religieux, qu’ils soient musulman, juif ou protestant, encore plus détestables à mes yeux… 
 
Je vais une fois par an au Maroc, où se trouve ma famille. Mon premier livre, Les Dents du topographe (Julliard, Paris, 1996), est très critique sur le pays. On me reproche de l’être moins qu’avant, mais je ne suis plus dans le « tout ou rien » de la jeunesse. Trentenaire, je voulais que tout soit parfait… « Soit on est la Suisse, soit on est le Bangladesh ! », me disais-je. 
 
J’ai appris à ne plus voir le Maroc comme une seule entité. Je n’y aime pas les incivilités, les voitures qui foncent sur les passages piétons, les ordures jetées dans la rue ou le butor qui allume sa cigarette au restaurant malgré l’interdiction. Mais j’apprécie la façon dont les Marocains reçoivent chez eux, vous donnant l’impression d’être un tsar en visite... 
 
Quand j’entends quelqu’un me dire que rien n’a changé entre Hassan II et Mohammed VI, je salue poliment et je m’en vais, parce que c’est faux. En tant qu’ingénieur, je suis sensible au développement, aux infrastructures qui se construisent, à la modernité. Les choses s’améliorent…
 
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