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ABDERRAZAK EL ALBANI
ABDERRAZAK EL ALBANI
Entretien

Abderrazak El Albani:
« Sommes-nous tous le fruit d'une poussière extraterrestre ? »

Par Catherine Faye
Publié le 4 août 2026 à 09h54
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Grâce à sa découverte, au Gabon, des plus anciens fossiles multicellulaires connus, vieux de plus de 2 milliards d'années, le géologue marocain a bouleversé notre compréhension des origines de la vie. Dans son dernier ouvrage, il retrace les grandes avancées scientifiques de ces dernières années et nous fait voyager aux confins du vivant.

En 2008, le géologue marocain Abderrazak El Albani découvrait au Gabon les plus anciens fossiles multicellulaires, datant de plus de 2 milliards d'années, alors que la science estimait leur apparition vers 600 millions d'années. Depuis cette révolution scientifique, qui a fait la une de Nature, les progrès en géologie, en paléontologie, en géochimie et en imagerie 3D ont permis de multiplier les découvertes et d'influencer de nombreux travaux scientifiques, notamment sur Mars. Professeur de géologie, de sédimentologie et de biogéochimie à l'Université de Poitiers, El Albani dirige un consortium scientifique international, réunissant seize institutions, et anime un programme de recherche dédié aux milieux et à la vie primitive. Passionné et passionnant, il dresse, dans Dernières nouvelles des origines de la vie, un état des lieux de nos connaissances actuelles sur de multiples sujets : rôle clé de l'environnement et de l'oxygène, émergence des premières cellules, essor de la complexité du vivant… Un ouvrage précis, accessible et captivant. Un voyage aux sources de la vie. Et de l'humanité. Rencontre.

AM : Comment êtes-vous devenu géologue ?

Abderrazak El Albani : C'est arrivé un peu par hasard et par défaut. Au tout début, je voulais être footballeur et jouer au FC Nantes [Football Club de Nantes, ndlr]. C'était mon rêve d'enfant, et j'avais un bon niveau. Mais un jour, mon père, ancien militaire et prisonnier de guerre, m'a dit : « Maintenant, tu arrêtes tes bêtises. » J'ai commencé par m'inscrire à la Faculté de médecine, à Lille, non loin de chez l'une de mes sœurs, qui vivait à Dunkerque. J'ai été reçu, mais il a fallu que je change mon fusil d'épaule, car nous n'avions pas les moyens financiers pour de telles études. J'ai alors cherché quelque chose qui me permettrait, à moi qui avais passé mon enfance à taper la balle dans les ruelles de Marrakech, de rester en contact avec la vie, l'extérieur. J'ai toujours aimé la liberté : courir, gambader… L'idée d'enquêter, de découvrir ce que la nature a à nous offrir, de travailler sur des choses intéressantes comme le minéral, le végétal, l'environnement, m'a séduit. J'ai donc opté pour des études de géologie.

En quoi consiste ce métier ?

Le géologue est un enquêteur qui part sur les traces de l'histoire, récente ou ancienne, de la Terre. En observant, en prélevant et en analysant l'écorce terrestre, il contribue à l'exploration scientifique de la planète. L'étude des roches et de leur continu minéral et fossile permet d'avoir une idée des paléoenvironnements, à partir d'indices biologiques et géologiques, ou encore de reconstituer des paléopaysages. Cela constitue un enjeu fondamental pour comprendre l'histoire de la Terre à travers l'évolution des écosystèmes, la production et le stockage des ressources, ou encore – sujet d'actualité – les changements climatiques. Notre planète est dynamique : les continents bougent et se déforment, tandis que le climat, la composition de l'atmosphère et les écosystèmes évoluent. Notre objectif est, en quelque sorte, de faire parler un « objet » minéral, organique. Et cela commence par le travail de terrain. D'abord, par une approche à grande échelle, puis, en allant vers une étude à petite échelle, avec des analyses de pointe. De la roche jusqu'à la molécule.

Des explorateurs, des naturalistes ou des scientifiques vous ont-ils marqué ?

Le premier, bien sûr, c'est le naturaliste et paléontologue britannique Charles Darwin (1809-1882), qui a révolutionné la biologie grâce à ses voyages à bord du Beagle et ses recherches sur l'évolution des espèces vivantes. Sa théorie de l'évolution, expliquée dans son ouvrage phare L'Origine des espèces, publié en 1859, suggère que toutes les espèces vivantes sont en perpétuelle transformation et subissent au fil du temps et des générations des modifications morphologiques et génétiques. Selon sa théorie, l'évolution peut permettre, sur des échelles temporelles plus ou moins longues, l'apparition de nouvelles espèces comme la disparition d'autres, et ce à travers différents phénomènes, parmi lesquels la sélection naturelle. Cependant, d'autres scientifiques avaient déjà ouvert la voie dans ce domaine, comme le naturaliste français Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829), dont les travaux sont les premiers à avancer une théorie d'apparition des êtres vivants par évolution naturelle. Des travaux sur lesquels Darwin s'est appuyé pour concevoir sa propre théorie supposant des mécanismes différents. Ce qui m'enthousiasme chez ces deux hommes, c'est leur vision tellement novatrice et moderne pour l'époque, qui plus est dans un monde qui était complètement hermétique et écrasé par les dogmes, les croyances religieuses. Depuis, la théorie de l'évolution n'a cessé de s'enrichir, de se nuancer et de se complexifier grâce aux progrès scientifiques dans les différents domaines. Je voudrais d'ailleurs citer également mon ami le paléontologue suédois Stefan Bengtson (1947-2024), qui a trouvé en 2017 avec son équipe, dans les monts Vindhya, en Inde, le plus ancien fossile multicellulaire d'eucaryote (cellule contenant un noyau renfermant le matériel génétique), apparemment une algue rouge vieille de 1,6 milliard d'années. Soit 400 millions d'années plus ancienne que les algues rouges fossilisées mises au jour avant cela. Cette découverte laisse penser que la vie multicellulaire avancée existait sur la Terre bien plus tôt qu'on ne le croyait.

Justement, la découverte majeure que vous faites vous-même en 2008 au Gabon, saluée en 2010 par la revue Nature, bouleverse la connaissance du vivant et de son histoire…

Le naturaliste britannique Charles Darwin (1809-1882). DR
Le naturaliste britannique Charles Darwin (1809-1882). DR

Ce que nous avons découvert, avec mon équipe, à Franceville était inattendu. Il faut savoir que pour évoquer un fossile, il faut également examiner son encaissant [enveloppe, ndlr]. De la même manière que lorsqu'on a mis au jour les pharaons, en Égypte, ils se trouvaient dans des sarcophages, eux-mêmes déposés depuis des millénaires dans une chambre funéraire. Pour les fossiles, quel que soit leur âge, c'est la même chose : ils sont pris dans des gangues. Et ma spécialité, c'est de les faire parler. Alors, pendant cette fameuse mission d'étude géologique au Gabon, parmi tous les cailloux observés, des grès, des schistes noirs, quelques-uns m'interpellaient. Je voyais au-dessus de certains morceaux d'argile des formes brillantes lobées, radiales, bizarres, qui ne correspondaient en rien à ce que je connaissais dans le domaine sédimentaire. Dès lors, on avait deux choix. Le premier : les laisser sur place et rester dans la lignée du postulat de Darwin et de tous ceux qui lui ont succédé, c'est-à-dire que les origines de la vie multicellulaire dataient de 600 millions d'années. J'avais beau avoir une espèce de pressentiment, je ne voyais ni pourquoi ni comment un géologue « de province », venant du Far-West – j'entends par là Poitiers –, pouvait faire une découverte importante et prétendre à éventuellement réinventer l'histoire de la multicellularité. L'autre option était de rapporter quelques échantillons à Poitiers et de poursuivre l'exploration. C'est finalement ce que nous avons fait. Eh bien ! Le Far West avait une bonne intuition. Ces fossiles d'organismes multicellulaires étaient vieux de plus de 2 milliards d'années ! Il m'a fallu ensuite une bonne dose de patience et de résilience, héritée de mon éducation et cultivée quand j'étais jeune dans les ruelles de Marrakech, pour affronter l'ensemble des dogmes scientifiques autour des origines de la vie et ceux qui les défendent. La publication de l'article dans Nature ne s'est pas faite sans susciter d'intenses débats.

En quoi le site de Franceville est-il unique ?

La raison principale de sa singularité, c'est qu'il n'a pas été absorbé par les entrailles de la Terre. Daté du Paléoprotérozoïque, qui s'étend de 2,5 milliards à 1,6 milliard d'années, ce site du bassin de l'Ogooué, localisé au sud-est du Gabon, présente la particularité d'être exclusivement constitué de roches sédimentaires et de n'avoir été affecté par aucun processus métamorphique, contrairement à ce que l'on observe généralement dans le monde pour les roches de cette époque. À travers les temps géologiques, les couches s'enfoncent sous l'effet de la pression, de la contraction et de la température. Elles peuvent descendre jusqu'à 7 kilomètres. Mais, dans le cas du Francevillien, en très bon état de conservation, elles n'ont été enfouies qu'à 2,5 kilomètres maximum. Ce qui est unique au monde. Et c'est là que j'ai trouvé ces fameux black shales, aux formes étranges, que l'on a nommés Gabonionta, et qui ont fait progresser notre compréhension des origines et de l'évolution de la vie.

Qu'est-ce que votre découverte nous dit du vivant ?

Elle nous révèle que le vivant est très dépendant de son environnement. Il ne peut émerger et exister que lorsque les conditions environnementales sont là. Avec des périodes de développement, d'expansion et de crise biologique, dont des extinctions massives. Les découvertes gabonaises suggèrent que l'évolution originelle de la vie n'a pas été graduelle, mais saccadée. D'ailleurs, des biologistes et des généticiens avancent que nos travaux les aident à mieux appréhender le mode opératoire des mutations génétiques et ce qui serait susceptible de les favoriser. Plus encore, ces réflexions intéressent aussi bien les scientifiques que les philosophes.

Dans votre livre, vous citez une devise de Rabelais : « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme. »

Et j'ajoute que la quête des origines est devenue interdisciplinaire, incluant philosophie, métaphysique et théologie. Le sujet est passionnant, il attire et suscite l'intérêt du grand public. Parce que tout le monde veut comprendre d'où l'on vient. Et en même temps, beaucoup de personnes racontent n'importe quoi, sans avancer de faits ni de preuves. Il existe même des scientifiques créationnistes… Notre rôle est donc de partager l'information à travers ce que nous faisons, notamment dans le cadre du projet « Sous les pieds de Darwin », dont je suis le coordinateur. L'idée est de permettre aux collégiens et aux lycéens de la région Nouvelle-Aquitaine d'assister en direct aux travaux scientifiques que nous menons au Maroc, en Italie ou au Gabon. Chaque expédition propose des séances de transmission en direct, grâce à des visioconférences satellitaires, avec les élèves, depuis leur salle de classe, sur les thèmes des origines de la vie, des volcans, des dinosaures ou encore de l'eau et des littoraux. Une occasion unique pour eux de suivre nos fouilles sur le terrain et d'échanger avec nous, scientifiques, sur notre métier, notre quotidien et notre parcours. Des centaines de jeunes y participent. Cela permet concrètement d'augmenter les effectifs des étudiants à l'Université de Poitiers, mais aussi et surtout de limiter les effets néfastes de TikTok et des réseaux sociaux en général. Selon une enquête récente de l'Ifop auprès des 11-24 ans, un jeune Français sur six pense que la Terre est plate et un sur quatre doute de la théorie de l'évolution…

« Il y aurait des preuves concrètes de la présence dans l'Univers d'une molécule organique susceptible de jouer le rôle d'initiateur du vivant, amorçant sa construction », écrivez-vous. Cela nous dit-il que la vie peut exister ailleurs ?

Une nouvelle fenêtre s'est ouverte grâce à des moyens colossaux et à l'implication de dizaines de chercheurs dans le monde pour analyser les données du plus puissant des télescopes, le James Webb, capable d'observer par infrarouge les galaxies les plus lointaines. En 2023, une molécule potentiellement cruciale a été détectée dans l'Univers, dans le disque de matière entourant une étoile naissante de la nébuleuse d'Orion, là où se forment les futures planètes. Cette molécule organique serait en effet susceptible de jouer le rôle d'initiateur du vivant. Une donnée vertigineuse, qui renvoie à l'image de la « soupe primitive », que Darwin imaginait dans une mare. Un milieu doté d'une chimie favorable à l'émergence de la vie. Cependant, pour l'instant, personne n'a réussi à recréer cette soupe primitive. Et les hypothèses sont légion. Ce que nous savons, c'est que nous sommes tous le fruit, le résultat, d'une poussière extraterrestre. C'est-à-dire que les premières bribes du vivant pourraient provenir de l'espace. Seulement, les expériences en laboratoire n'ont à ce jour jamais permis d'aller au-delà. En revanche, nous savons que, très tôt, notre planète, située à une distance précise du Soleil, a réuni les conditions propices au vivant. Malgré son histoire chaotique, la vie s'y est toujours adaptée. C'est ce qui la rend unique. Aurait-elle pu suivre un parcours semblable sur Mars, avant de disparaître ? Si les échantillons prélevés dans le cratère Jezero, sur Mars, reviennent un jour sur Terre, peut-être aurons-nous la réponse…

Dans Tristes tropiques, Claude Lévi-Strauss exprime sa haine des voyages et des explorateurs. Il y critique une certaine manière de voyager, qui renforce les préjugés. En quoi cela fait-il écho à votre travail sur le terrain ?

Les Gabonionta constituent un groupe fossile d'organismes multicellulaires macroscopiques datant de 2,1 milliards d'années. OLIVIA LANGE
Les Gabonionta constituent un groupe fossile d'organismes multicellulaires macroscopiques datant de 2,1 milliards d'années. OLIVIA LANGE

Quand je voyage, ce qui compte, c'est la démarche de la connaissance : apprendre, découvrir, essayer de comprendre. Scientifiquement et, surtout, humainement. J'aime et je me suis toujours intéressé aux autres cultures de travail. En Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis, sur le continent africain, partout. Notre métier de géologue ne consiste pas à enfiler le costume d'Indiana Jones, bien que ce soit quand même un métier d'aventures. Car, pour trouver, il faut aller sur place, explorer. Par ailleurs, le terrain constitue une sorte de thérapie pour les scientifiques. Toute la pression qui pèse sur nous dans les laboratoires, à travers les charges administratives ou les contraintes budgétaires, de plus en plus pressantes, n'existe plus lorsque nous sommes en contact direct avec la nature. De plus, cela entraîne des rencontres, des échanges, des partages de compétences. Ensemble, nous tentons de résoudre une énigme, de plonger dans l'histoire de la planète Terre.

Comment cela se passe-t-il avec la population, les scientifiques ou les chercheurs locaux ?

Dans toutes les recherches que nous menons ou avons menées – au Gabon, au Maroc, en Ukraine, en Mauritanie, au Cameroun, au Nigeria… –, j'ai toujours signé des conventions de recherche, à travers les ambassades de France, avec les autorités locales, les instituts français, mon université d'origine et le CNRS – mon unité étant une unité mixte de recherche, structure administrative réunissant des chercheurs dans le cadre d'un partenariat entre le CNRS et un laboratoire ou un organisme de recherche. Sur place, nous associons toujours les locaux : villageois, professionnels divers, institutions de recherche, universitaires que nous formons. Parallèlement à mes travaux de recherche, je construis également des passerelles avec différents pays. Comme avec le Maroc, où nous avons mis en place une coopération universitaire.

Vous citez beaucoup l'Afrique. Quelle est l'importance de ce continent dans le monde de la recherche ?

L'Afrique est capitale. Elle offre de nombreuses possibilités d'explorations et de découvertes dans le monde de la recherche. Et pas seulement en géologie. Il existe une multitude de sujets à fouiller et à étudier sur le continent. J'ai en tête un exemple botanique : les arganiers ne poussent naturellement qu'au Maroc et dans une partie de l'Algérie, dans les zones arides et semi-arides. Ils constituent une sorte de spécimen résiduel de l'ère tertiaire, qui aurait été refoulé vers le sud-ouest lors de la phase glaciaire. Une singularité et un phénomène passionnants. Le Gabon est devenu une référence mondiale en ce qui concerne les origines multicellulaires. Par ailleurs, l'Afrique offre une diversité incroyable d'espaces de recherche sur les maladies, les germes, la microbiologie et, bien sûr, les origines de l'humanité… Il y a deux mois, une équipe internationale de paléontologues a officialisé la découverte d'une nouvelle espèce de dinosaure baptisée Phosphatotitan khouribgaensis, au Maroc, dont les propriétés ressemblent à une espèce de titanosaure que l'on croyait uniquement présente en Amérique du Sud. Cela pourrait changer notre compréhension de l'évolution et de la répartition des dinosaures sur la Terre. Le problème de l'Afrique, c'est la question de la préservation de son patrimoine. Cela ne signifie pas qu'il faut se fermer ou se barricader, mais que les gens qui viennent travailler sur le continent doivent impérativement impliquer les locaux et respecter les règles. Malheureusement, l'exploitation des fossiles, devenue de plus en plus rentable, a favorisé l'émergence d'un marché parallèle informel contrevenant à la législation.

Au Maroc, à l'est d'Agadir, il existe un Pompéi marin, une faune aquatique pétrifiée dans des cendres volcaniques en plein Cambrien. De quoi s'agit-il ?

Dernières nouvelles des origines de la vie, Allary Éditions, 192 pages, 19,90 €. DR
Dernières nouvelles des origines de la vie, Allary Éditions, 192 pages, 19,90 €. DR

On appelle cela des trilobites. Ce sont des arthropodes marins fossiles, avec de nombreuses petites pattes, qui ressemblent, de loin, à des crevettes. Une faune aquatique pétrifiée dans des cendres volcaniques en plein Cambrien, que j'ai eu la chance de découvrir dans une vallée du Haut-Atlas oriental, là où la roche transformée en silice extrêmement dure n'a pas du tout le profil de celles dans lesquelles on va chercher des fossiles. Jamais personne n'en a trouvés dans les cendres volcaniques. On les a diagnostiqués en trois dimensions, en faisant tout un tas d'analyses, avec des équipes internationales – des Australiens, des Américains, des Anglais et des Marocains, bien sûr. Il s'agissait, tout simplement, des trilobites les mieux conservés au monde, qui témoignaient de ce qui caractérise une fenêtre de connaissance, c'est-à-dire limitée dans l'espace et dans le temps, en un lieu particulier ayant connu un événement à un moment parfaitement favorable à sa conservation : c'est ce qui la rend exceptionnelle. Les cendres tombant dans l'eau ont vu leur température de 500 °C redescendre entre 100 et 200 °C, enveloppant les trilobites dans une sorte de moule instantané. Et les empreintes de ces arthropodes marins, notamment leurs lèvres – une première ! – n'ont plus bougé pendant 515 millions d'années.

Le poète et sociologue Roger Caillois inaugurait son recueil de poésie Pierres – ces pierres qu'il collectionnait avec la plus fervente des curiosités – en écrivant : « Je parle des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d'y éclore. » Quel est votre rapport personnel et poétique aux pierres ?

Je ne cesse de les regarder et de les observer avec mes yeux de géologue-enquêteur. Où que je sois – nature, rues, églises, châteaux, ruines –, où que je pose les pieds, je vois tous les détails de la pierre, de la roche. Les fossiles, les bactéries, les périodes – du Jurassique au Crétacé. Les roches sédimentaires, riches en matières organiques, sont celles qui me passionnent le plus : argile, calcaire, sable… Mais à la maison, je possède peu de cailloux. Il y en a un, cependant, ramassé lorsque j'étais en thèse de doctorat, qui a une valeur sentimentale. En sillonnant le Sahara marocain, de cap Juby à Tarfaya, puis vers Dakhla, où la géologie est sublime, je suis tombé sur un bloc de calcaire, rassemblant fossiles d'ammonite, de corail, d'oursins… Je me souviens de mes mots lorsque je l'ai pris dans mes mains : « C'est génial. Ce caillou, c'est le vivre-ensemble. » Depuis, cette pierre ne m'a plus jamais quitté.