avril 2017
Télécoms

TNT : les clés de la bataille

Par Maïté DARNAULT
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Télévision numérique terrestre : c’est la nouvelle frontière, le prochain marché à développer, la révolution technologique des années à venir. Et d’ici 2020, tous les pays devraient avoir abandonné la télévision hertzienne. Un changement majeur aux multiples conséquences, économiques, politiques, sociales et médiatiques.
 
1- MAIS DE QUOI PARLE-T-ON?
 
Une formidable opportunité pour les uns, un énorme défi pour d’autres, une tâche quasi insurmontable d’après les derniers. C’est ainsi qu’est qualifié le passage à la télévision numérique terrestre (TNT) sur le continent. Ce changement, qui doit intervenir dans les prochaines années, signifie surtout la fin des chaînes hertziennes et de la diffusion analogique. Bien connue, celle-ci passe par l’installation d’un réseau d’antennes relais et câbles qui amènent le signal télévisuel jusqu’au petit écran dans chaque foyer. Une technologie désormais révolue et dont les équipements ne sont d’ailleurs plus fabriqués. En cas de panne, il devient donc de plus en plus difficile de réparer les infrastructures, une situation à laquelle a été confrontée la Côte d’Ivoire, par exemple.
 
Depuis le début des années 2000, on assiste donc à l’émergence de la télévision numérique. Cette dernière se déploie à travers de nombreux canaux : le numérique terrestre (la fameuse TNT), mais aussi le satellite ou encore le câble, l’ADSL et la téléphonie mobile GSM (la 4G). Aujourd’hui, en Afrique, la diffusion analogique (environ 600 chaînes au total) demeure largement majoritaire : elle couvrait 80 % des 110 millions de postes de télévision recensés début 2015 par le bureau d’études Balancing Act. Autrement dit, seule une minorité, 20 %, recevait la télévision numérique.
 
Sur le continent, celle-ci est majoritairement distribuée par le satellite, largement devant la TNT : début 2015, toujours sur 110 millions de petits écrans, on dénombrait 16 millions d’abonnés via le premier et seulement 7 millions à travers la seconde. Le développement de cette dernière, s’il aboutit, devrait ainsi remettre en cause la suprématie de la télévision satellitaire.
 
Cette évolution est souhaitée par les États pour plusieurs raisons. Outre le gain en termes de qualité des images et de nombre de chaînes, elle doit assurer une meilleure couverture géographique et des tarifs plus attractifs, autrement dit une démocratisation de la télévision. Par ricochet, elle devrait également encourager la naissance de chaînes et programmes locaux venant concurrencer les productions étrangères, qui dominent aujourd’hui l’offre satellitaire. Dernier atout, et non des moindres, le réseau TNT peut être utilisé comme un outil de développement : il permet de transmettre des données sur l’ensemble du territoire national avec une rapidité que les réseaux télécoms n’offriront pas avant de nombreuses années, facilitant l’instauration de services de e-gouvernance, e-santé ou des cours et formations en ligne.
 
Si la télévision numérique terrestre offre ces avantages, c’est parce qu’elle constitue une avancée technologique. Explication : pour fonctionner, la diffusion analogique utilise les fréquences comprises entre 470 et 862 MHz. La TNT, elle, est beaucoup plus économe, n’occupant la bande qu’entre 470 et 703 MHz.
 
Ce qui libère des fréquences (entre 703 et 862 MHz) pouvant être revendues par les États, notamment aux opérateurs télécoms pour développer le réseau mobile. « La vente des fréquences aux télécoms rapportera dix fois le coût de l’installation de la TNT, même s’il y a un décalage dans le temps », estime Pascal Veillat, le PDG du groupe français Arelis, spécialiste du secteur. Si la bataille pour la mise en place de la télévision numérique terrestre est sans conteste engagée, de nombreuses questions restent toutefois encore à résoudre.
 
2- COMBIEN DE PAYS L’ONT ADOPTÉE ?
 
Fin 2016, seuls 16 % des territoires africains avaient éteint l’analogique et complété le passage au numérique, 66 % étaient en cours de migration et 18 % ne l’avaient pas encore entamé, selon les chiffres de l’Union internationale des télécommunications (UIT), agence des Nations unies entérinant la feuille de route en matière de TNT. Parmi les précurseurs figurent l’île Maurice, très en avance, puis la Tanzanie, le Kenya, le Maroc, la Tunisie, la Namibie, le Rwanda, le Mozambique et le Malawi. L’Afrique du Sud, le Nigeria et le Burkina Faso ont aussi entamé leur transition, qui devrait s’achever fin 2019.
 
Les autres États n’en sont qu’au début et devraient avoir du mal à respecter la date butoir officiellement fixée dans moins de trois ans. En 2006, à travers la signature de l’accord de Genève, les États d’Europe, d’Afrique, du Moyen-Orient et du Golfe s’étaient en effet engagés à éteindre le signal analogique au plus tard en juin 2020. Alors que la transition est très avancée en Europe et au Moyen-Orient, le continent a encore beaucoup de pain sur la planche.
 
Le protocole de mutation, fourni par l’UIT, reste indicatif et les échéances sont non contraignantes. Si le passage au signal numérique terrestre est un signe de modernité, c’est loin d’être une priorité pour certains gouvernements, par ailleurs en prise avec de grands défis – crise pétrolière, lutte contre le chômage, endettement – ou en proie à une instabilité politique ou sécuritaire. Illustration faite au Mali : « Le pays était bien parti. En 2010, il avait déjà bien avancé, note Ilham Ghazi, responsable de la division des services de radiodiffusion au sein de l’UIT. Mais tout est malheureusement arrêté depuis 2012. »
 
3-QUELLES SONT LES DIFFICULTÉS ?
 
Le premier problème est celui du financement. La TNT, comme l’analogique, implique d’installer des antennes relais afin de transmettre le signal. Si le coût des équipements est moins important que pour la télévision hertzienne, il reste conséquent. Selon une étude d’avril 2016 du cabinet londonien Balancing Act, spécialisé dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) en Afrique, il nécessite au moins six millions d’euros d’investissement pour couvrir deux à trois grandes villes.
 
Pour un territoire entier, la fourchette varie de 70 millions d’euros pour le Togo à 400 millions d’euros pour le Nigeria ou la RDC, en passant par 60 millions d’euros pour des pays comme le Bénin, la Guinée, le Kenya, l’Ouganda ou encore le Sénégal. Difficile pour les États de mobiliser de tels montants. Ils font donc appel au secteur privé, attribuant des licences à des opérateurs pour qu’ils investissent dans les infrastructures. Le contrat peut prendre la forme d’un partenariat public-privé (PPP). « Pour qu’il fonctionne, il faut que l’activité du partenaire privé soit rentabilisée assez rapidement, souligne Jean-Philippe Kaboré, secrétaire exécutif du Comité national de migration à la TNT (CNM-TNT) de Côte d’Ivoire. Sachant que l’activité de diffusion a des caractéristiques industrielles, donc un retour sur investissement relativement long, est-ce que cela intéresse vraiment les grands diffuseurs ? »
 
Outre cet investissement en infrastructures, il faut ensuite s’assurer que les foyers s’équipent d’un décodeur dédié, ce qui questionne chaque État de la nécessité, ou non, de subventionner cet achat. Sans oublier plusieurs autres écueils : adoption d’un cadre juridique et de normes réglementant le secteur, réalisation de campagnes de communication pour promouvoir la nouvelle technologie, et formation de personnels capables de gérer le réseau. « En Ouganda, par exemple, il est installé, mais l’organisme public n’a aucune structure permettant d’assurer sa maintenance, souligne Pascal Veillat, le patron d’Arelis. Les stations finissent donc par s’arrêter, faute d’alimentation des groupes électrogènes de secours. » Et ce handicap technique n’est que le corollaire d’un taux moyen d’électrification encore très bas (estimé à 42 % sur l’ensemble du continent, fin 2015), dont profitent en priorité les grands centres urbains.
 
4-QUI SONT LES ACTEURS PRIVÉS ENGAGÉS ?
 
Deux poids lourds se distinguent sur le continent : le géant chinois StarTimes, opérationnel dans 16 pays et qui comptait, selon Balancing Act, près de 6,5 millions de clients TNT en mars 2016 ; et le Sud- Africain Multichoice-DStv, couvrant, via l’opérateur GOtv, 11 pays et regroupant 2 millions de clients à la même date. Si GOtv est totalement absent des marchés francophones, StarTimes lorgne en revanche ces territoires.
 
Un troisième acteur s’est lancé dans la course, Canal+, à travers la marque EasyTV. Son objectif : conquérir un million d’abonnés supplémentaires sur les cinq prochaines années à l’aide d’un bouquet de base vendu entre 5 et 7 euros par mois, et décrocher les plus gros marchés de la zone francophone, dont les principales villes d’une quinzaine de pays, notamment la République démocratique du Congo (RDC) et le Congo-Brazzaville. Après Pointe Noire en février 2016, le groupe français a lancé EasyTV à Lubumbashi, deuxième ville de RDC, avec une trentaine de chaînes congolaises (RTNC, Antenne A, B One, Malaïka), africaines et internationales (A+, Novelas, Infosport+, Ciné+ Star, France 24, TV5 Monde, Planète+, Piwi+).
 
La compétition est rude entre tous ces acteurs. Canal+ vise maintenant un déploiement à Brazzaville et Kinshasa, où est déjà présent StarTimes, en plus de Madagascar, du Rwanda et de la Guinée. En Côte d’Ivoire, les deux groupes étaient aussi en concurrence dans deux appels d’offres, remportés fin 2016 par le Français. « StarTimes fait des offres très agressives, à prix cassés. Mais il s’agit plutôt d’une logique géostratégique que strictement commerciale, estime Olivier Marcillaud, directeur de la business unit TNT de Canal+, dont la majorité des dossiers concernent aujourd’hui l’Afrique. En général, ce sont des contrats signés au plus haut niveau des États. »
 
Cela, en vertu d’une approche multi-sectorielle qui déborde de la seule question du réseau audiovisuel : en échange de l’installation du réseau, les Chinois vont, par exemple, négocier l’accès à des concessions minières, pétrolières, à la construction de routes ou au marché des fréquences. Enfin, d’autres groupes plus modestes sont également sur les rangs, dont Arelis et sa filiale Thomson Broadcast, spécialiste des réseaux de diffusion. « Le marché africain représente aujourd’hui 30 % de notre activité, avec des projets dont le chiffre d’affaires s’élève à environ 15 millions d’euros par an, un résultat que l’on voudrait doubler d’ici un ou deux ans », affirme le PDG du groupe, Pascal Veillat.
 
5- LA TNT EST-ELLE GRATUITE OU PAYANTE ?
 
Les deux ! Il existe en effet une double offre aujourd’hui : l’une gratuite, diffusée via un bouquet de chaînes accessibles sans abonnement, souvent l’ancien canal hertzien ; l’autre payante, proposée par les opérateurs privés après l’abonnement à leur bouquet. Les deux cohabitent de manière différente d’un pays à l’autre. En zone anglophone, la TNT est essentiellement déployée dans des écosystèmes payants, auxquels s’est ensuite ajoutée l’offre gratuite apportée par la puissance publique. Dans le monde francophone, le schéma est un peu différent.
 
« La télévision numérique terrestre payante y est déjà présente depuis un moment par le biais d’opérateurs locaux. Mais ce sont de petits acteurs qui ne sont pas toujours encadrés ni réglementés », note le représentant de Canal+, Olivier Marcillaud. Des opérateurs qui ne constituent pas un socle suffisant pour l’essor de la TNT au niveau national, ce qui nécessite l’intervention des pouvoirs publics. En règle générale, les États tiennent à maintenir une offre gratuite afin de garantir l’accès à la télévision à tous, une façon d’assurer la continuité du service public télévisuel.
 
Cette situation pose de nombreuses questions. Quel modèle adopter ? Comment organiser la coexistence entre les deux systèmes ? L’offre gratuite peut-elle survivre à l’essor de la payante ? Jusqu’où et comment les États doivent-ils réglementer le secteur ?
 
6-POURQUOI Y A-T-IL UN DÉBAT SUR LA VENTE DES FRÉQUENCES ?
 
L’innovation technologique que constitue la TNT permet de libérer des fréquences de diffusion, qui peuvent être vendues aux opérateurs. Ce phénomène est appelé le « dividende numérique » parce qu’il va être une source de revenus supplémentaires et importants pour les États, propriétaires des fréquences. Ces dernières intéressent de nombreux acteurs, notamment les opérateurs télécoms qui pourront les utiliser pour développer leurs services mobiles, un secteur en plein boom sur le continent. Les groupes télévisuels sont aussi demandeurs, en particulier StarTimes qui a conclu des accords avec Madagascar et la RDC. Mais l’expérience n’a pas été très concluante. En novembre 2014, l’État malgache a annulé les autorisations données l’année précédente au groupe chinois, pointant « des entorses au niveau de la procédure », « notamment par l’absence d’appel d’offres ». Quelques mois plus tôt, en septembre, le gouvernement de RDC avait déjà retiré à StarTimes sa licence d’exploitation au motif qu’il exerçait illégalement dans le pays, n’ayant jamais obtenu toutes les autorisations nécessaires et s’étant attribué des fréquences en réalité non cessibles.
 
7-QUEL MODÈLE ÉCONOMIQUE POUR LES CONTENUS ?
 
Pour beaucoup, le passage à la télévision numérique terrestre doit être l’occasion de structurer en profondeur le paysage audiovisuel du continent, où les chaînes internationales se sont déjà invitées via le satellite (TV5 Monde, France 24, CNN, CNBC, Al Jazeera). L’écueil à éviter, selon Jean-Philippe Kaboré, est un foisonnement anarchique : « Cela n’a pas de sens d’avoir 50 à 60 chaînes dont la plupart sont bancales : elles deviendraient des tribunes politiques, des lieux d’expression personnelle aux ordres des sectes religieuses, par exemple. Il faut des contenus gérés par des professionnels. » D’où un indispensable soutien à la production de programmes locaux.
 
« Avec le numérique et surtout la TNT, les professionnels du secteur peuvent réduire leurs coûts de production, de transmission et de diffusion et valoriser leur patrimoine national », plaide Sylvain Béletre, consultant chez Balancing Act. Une démarche à laquelle participe depuis des années TV5 Monde, et un axe sur lequel planche Canal+. Même StarTimes, qui s’est d’abord concentré sur des programmes internationaux (traduction de contenus chinois et adaptation de contenus francophones), poursuit désormais une stratégie locale, de l’achat à la diffusion.
 
« Il y a des pays à forte tradition de production où des pôles existent déjà, comme la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Nigeria, le Kenya, ou l’Afrique du Sud, explique Pierre Jalladeau, directeur Afrique du CFI, l’agence française de coopération des médias. Mais c’est un défi pour eux d’entrer dans une dynamique d’industrialisation, alignée sur les standards internationaux de qualité. »
 
En retour, l’intensification de la production devrait permettre de structurer le marché de la publicité et de le monétiser. Autrement dit, de générer des fonds pour financer la création audiovisuelle. Mais, pour y parvenir, encore faut-il établir des données fiables à destination des annonceurs sur le paysage audiovisuel, l’ampleur et la typologie du parc, l’audience, et, notamment, se doter d’observatoires du secteur. L’édification d’un modèle économique pérenne en matière de TNT, en parallèle de l’avènement d’un patrimoine numérique propre à chaque pays, repose donc sur un régulateur puissant, garant d’une forme de souveraineté nationale, des éditeurs de services adéquats et des partenaires techniques efficaces. Un savant mélange dont la recette est encore loin d’être au point.
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