janvier 2017
MAGHREB

LES NOUVEAUX CODES AMOUREUX

Par Frida DAHMANI
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Sexe, couple et idéaux : entre traditions et modernité, les malentendus hommes-femmes n’ont jamais semblé aussi criants. Pourtant, il y a du changement dans l’air !
 
Tout réussit à Bochra. Tout, sauf l’amour. « Les hommes ne sont pas ce que je croyais », lance cette pétillante interne en médecine qui, à 29 ans, désespère de vivre une histoire au long cours. « Les garçons ne sont pas encore des hommes ; ils manquent de maturité et ne sont pas fiables », assène la jeune femme. Résignation ?
 
Comme elle, des milliers de Tunisiennes s’interrogent sur l’amour, les relations à deux et butent sur l’absence de réponses. Pour se consoler, Bochra refuse d’être une donnée statistique et explique ses échecs par des profils de partenaires incompatibles. Pourtant, elle intègre le contingent des 30 % de femmes qui, de 30 à 34 ans, sont célibataires. Un taux impensable il y a vingt ans où, à la trentaine, la quasi-totalité était mariée avec, parfois, plusieurs enfants.
 
La mutation de la société maghrébine et urbaine est indéniable. Études et démarrage professionnel reportent, comme ailleurs dans le monde, l’âge moyen des noces. Mais « pas celui de l’amour », insiste Bochra qui feint, désormais, de ne plus chercher le prince charmant. Pour ses amies, elle est une romantique, piégée par trop de films à l’eau de rose, qui cumule les erreurs de casting. « Elle devrait être plus pragmatique ; on peut rencontrer l’amour mais une vie personnelle se construit comme un plan de carrière, avec des objectifs et un tri sélectif », assure Amel, mariée depuis deux ans. Deux visions opposées des relations hommes-femmes que « les garçons » ne partagent pas toujours.
 
« Les femmes d’ici ne sont pas simples. On dirait que plusieurs personnalités qui cohabitent dans le même corps. Quand tu les rencontres, elles sont adorables, sympas, cool, puis une fois qu’elles t’ont mis la corde au cou, elles deviennent exigeantes, intransigeantes au point que la vie à deux devient rapidement infernale », raconte Sehl, cadre bancaire fraîchement divorcé. Dépité, il masque son amertume sous un brin de philosophie et conclut que le mariage « n’est plus une institution » mais une ligne qu’on doit mettre sur un CV.
 
« Toutes les histoires se ressemblent, et finissent par un divorce et une pension alimentaire », constate ce jeune père qui souhaiterait que le mariage soit un contrat de deux ans renouvelable par tacite reconduction. D’autres, plus blagueurs, suggèrent qu’une clause « satisfait ou remboursé » figure dans les contrats.
 
Finalement Bochra, Amel, Sehl et les autres ont en commun leur déception et leur perplexité face aux relations à deux dans une société où le couple peine à s’épanouir en tant qu’entité exclusive et qui ménage peu d’espace à la vie vraiment privée. « Il faut faire des choix : soit tu tiens compte des conventions et du regard social, tu t’y plies et tu n’as plus de vie ; soit tu t’en défais, tu es marginalisée et, là aussi, tu n’as plus de vie », schématise Amel.
 
Elle n’est pas loin, toutefois, d’une réalité concernant les femmes. Dans la loi tunisienne, celles-ci sont les égales des hommes mais, dans les faits, elles subissent encore les paradoxes d’une société qui peine à faire son aggiornamento. « Dès que tu sors des sentiers balisés, tu es mal vue », raconte Meriem, 34 ans, ingénieure en développement originaire de Kairouan, qui a eu beaucoup de mal à convaincre sa famille qu’elle allait habiter seule en entamant sa carrière à Tunis. « Tant que j’étudiais loin, en France, vivre seule ne posait pas de problème à mes parents. Mais à mon retour, ils avaient l’impression que j’allais à ma perte si je refusais de loger chez une tante ou d’être en colocation avec d’autres jeunes femmes », ironise Meriem, qui a un bon salaire et trouve agréable sa vie en solo.
 
« Il ne faut pas se leurrer. Sans jamais le dire, les familles craignent pour la vertu des filles. C’est le grand tabou ; le sujet épineux que personne n’aborde mais qui est omniprésent », remarque celle qui s’insurge contre l’hypocrisie sociale et réclame la liberté de disposer d’elle-même sans avoir à se justifier. Car, de manière discrète, beaucoup « passent à l’acte » et s’autorisent à vivre leur sexualité. À tel point que seules 20 % des Tunisiennes arriveraient réellement vierges au mariage tandis que d’autres composent avec une certaine schizophrénie en s’offrant, contre 800 à 1 400 dinars (330 à 570 euros), un nouvel hymen avant leurs épousailles.
 
« Le premier rapport sexuel a lieu autour des 17 ans et le mariage autour des 30 ans, note le gynécologue Mohamed Chakroun. Évidemment, dans l’intervalle, le jeune adulte vit sa sexualité. » Les hommes ne sont pas dupes ; ils connaissent les pratiques, les diktats sociaux en souffrent aussi mais se font surtout, et trop souvent, une image négative de leurs partenaires.
 
« J’ai rencontré bon nombre de filles ; la plupart font les 400 coups puis vont chercher à se caser en jouant les saintes-nitouches… Elles leurrent tout le monde y compris elles-mêmes », assène un cadre du secteur public qui dénonce une sorte de « tromperie sur la marchandise ».
 
Ce qui relève normalement de l’intime tombe dans le domaine public, devenant l’affaire de tous pour imprégner les imaginaires et perpétuer le mythe de la nécessaire et indispensable virginité. « Est-ce que ce que je suis tient à une membrane ? », demande Samia, une enseignante qui refuse de se sentir « réduite à ça » et n’admet pas que la virginité soit considérée comme une valeur fondamentale.
 
Le malaise est là ; d’autant plus fort que le tabou a pour exutoire des formes perverties telles que le mariage coutumier ou orfi, une union temporaire illégale mais qui absout le péché de chair par la lecture d’une fatiha (sourate d’ouverture du Coran). La société ferme les yeux sur ces épiphénomènes alors que sa pratique, rendue illégale à l’Indépendance, est une régression qui sape l’institution des unions civiles.
 
Alors, comme pour contrebalancer tous ces écarts, le mariage est devenu un phénomène de société où il faut donner à voir le maximum lors des célébrations, comme si le contrat signé n’était pas suffisant à inscrire le couple dans son environnement social et qu’il fallait le consolider avec des rituels, fussent-ils anciens. « C’est gravé dans notre mémoire reptilienne, c’est une sorte d’atavisme même chez les plus modernes », ironise un analyste en Bourse qui estime qu’il faut laisser à la société le temps d’intégrer les bouleversements des moeurs et des coutumes.
 
N’empêche, de paradoxe en paradoxe, incompréhension et malentendus s’installent au point que les relations interpersonnelles et amoureuses peinent à être apaisées. « Mais l’amour, la tendresse, où sont-ils ? », interroge Samia alors qu’un ami de Sehl estime, lui, que l’alchimie n’est pas qu’une question de chance et de mektoub, mais « un désir sincère de construire avec l’autre, une intimité singulière affranchie du poids des regards ».
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