décembre 2016

TRIPOLI

Par Maryline DUMAS
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Insécurité, kidnappings, crise économique... En dépit des violences et des obstacles, les Tripolitains s’efforcent de mener une vie presque « normale ». Des moments de brefs répits dans un quotidien souvent chaotique.

Rien n’y a fait. Cela fait des années que, chaque matin dès 9 heures, Mohamed et ses cinq amis se retrouvent au même endroit. Les troubles que subit la Libye depuis 2011 ont parfois interrompu pendant quelques jours leurs rencontres, mais guère plus. Ces septuagénaires, anciens fonctionnaires ou businessmen, finissent toujours par se réunir au Caffè Casa de la médina de Tripoli. Seule entorse aux habitudes : ils ont dû changer de table après l’installation d’un générateur à leur place fétiche. La faute aux coupures d’électricité qui peuvent durer des heures.

La révolution de 2011, les changements de gouvernement, la recrudescence des kidnappings, l’inflation, les combats durant l’été 2014, la division de leur pays en deux autorités, l’arrivée du gouvernement d’union nationale soutenu par l’Onu : rien n’a perturbé le rituel de ces six amis. Alors, chaque matin, au gré des événements, chacun défend son point de vue sur Fajr Libya (coalition de brigades au pouvoir à Tripoli de 2014 à 2016), Khalifa Haftar (le leader de la force rivale, basé dans l’est du pays) ou encore le gouvernement d’union nationale. Et, irrémédiablement, la discussion dévie sur le foot : « Vous pensez que Zinedine Zidane est meilleur manager que Faez Serraj [Premier ministre du gouvernement d’union nationale, NDLR] ? » demande Ahmed.

Plus tard dans la journée, c’est une autre population qui prend place dans ce café. En l’absence de cinémas, discothèques, concerts ou autres animations, les shebabs (« jeunes ») investissent les cafés branchés. Le Caffè Casa donc, mais aussi Il Caffè di Roma, Cinnabon ou encore (un faux) Nespresso : autant de lieux où la jeunesse favorisée peut se retrouver pour discuter entre garçons ou filles – les groupes mixtes sont encore rares –, draguer ou regarder un match de foot. Les Libyens aiment tellement le ballon rond que même au plus fort des combats à l’été 2014, ils se précipitaient dans les cafés pour suivre les matchs de la Coupe du monde.

L’autre activité des jeunes, le soir, c’est l’automobile ou la moto. « Les jeudis soir [le vendredi est chômé, NDLR], je prends ma voiture et je vais à Gargaresh avec mes amis, explique Ali. Il n’y a rien de mieux à faire ici. » Gargaresh est une avenue commerçante et huppée d’une dizaine de kilomètres de long. Pendant que les jeunes femmes et les familles visitent les magasins, les hommes, eux, font des allers-retours en voiture sur cette voie largement embouteillée. Les objectifs sont multiples. C’est d’abord l’occasion de se montrer de préférence au volant de beaux bolides – Ferrari, Land Rover ou BMW –, et de se faire entendre, fenêtres ouvertes et musique à fond. C’est, là aussi, un autre moment propice à la drague : tandis que les véhicules roulent au pas à cause du trafic, il est plus facile de repérer les jolies filles qui passent. On écrit son numéro de téléphone sur un papier qu’on exhibe ou on cherche le réseau Bluetooth de la belle. Enfin, l’habitacle de la voiture est parfait pour boire discrètement de l’alcool – interdit en Libye et donc acheté au marché noir – camouflé dans une bouteille d’eau ou une tasse de café.

Le week-end (vendredi et samedi), en journée, c’est au tour des familles de donner vie à la capitale. Celles-ci se répartissent dans différents lieux. Place des Martyrs, dans le centre, on vient nourrir les pigeons et acheter ballons et jouets en plastique pour les enfants. En bord de mer ou rue Omar-Mokthar, ce sont des petites attractions, structures gonflables et autres manèges, qui sont proposées aux petits. À l’est de Tripoli, en allant vers Tajoura, les familles peuvent s’offrir une baignade ou un pique-nique à la plage. Les femmes font soit le choix d’accompagner, habillées, les enfants dans l’eau, soit celui de rester au sec. Autant de scènes qui pourraient sembler idylliques dans ce pays au ciel bleu et au grand soleil… si la Libye était parfaitement stable. Mais depuis la révolution de 2011, conflits politiques et armés s’enchaînent. Ces moments-là ne sont donc que des bouffées d’oxygène dans un quotidien stressant voire oppressant.

INQUIÉTUDES SÉCURITAIRES

La première inquiétude concerne la sécurité. Celle-ci s’est peu à peu dégradée depuis la chute de Mouammar Kadhafi. À tel point que les Tripolitains, favorables ou non à la révolution, font tous le même constat : « Nous avons gagné la liberté mais nous avons sacrifié notre sécurité. » Dans la capitale, les magasins ferment désormais plus tôt, vers 21 heures ou 22 heures. Les femmes hésitent à sortir seules. Et les rapts sont devenus monnaie courante : toute personne ayant une belle voiture, une fonction importante, issue d’une famille aisée ou connue pour ses opinions politiques, court le risque d’être kidnappée. On est libéré en l’échange d’une rançon. Mais cette dernière ne garantit pas toujours de garder vie sauve.

Abdelkader Ouali, membre du Congrès général national, le Parlement élu en 2012, et opposant à l’accord politique libyen signé sous l’égide de l’Onu, reconnaît ne pas se sentir en sécurité depuis l’arrivée du gouvernement d’union nationale. Il faut dire qu’à cette occasion, une télévision favorable à Fajr Libya (opposée à l’État islamique) ainsi que les maisons d’un membre du gouvernement d’union nationale et d’un député de Tobrouk (le Parlement rival) ont été attaquées. Figure médiatique des radicaux de Fajr Libya, Abdelkader préfère, aujourd’hui, s’habiller en tenue traditionnelle pour, dit-il, « que les gens ne [le] reconnaissent pas ». Et il n’accepte des rendez-vous que dans les lieux de son choix.

Karim, lui, cherche depuis des mois des nouvelles d’un de ses amis, enlevé en décembre à Tripoli. L’opérateur téléphonique de ce dernier a révélé que son portable avait été allumé à différentes reprises près de Misrata. « Nous pensons qu’il est en vie, mais nous n’avons aucune nouvelle. » Parfois, les habitants de Tripoli sont témoins de combats, devant chez eux ou à la porte de leur café habituel. En avril, des chars sont ainsi réapparus dans le centre de la capitale lors de combats qui opposaient des groupes armés de la ville. Des scènes de guerre à la fois rares et normales à Tripoli. Rares, car ce genre d’événement n’arrive pas chaque jour, chaque semaine ou même chaque mois. Simplement de temps en temps. Normales, car les habitants sont habitués à entendre régulièrement des coups de feu et à en gérer les conséquences.

JUSTICE POPULAIRE

Un nouveau danger est apparu fin 2014 en Libye : l’État islamique, qui possède des cellules dormantes dans de nombreuses villes du pays. Et dans son fief de Syrte, les exactions – crucifixions et exécutions sommaires – sont telles que la population vit dans un état de terreur permanent. Depuis Tripoli, le chef de la brigade du quartier d’Abu Salim, Abdelkhani Kikli, alias Ghaniwa, s’en inquiète : « Ici, la situation sécuritaire est plus que moyenne. Ma plus grosse crainte, c’est les infiltrations et les attentats », reconnaît-il. « Nous avons supprimé un dictateur pour le remplacer par des milliers » est devenu le deuxième dicton préféré des Libyens. Il vise les membres des brigades qui font la loi dans leur ville. Des hommes qui, s’autoproclamant garants de la révolution de 2011, estiment pouvoir agir comme bon leur semble. C’est le cas de Mustapha, qui n’hésite pas, lorsqu’il croise par hasard dans une rue bondée « un criminel », à sortir son arme et à tirer. Père de quatre enfants, il aime fanfaronner en exhibant ses armes : un revolver dans son jean, un couteau en porte-clés, deux grenades dans sa voiture… Rien de choquant dans ce pays où circulent plus de 20 millions d’armes pour 6 millions de personnes. Ce commerçant en portes et fenêtres est membre d’une brigade importante de la capitale. Depuis cinq ans qu’il a pris ce statut de « révolutionnaire », son niveau de vie s’est nettement amélioré. Mustapha s’est acheté une seconde voiture, une jeep, et s’est fait construire une maison, en employant, comme tous les Libyens, des clandestins d’origine subsaharienne. Il espère bientôt prendre une seconde épouse. Lorsqu’il s’agit d’expliquer d’où vient son argent, Mustapha évoque la signature d’un contrat : il a vendu les portes et fenêtres de la clinique privée près de chez lui. Un établissement surveillé par sa brigade.

Dans cette nouvelle Libye, beaucoup ne sont pas aussi à l’aise que lui. Hafaf, institutrice, note que « le prix du pain a été multiplié par quatre. La farine et l’huile ont augmenté… Mais mon salaire, lui, n’a pas évolué ». Comme elle, près de 75 % des Libyens sont fonctionnaires ; et certains doivent se débrouiller avec des salaires versés de façon irrégulière. C’est alors la solidarité et la confiance qui jouent : on achète à crédit chez son épicier. Ces retards de paiements sont avant tout liés à un problème d’organisation administrative. Mais la Libye est aussi en proie à de graves problèmes économiques. Les conflits ont fait baisser sa principale ressource, la production de pétrole, de 1,6 million de barils par jour en 2012 à une moyenne de 400 000 début 2016. Or l’or noir comble, en temps normal, 90 % des dépenses de l’État. La banque centrale a donc prévenu : les réserves financières ne tiendront pas plus de deux ans. « Nous sommes passés d’un pays donateur à un pays nécessiteux depuis 2014 », constate le député de Tripoli Abdelrahman Shatter. Les conséquences se font déjà sentir, avec notamment une pénurie d’argent liquide. Depuis des mois, les files d’attente dans les banques s’allongent jusque dans la rue. « Il m’arrive de venir plusieurs fois d’affilée pour réussir à obtenir 500 dinars [325 euros, NDLR] qui me permettent de tenir une dizaine de jours, explique Issa qui travaille dans l’aéronautique. Parfois, j’attends jusqu’à cinq heures. » Le chef d’une agence bancaire explique, sous couvert d’anonymat : « Le siège ne nous envoie pas de cash. Comme les commerçants n’ont plus confiance, ils gardent le liquide chez eux. Résultat : l’argent sort de nos banques, mais n’y rentre plus. »

Beaucoup de Libyens ont tenté de fuir ce désordre. Ils sont plusieurs centaines de milliers en Tunisie et autant en Égypte (les chiffrent varient, selon les sources, de 400 0000 à plus de 1 million). Ces départs se sont faits en plusieurs vagues, les principales étant celle de 2011, où de nombreux partisans de Mouammar Kadhafi ont quitté la Libye, et celle de 2014, lorsque des milliers de personnes ont fui leur ville par peur des combats ou d’être visées à cause de leurs opinions politiques. D’autres partent tout simplement à l’étranger pour offrir une meilleure éducation à leurs enfants ou se faire soigner de façon décente alors que médicaments, matériel et personnel médical – majoritairement étranger – manquent dans le pays. Mais aujourd’hui, ces départs sont compliqués.

DIFFICILES EXILS

Il est difficile de se procurer des devises étrangères : les banques rechignent à en délivrer. Et le taux au marché noir a explosé. Alors qu’en 2012, il fallait environ 1,7 dinar pour 1 euro, les taux ont grimpé jusqu’à plus de 4 dinars en 2016. Ensuite, les moyens de transport sont limités. La route côtière entre Tripoli et Zaouïa (47 kilomètres à l’ouest de la capitale), pour rejoindre la Tunisie, est tenue depuis des mois par des gangs de criminels qui n’hésitent pas à dépouiller les familles. Pour se rendre dans les villes à l’ouest de Tripoli, les Libyens préfèrent donc le bateau, ou l’hélicoptère militaire pour ceux qui ont des relations. Le trafic aérien, lui, est affecté par les combats qui ont lieu depuis 2014. Plusieurs aéroports ont été fermés, voire détruits. C’est le cas de l’aéroport international de Tripoli, de celui de Benghazi mais aussi des aéroports d’Oubari et de Sebha. Pour faire face à la demande, l’aéroport militaire de Mitiga, à Tripoli, a été transformé en aéroport international. Tenu par différentes brigades, dont Rada (« Dissuasion »), menée par le salafiste Abderraouf Kara, et la mystérieuse milice Tawhid, peu connue mais réputée extrémiste, Mitiga est très surveillé. Les étrangers sont fichés dès leur arrivée et la présence d’un Libyen, qui doit se porter garant nommément, est exigée. Selon les tours de garde, les règles peuvent varier : un étranger peut être retenu une à deux heures et être questionné sur son hôtel, l’objet de son séjour, etc. ; ou bien partir tranquillement après une simple vérification des papiers. Pour les Libyens, le passage peut être compliqué par leur appartenance à telle ou telle tribu ou par leur origine géographique (région de l’Est ou Zintan, considérés comme rivaux des forces en place à Tripoli). L’aéroport de Mitiga propose moins de destinations qu’auparavant. Une offre limitée aussi par l’inquiétude des pays face à l’insécurité. Les vols vers l’Italie, Paris ou Tunis ont été suspendus. Les Tripolitains doivent donc se contenter de Malte, de la Turquie, et de Monastir ou Sfax pour la Tunisie.

C’est d’ailleurs dans ce pays que les fans libyens de football doivent se rendre pour assister aux matchs de leurs équipes « à domicile ». Pour des raisons de sécurité, le ballon rond libyen a été délocalisé en Tunisie.

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