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Edito

2021, l'année en suspens

Par Zyad Limam - Publié en décembre 2020

Début décembre, Time, le grand hebdomadaire américain, s’est posé la question : 2020 a-t-elle été la pire année de l’histoire ? Évidemment, le tropisme du débat est propre à cette nation de « conquérants optimistes »... Et oui, il y a nettement pire dans l’histoire du monde, des guerres (à l’échelle de la planète), des épidémies dévastatrices (la fameuse peste noire du Moyen Âge, par exemple), des famines, des astéroïdes si l’on remonte à la nuit des temps… Mais pour tous les êtres humains vivant aujourd’hui, le choc 2020 est stupéfiant. Unique. Au-delà de notre expérience. Beaucoup d’entre nous sommes des enfants de l’après-guerre justement, du baby-boom (années 1950-1960), les héritiers des indépendances aussi, d’autres sont des kids de la génération Z (celle des enfants du numérique), tous acteurs et spectateurs d’un formidable accroissement des richesses et d’un recul sans précédent de la pauvreté dans l’histoire de l’humanité. Nous sommes les enfants d’un monde interconnecté, les citoyens du village global, les praticiens des révolutions technologiques. Certains d’entre nous sont d’immenses privilégiés, qui ont pu voyager, échanger, dialoguer, commercer pratiquement sans frontières. Nous étions comme dans un train lancé à grande vitesse. Et nous avons heurté un mur…

Nous n’étions pas prêts (même si nous avions été souvent prévenus…). Nous n’étions pas prêts à un défi collectif de cette ampleur, nous n’étions pas prêts pour le Covid-19, un virus contagieux par voie respiratoire qui mettrait à plat tout le système. Nous n’avions pas de référence. Comme le souligne le Time, il faudrait avoir au moins 100 ans pour se remémorer les ravages de la Première Guerre mondiale et de la dernière grande pandémie, celle de la grippe espagnole. Et plus de 80 ans, pour parler de la Seconde Guerre mondiale, de sa barbarie globale, de la Shoah, des bombes atomiques sur le Japon…

Nous n’étions pas prêts face à une pandémie, venue de Chine ou d’on ne sait où, peut-être tout simplement d’une chauve-souris à notre contact, pas prêts pour un virus qui a paralysé l’écosystème mondial, confinant plus de la moitié de l’humanité, nous unissant en quelque sorte dans le désarroi. Nos écrans, Internet, nos réseaux sociaux répercutent notre douleur et notre impuissance. Nous n’étions pas prêts face à ce Covid-19 qui aura infecté, au moment où ces lignes sont écrites, près de 70 millions de personnes, provoquant le décès de 1,5 million d’autres, souvent nos anciens, nos aînés (mais pas seulement), des amis, des proches aussi. Pas prêts, pour la crise économique et sociale qui vient ou qui est déjà là. Pas prêts pour le retour de la pauvreté de masse, en particulier dans les pays « du Sud », en particulier les plus fragiles, ceux qui n’ont pas de moyens pour se défendre, pour soutenir leur population.

Nous n’étions pas prêts non plus face à l’inconséquence de notre relation au vivant, à la planète, à la nature. 2020 sera l’une des années les plus chaudes jamais enregistrées. Et à cette vitesse vertigineuse, nous allons dépasser le seuil de l’Accord de Paris – 1,5 °C d’augmentation par rapport à l’ère pré industrielle – dès… 2024. Cyclones, incendies, canicules, sécheresses, inondations, invasion de criquets, les signes sont là, mais collectivement, nous ne sommes pas prêts à les « voir », à les comprendre.

Nous n’étions pas prêts non plus, incidemment, à voir un Donald Trump, personnage tragiquement représentatif d’une partie de l’opinion occidentale, mettre à bas les principes démocratiques les plus élémentaires. Dans la démocratie moderne la plus ancienne du monde (avec la création de la fédération en 1787…). Pas prêts à le voir saper les institutions, mentir effrontément sans que l’on sache comment s’y opposer. À voir l’homme le plus puissant du monde, à la tête d’un arsenal militaire sans équivalent, être en mesure de prendre les États-Unis, et nous-mêmes, en otages, tout comme les principes de la démocratie représentative, dont on pensait qu’ils étaient confortablement inviolables.

Pas prêts non plus à voir les disciples, les Bolsonaro, les Orbán, les Erdogan, les « populistes » émerger et se renforcer aux quatre coins du monde. Pas prêts à réaliser que la pandémie elle-même alimente toutes les forces extrêmes, négatives, de l’ultra-droite à l’ ultra-gauche. Et que notre modèle de démocratie libérale pourrait sombrer…

Pas vraiment prêts (même si l’on s’en doutait) à voir la Chine, puissance immense, montante, tourner le dos à l’ouverture politique, mettant au pas les musulmans du Xinjiang. Et effaçant, sans coup férir, d’un trait de loi, l’exception Hongkong.

2020, année tragique, s’éloigne, 2021 arrive. Pas de répit pourtant, les prochains mois seront rudes. Les dégâts économiques de la pandémie se feront sentir plus encore qu’en 2020. Des industries entières sont sinistrées : les transports, le tourisme, l’hôtellerie, le commerce, le secteur aérien… Pour beaucoup, rien ne sera jamais plus « comme avant », avec des secteurs bouleversés par les mesures barrières et la digitalisation : médias, culture, cinéma, loisirs, sports… Le brutal ralentissement des économies riches en traîne le semi-crash des économies émergentes et des pays pauvres. Le chômage mondial pourrait exploser, avec toutes les conséquences sociales possibles…

Pourtant, du fond de nos confinements physiques, mentaux et spatiaux, des traits de lumière apparaissent. Pour l’épidémie de Covid-19, ce n’est pas la fin, loin de là, mais c’est peut-être le début de la fin, ou la fin du commencement. L’ampleur de la crise a généré une formidable mobilisation, créativité, réactivité scientifique. La recherche est en marche, des vaccins sont là (des traitements aussi arrivent). Une nouvelle technologie est apparue, révolutionnaire, les ARN messagers. Personne ne sait vraiment, aujourd’hui, l’efficacité réelle de ces vaccins. Seront-ils capables en particulier de bloquer la transmission ou juste d’atténuer la maladie ? Sans parler de leurs possibles – probables – effets secondaires. Personne ne sait non plus comment vacciner 7,5 milliards de Terriens quels que soient leurs revenus, l’endroit où ils habitent. Personne ne sait comment nous serons capables de répondre à l’immensité des défis logistiques et humains qu’impliquera la lutte globale contre le Covid-19 au cours des prochains mois.

Mais en moins d’un an, nous avons un début de réponse. Quelque chose de relativement rationnel à quoi nous raccrocher. Et si ça « marche », le crash pourrait être moins brutal, moins long, moins dévastateur.

Nous aurons aussi une nouvelle « administration » aux États-Unis, incarnée par Joe Biden, un vieux patricien blanc, mais aussi par une femme, Kamala Harris, afro-américaine, issue de l’immigration [voir notre story pages 30-37]. Rien ne sera facile. Trump est battu, mais le trumpisme n’est pas mort. Et les exigences d’« America First » ne disparaîtront pas si vite de l’horizon politique d’un pays divisé, qui doute de lui-même et de son rôle. Mais, et c’est ce qui compte, la première puissance sera enfin impliquée dans la lutte contre le virus et dans l’action face au réchauffement climatique. Un changement d’énergie, de cap, essentiel.

Peut-être, enfin, que 2021 marquera un moment clé dans l’histoire, le début d’une prise de conscience réelle. Peut-être est-ce la fin d’un long cycle et le début d’un autre, le chaos du Covid-19 apparaissant comme le point de rupture et de bascule tragique. 2021, dans le meilleur des scénarios, ce serait alors ce moment où l’humanité réaliserait que son chemin est suicidaire, qu’il faut repenser notre rapport à la nature, à l’environnement, à la production, tourner le dos définitivement aux énergies fossiles, investir massivement dans les énergies renouvelables, inventer et construire l’humanité durable du futur. Un moment historique où les opinions, collectivement touchées par la pandémie, pourraient alors collectivement imaginer un lendemain, différent, vivable. Et « faire la paix avec la nature » (pour reprendre l’expression du secrétaire général des Nations unies, António Guterres). Faire de la sauvegarde de notre environnement, de notre planète vivante, notre priorité exclusive des années (et non pas des décennies) à venir. Sauf à nous condamner…

9 avril 2020, Nairobi (Kenya). L’hôpital universitaire Aga Khan a mis en place des installations temporaires pour recevoir des patients atteints du Covid-19. PATRICK MEINHARDT/BLOOMBERG/GETTY IMAGES

Dans cette époque à très hauts risques, l’Afrique peut jouer un rôle clé. Le continent est relativement épargné pour le moment par la pandémie (sauf son nord et son sud). Pourtant, rien ne prouve que nous soyons à l’abri d’une seconde vague. Et le choc économique sera rude. Mais l’ampleur de la crise permettra aussi d’accélérer des mutations de fond. Avec plus d’intégration, plus d’échanges, plus de partenariats, moins de dépendance au reste du monde. Plus de grands travaux et d’infrastructures pour relier les nations entre elles. Plus de projets communs. Le commerce interafricain ne représente que 15 % des échanges de l’Afrique, et la marge de progression est immense. La mise en place de la Zlecaf devient une ambition digne d’un continent de 1,3 milliard d’habitants. L’Afrique, c’est aussi l’un des territoires de la bataille du développement durable, de la mutation écologique et climatique. D’abord par l’abondance de son renouvelable (eau, soleil, vent, mer), de ses ressources réellement naturelles (terres arables). Mais aussi parce qu’elle est démographiquement incontournable. En 2050, nous aurons probablement dépassé les 2 milliards d’habitants. Et sauf changement à long terme, l’Afrique pourrait représenter 40 % de l’humanité à la fin du siècle…

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