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Militantes

Les nouvelles voix de l’Amérique noire

Par Cédric Gouverneur - Publié en janvier 2021
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Outre Kamala Harris, deux femmes incarnent la révolution sociétale en cours aux États-Unis, après quatre années de trumpisme : Cori Bush, figure de Black Lives Matter élue dans le Missouri, et Stacey Abrams, dont l’activisme a permis de faire basculer la Géorgie dans le camp démocrate.​​​​​​​

Cori Bush, de la rue au Congrès

Militante du mouvement Black Lives Matter, Cori Bush vient d’être élue représentante du Missouri à 44 ans. Son destin incarne à la fois le rêve et le cauchemar américain. Côté rêve : une infirmière afro-américaine, mère célibataire, élue à la Chambre des représentants. Le symbole d’un pays où tout paraît possible à qui ne ménage pas ses efforts. Côté cauchemar : Cori Bush et sa famille se sont retrouvés à la rue. Le symbole d’une puissance mondiale à l’individualisme féroce, n’offrant guère de filets de sécurité à ses citoyens modestes, qui peuvent sombrer dans l’exclusion au moindre accident de la vie. En 2001, Cori Bush tombe malade et perd son emploi dans une école maternelle. C’est l’engrenage : elle est expulsée de son logement locatif et doit se résoudre à camper dans sa voiture avec son mari et leurs deux bébés… Elle se fait ensuite embaucher comme infirmière à l’hôpital de Saint-Louis, et remonte peu à peu la pente. Elle devient pasteure de son église en 2011. Mais c’est en 2014 qu’elle se fait connaître du public : elle prend la tête des manifestations qui agitent Saint-Louis après la mort de Michael Brown, adolescent noir criblé de balles par un policier blanc, dans la ville voisine de Ferguson.

NEETA SATAM/THE NEW YORK TIMES-REDUX-REA

Cet engagement l’incite à se présenter, en 2016, à la primaire démocrate pour les élections sénatoriales dans le Missouri, mais elle est sèchement battue. Même déconvenue en 2018, lors de la primaire pour la Chambre des représentants, où elle affronte un dinosaure de la politique locale : William Lacy Clay Jr., élu démocrate afro-américain en poste depuis vingt ans et héritier d’une dynastie politique fondée en 1968 par son père, William Lacy Clay Sr. Cori Bush se rapproche alors de « The Squad » (« l’escadron »), un quatuor d’élues issues des minorités bien décidées à dépoussiérer un parti démocrate trop élitiste : Alexandria Ocasio-Cortez (« AOC »), Rashida Tlaib, Ilhan Omar et Ayanna Pressley.

À partir de mai 2020, Cori Bush devient l’une des figures du mouvement Black Lives Matter dans le Missouri, lancé après la mort de George Floyd, étouffé sous le genou d’un policier blanc, lors de son arrestation, à Minneapolis. Sa notoriété lui permet cette fois de remporter la primaire contre Lacy Clay en août, avant de triompher le 3 novembre. « Les gens ordinaires ont enfin une voix ! » Celle qui a réchappé du Covid-19 (« J’étais à terre pendant deux mois ») compte défendre au Congrès la mise en place d’une couverture santé véritablement universelle : « Parce que mon peuple est en train de mourir. » Dans certaines villes, les Afro-Américains représentent en effet jusqu’à trois quarts des victimes de la pandémie.

Stacey Abrams, la machine à voter de Géorgie

En incitant les Afro- Américains à s’inscrire sur les listes électorales, Stacey Abrams a permis à Joe Biden de gagner de justesse en Géorgie. Le 5 janvier, deux élections partielles dans cet État du Sud détermineront la majorité au Sénat. Le parti démocrate peut déjà lui dire merci. Cette responsable a mené une campagne acharnée afin d’inciter les habitants des quartiers populaires à s’inscrire sur les listes électorales… d’où beaucoup venaient d’être supprimés ! Entre 2012 et 2018, les services du secrétaire d’État républicain Brian Kemp ont en effet rayé des listes d’émargement pas moins de 1,4 million de citoyens, pour une population de 10,7 millions d’habitants. Et curieusement, alors qu’ils forment 30 % de la population de l’État, les Afro- Américains – qui votent en grande majorité démocrate – représentent 70 % des électeurs éliminés. Motifs invoqués ? Trop d’abstentions, un déménagement (souvent signalé, sans être pris en compte), un nom mal écrit, etc. Un dixième des bureaux de vote ont aussi été fermés, avec pour effet de rallonger les files d’attente, et donc de décourager les électeurs. L’administration de l’État s’est défendue de toute magouille, parlant d’une « mise à jour ». Reste qu’en 2018, Brian Kemp remporte l’élection Stacey Abrams, la machine à voter de Géorgie sénatoriale contre Stacey Abrams, avec juste 55 000 voix d’avance… Celle-ci impute alors sa défaite à une manœuvre grossière. Cette avocate fiscaliste de 47 ans, née dans le Wisconsin et romancière à ses heures, décide de faire front. Elle a de qui tenir : ses parents – un couple de révérends baptistes du Mississippi – ont milité pour les droits civiques dans les années 1960. Elle se donne alors pour mission d’inscrire un maximum d’électeurs en vue de la présidentielle. Inlassablement, ses militants font du porte-à-porte. Et avec succès, car au total, entre 2018 et 2020, ils persuadent 700 000 à 800 000 citoyens de s’inscrire et de voter.

JOHNATHON KELSO/THE NEW YORK TIMES-REDUX-REA

Le 3 novembre, les démocrates remportent la Géorgie et ses 16 grands électeurs. Une première depuis 1992. L’écart est si serré – 14 000 voix ! – que les républicains obtiennent un recomptage manuel des suffrages, sans toutefois inverser le verdict des urnes. Le 5 janvier, tous les regards seront de nouveau tournés vers la Géorgie, car les électeurs devront désigner deux sénateurs. Démocrates et républicains sont en effet au coude à coude à la chambre haute. Le résultat de cette double élection partielle déterminera la couleur de la majorité au Sénat… et donc la capacité d’action du tandem Biden-Harris.

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