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Commerce

Ngozi Okonjo-Iweala
Une Africaine à la tête de l’OMC

Par Jean-Michel Meyer - Publié en février 2021
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L’Organisation mondiale du commerce (OMC) se cherchait un directeur général depuis six mois. C’est la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala qui a été élue à ce poste pour quatre ans. Première femme et première Africaine à diriger cette institution, elle a la lourde tâche de relancer un organisme paralysé et largement déconsidéré.

Au siège de l’Organisation mondiale du commerce, à Genève, tous les employés l’appellent déjà « docteure ». Après six mois de procédures et de rebondissements, Ngozi Okonjo-Iweala, docteure en économie du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), a été élue le lundi 15 février 2021, dans l’après-midi, pour prendre les commandes du temple du commerce mondial et succéder au Brésilien Roberto Azevêdo, démissionnaire en août dernier.

À 66 ans, l’ancienne ministre des Finances du Nigeria est la première femme et la première Africaine à prendre la tête de l'institution chargée de la régulation du commerce à l'échelle mondiale. Mais le moment d’euphorie risque d’être bref. Le mandat de quatre ans, renouvelable, de Ngozi Okonjo-Iweala commencera le 1er mars 2021, et dès les premiers jours, la Nigériane aura fort à faire pour remettre sur les rails une institution paralysée, affaiblie et discréditée, dans un contexte où la notion même de multilatéralisme a été brocardée et pilonnée par l’administration Trump durant la dernière présidence américaine.

L’Africaine arrive à la tête d’une institution paralysée depuis des années. L’OMC est coutumière des blocages, la faute à un mode de décision par consensus, dont a très opportunément joué Pékin. « L’OMC apparaît dans une situation particulièrement délabrée », confirme Mathilde Dupré, auteure d’un livre sur le commerce international.

Aujourd’hui, les deux champs d’action de l’institution, la négociation d’accords commerciaux et le règlement des conflits, sont au point mort. Malgré sa jeunesse – l’OMC est née en 1995 –, l’institution a du mal à se renouveler et à encadrer l’évolution du commerce mondial. L’OMC n’est pas parvenue, par exemple, à intégrer l’irruption d’Internet dans l’économie globale ni à « canaliser » la montée en puissance de la Chine. Ngozi Okonjo-Iweala prend donc la tête d’un organisme qui incarne la mondialisation, le développement soutenu des échanges internationaux, un modèle en crise, et qui fait l’objet de critiques récurrentes. Avant même la pandémie, le commerce mondial était entré dans une phase de stagnation, et même de décrue à partir de 2018.

Arrivé au pouvoir en 2017, Donald Trump a, de plus, revendiqué un protectionniste fort pour taxer lourdement les importations chinoises, restreignant les flux d’échanges entre les deux principales puissances économiques mondiales. Plus profondément, l’ex-président américain a démontré au monde que ce sont désormais les États, et non plus l’OMC, qui définissent les règles du commerce international en privilégiant leur intérêt national.

Faute de pouvoirs clairs, l’organisation n’a été que le spectateur du conflit commercial entre les États-Unis et la Chine. Quant au traitement des différends entre pays, Washington a systématiquement mis son veto au remplacement des juges de l’instance d’appel de l’Organe de règlement des différends, le tribunal de l’OMC. De fait, il est impossible, depuis décembre 2019, d’attendre un jugement définitif sur les conflits commerciaux entre États, ce qui est pourtant l’une des fonctions essentielles de l’institution.

Celle qui se présentait en octobre comme « la candidate de la réforme » sait que son mandat s'annonce décisif pour démontrer que l'OMC est nécessaire. Ngozi Okonjo-Iweala a déjà esquissé ce que seraient ses priorités : un accord sur les subventions à la pêche, en panne depuis des années, et la réactivation de l'Organe de règlement des différends. Parmi les autres enjeux, la Nigériane veut promouvoir l’accès au vaccin contre le Covid-19 (en favorisant la coopération internationale pour la distribution) à tous, s’atteler à relancer l’économie mondiale après la pandémie et tenter de faire entendre sa voix dans la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine. Elle devra aussi justifier le rôle de l’OMC sur les dossiers liés aux négociations sur le commerce électronique, la facilitation des investissements pour le développement, la réglementation intérieure des services ou le commerce et l'autonomisation économique des femmes.

« Plus que tout », la nouvelle cheffe de l'OMC doit avoir « de l'audace et du courage », indiquait-elle à tous ceux qui estiment qu'elle n'a pas suffisamment de compétences dans un domaine très technique. Ngozi Okonjo-Iweala a les moyens de « dépoussiérer l'image de l'OMC », estime dans le quotidien La Croix Iana Dreyer, économiste spécialiste du commerce international.

La détermination de la Nigériane ne fait aucun doute, surtout avec le soutien renouvelé de l'administration Biden. C’est l'une des femmes les plus influentes d'Afrique. Et elle ne lâche rien. Dans son pays, elle est surnommée la « dame de fer » ou, plus trivialement par ses détracteurs, « Okonjo Wahala » (« l’emmerdeuse » en langue yoruba). Elle est d'abord reconnue pour son parcours de vingt-cinq ans à la Banque mondiale et pour avoir été à deux reprises ministre des Finances du Nigeria, de 2003 à 2006 et de 2011 à 2015. Ses résultats économiques ont souvent été salués, avec une baisse substantielle de la dette extérieure du pays et un taux de croissance multiplié par trois pendant son premier mandat ministériel.

Mais Ngozi Okonjo-Iweala, qui a également la citoyenneté américaine, n’a pas oublié de développer son carnet d’adresses à l’international. Depuis 2015, elle est la présidente du conseil d'administration de Gavi, l'Alliance du vaccin, et siège aux conseils d'administration de Twitter et de Standard Chartered. Elle est également conseillère auprès de la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures.

« C'est une femme merveilleuse avec une approche authentique des problèmes, mais, attention les gars, sous ce gant de velours, il y a une main de fer et une forte volonté », assure Christine Lagarde, patronne de la Banque centrale européenne. Les États membres de l’OMC sont prévenus.

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