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PASCAL ITO
PASCAL ITO
Entretien

Abibou Diouf
« La liberté et la dignité sont
des valeurs universelles »

Par Astrid Krivian
Publié le 16 octobre 2026 à 10h17
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L'auteur signe un premier roman d'inspiration autobiographique, où il interroge la fabrique de la masculinité, le poids des traditions et les injonctions qui enferment les individus. Une réflexion intime et collective sur la liberté, la désobéissance et le droit de devenir soi.

Son premier roman s'ancre au Sénégal, mais il soulève des questions et décrit des réalités universelles. Comment devenir soi dans un monde conformiste ? Comment s'affranchir des normes sociétales, des attentes familiales qui pèsent sur les individus ? Faut-il nécessairement « trahir » ? En tout cas, il faut peut-être désobéir, ou déplaire, comme le suggère le titre de l'ouvrage d'inspiration autobiographique d'Abibou Diouf. Dans L'Âge de déplaire, l'auteur raconte le cheminement de Fadel, jeune Sénégalais installé en France, et son parcours parfois éprouvant pour trouver sa liberté, dire non aux traditions et aux injonctions familiales, affirmer sa singularité. Entre Paris et Dakar, il explore ses tiraillements intimes, ausculte la fabrique de la masculinité, la pression de la virilité, l'emprise des liens familiaux hiérarchiques sur le cadet de la fratrie. Avec lucidité, justesse, courage aussi, dans une langue ciselée, l'auteur dresse une critique sans concession de l'institution familiale, de certaines traditions et pratiques religieuses, du conservatisme, de l'hypocrisie sociale, d'un ordre sociétal qui étouffe l'expression des individualités et marginalise ceux qui vivent hors de ces normes établies. Roman d'apprentissage, récit d'une émancipation, il soulève un questionnement encore peu abordé en littérature : qu'est-ce qu'être un homme en 2026 ?

Né en 1995, Abibou Diouf a grandi à Dakar. Très jeune, initié à la lecture par son père, il dévore Mariama Bâ, Ken Bugul, Léon Tolstoï, Jack London – la littérature comme évasion, ouverture sur le monde, quête de liberté. Dès l'adolescence, il couche ses histoires sur le papier, « des romans sentimentaux ». À 18 ans, il poursuit ses études supérieures en France. Diplômé d'un double master en ressources humaines et communication, il est aujourd'hui chasseur de têtes – recruteur dans un cabinet dédié – et vit à Paris. Prix du premier roman de La Forêt des livres, L'Âge de déplaire est finaliste de nombreuses récompenses littéraires.

AM : De quelle nécessité est née l'écriture de L'Âge de déplaire ?

Abibou Diouf : À 27 ans, à la suite de la mort de mon père, j'ai vécu deux années de dépression intense. J'étais en proie à de nombreux questionnements, qui m'ont peu à peu conduit à écrire ce roman. Je m'interrogeais beaucoup sur l'héritage qu'il me léguait, sur ce qu'il m'avait transmis ; je réfléchissais à la famille et à ce que signifie être un homme aujourd'hui, notre place par rapport aux autres hommes, aux femmes. Né au Sénégal dans une famille aisée, mais attachée à la tradition, je suis le cadet, comme mon personnage Fadel. J'ai voulu montrer comment la famille peut être, bien sûr, un refuge, un espace de tendresse, mais aussi un lieu d'oppression, de domination, d'empêchement à la liberté, où il faut parfois renoncer à soi pour plaire aux autres, aux attentes. L'Âge de déplaire est dédié à mon père, qui m'a transmis l'amour de la liberté. C'est l'un des hommes les plus libres que j'ai rencontrés : marin dans sa jeunesse, il a beaucoup voyagé. Il était très porté sur le récit de sa vie, de ses histoires. Il m'offrait des livres, il communiquait beaucoup, et il m'a permis de partir en France pour suivre mes études à 18 ans ; il a donc développé chez moi un appétit pour l'indépendance.

Faut-il du courage pour déplaire ?

Oui. Nous sommes tous plus ou moins conditionnés à plaire à nos familles, à la société. Comment devenir soi-même ainsi ? Mon roman s'intéresse aux cadets. Je les considère comme une classe sociale à part entière : des rapports de pouvoir et de domination se jouent entre eux et les aînés. Le cadet est dans une position de dominé et, en même temps, on adore dire qu'il est gâté, qu'il est le chouchou de la famille. Et ce, sans connaître l'arrière-plan, que je décris donc dans mon livre. Il doit obéissance à tout le monde – aux parents, aux aînés, mais aussi aux oncles, aux tantes, à toutes les personnes qui gravitent autour de la famille. Celle-ci devient presque une cellule où on lui apprend, dès l'enfance, la soumission. S'il n'est pas traité de façon équitable dans sa famille, comment peut-on préparer psychologiquement un individu à revendiquer l'égalité plus tard ? Quand lui donne-t-on le sentiment de sa dignité, les piliers pour qu'il devienne lui-même, la force de se battre dans la vie ? En tant que cadet, avant ma naissance, ma place était déjà assignée au sein de la famille. Elle ne m'a jamais convenue. Il était absolument nécessaire d'en parler, et surtout de montrer la verticalité des liens familiaux, leur hiérarchie arbitraire. J'utilise la métaphore du corps pour décrire cette structure : le père représente la tête, la mère représente le ventre, le bras droit est souvent l'aîné. Or, pourquoi la mère n'aurait-elle pas voix au chapitre ? Pourquoi n'aurait-elle pas autant de liberté et de pouvoir que le père ? Pourquoi y a-t-il un seul parent qui décide pour les enfants ? Et pourquoi l'autre devrait-il s'ajuster, s'accommoder des situations ?

 Il faut du courage pour être doux dans un monde brutal, et l’on peut être un homme tendre sans être un homme faible.

Votre roman ausculte la fabrique des masculinités. En quoi la virilité est-elle un « masque », un « mythe », pour reprendre vos mots ?

La virilité est un masque parce qu'il s'agit d'une posture pour se montrer dominant, fort, invincible, pour tuer la vie intérieure, la sensibilité, la dimension émotionnelle que nous avons tous. C'est une façon de nier nos fragilités, de nous déshumaniser. Je voulais parler de ces attentes, de cette vision, de la manière dont elle est construite dans nos sociétés. Il faudrait réinventer une masculinité plus saine, plus positive, plus empathique, qui n'écarte ni la douceur ni la tendresse, qui accepte la fragilité. De l'enfance à l'adolescence, et jusqu'à la vie adulte, j'ai compris que la virilité est un masque oppressant que je porte, mais qu'elle n'est pas ma vérité intérieure. C'est également un mythe : notre société est fondée sur l'idée que c'est normal, naturel, alors on ne l'interroge pas. Des hommes en tirent des privilèges, bien sûr, mais ils sont aussi piégés, car ils sont coupés d'une part importante d'eux-mêmes, presque comme des handicapés émotionnels. Ils peinent ensuite à être des maris, des pères doux et aimants. Quelle génération, quelle descendance crée-t-on quand on ne parvient pas à transmettre le plus important – l'amour, la tendresse ? Le virilisme s'infiltre partout de manière insidieuse, à travers les corps, les démarches, les regards, les intonations, jusque dans les cheveux. Il faut absolument avoir les cheveux courts quand on est un homme. Pourquoi la virilité est-elle toujours associée à une forme d'ablation de soi-même ?

Votre héros retrouve ces normes de virilité en France, lors d'un barbecue où il est moqué parce qu'il refuse de manger de la viande…

Malheureusement, cette mécanique du patriarcat est universelle. On la retrouve partout, à des degrés divers. En arrivant en France, j'ai trouvé une liberté, mais j'ai compris qu'elle était fragile, qu'il fallait la défendre. Le virilisme se faufile jusque dans un détail comme la viande : pour « être un homme », il faut être carnivore. Pourquoi la viande, et pas les légumes, rehausse-t-elle un homme ? Qu'est-ce que ça dit de notre rapport à la nourriture ? N'y a-t-il pas encore une idée de domination – la viande venant des animaux qu'il faut tuer afin de les manger ?

Quels sont les effets de ces normes viriles sur le corps et dans l'intime ?

Le virilisme a un impact très fort dans les relations intimes, sexuelles. Certains hommes sont plus dans le geste de prouver leur performance que dans un acte d'amour. Ils ont parfois une difficulté à s'abandonner. Et si la virilité est une posture, une quête de domination, où est la place pour la tendresse, le plaisir d'aimer, d'être aimé, la joie de partager un bon moment dans la réciprocité, de donner et de prendre du plaisir ? Comme je l'écris, il faut du courage pour être doux dans un monde brutal, et l'on peut être un homme tendre sans être un homme faible. Je défends cette conviction, afin qu'elle se diffuse dans la société. C'est très important pour libérer les gens, pour que les hommes se réconcilient avec leur part de douceur, de tendresse, sans imaginer qu'ils sont faibles pour autant. Ils ne seront pas des « sous-hommes ». Au contraire, ils seront plus grands. On peut être un homme doux, tendre, empathique et respectable. J'essaie de le pratiquer dans ma vie quotidienne, dans mes relations aux autres, dans mon livre.

Quelle est cette dette invisible que les jeunes Sénégalais doivent à leur famille ?

Quand on quitte le Sénégal pour faire des études en France, comme mon héros Fadel, la famille attend des gages : il faut revenir exactement comme on est parti. Or, notre rapport au monde change, parce que nous avons rencontré l'altérité. Quelque chose se déplace en nous. On grandit, on évolue. Et ce droit au changement est prohibé dans les familles, au Sénégal. On y défend plutôt la soumission, les traditions. C'est ce que j'ai vu, ressenti, éprouvé. Ça m'a réprimé. Il faut partir en étant pur, revenir en étant pur. Mais cette pureté est une fiction dangereuse. J'ai eu besoin de le dire dans mon livre, de m'en émanciper, et de permettre peut-être à d'autres de s'en affranchir aussi. Il faut défendre le droit à la complexité, à la nuance, à l'évolution. Le droit à changer d'avis, à réfléchir, à se déplacer. Il faut surtout défendre le droit de se définir librement, et non pas selon les attentes d'une famille, d'un pays, d'une culture, d'une religion.

Fadel ressent un malaise partagé par nombre de ses compatriotes.

Je mets le doigt sur des souffrances que beaucoup de jeunes vivent au Sénégal, et qui ne peuvent pas s'exprimer. J'ai écrit ce roman pour cette raison. Ce n'est pas un problème individuel ni intime, mais collectif. Mon personnage ressent une forme de schizophrénie : à Dakar, il doit se conduire de telle manière ; en France, il peut être plus libre. Pendant des années, il ne parvient pas à être lui-même avec les siens. Avant de retourner à Dakar, il se prépare mentalement à la pression familiale, sociale : il faut revenir exactement comme on est parti. Sinon, on est considéré comme un traître. Personne n'a envie d'être le traître de sa famille, de son pays, de sa société. On a envie d'être respecté, considéré, aimé, écouté, accepté.

Que représente dans votre roman cet artiste libre surnommé Fadel le Fou ?

Je voulais éviter le manichéisme. Certes, la liberté est difficile au Sénégal, mais des hommes et des femmes la vivent. Toutefois, ils en paient le prix – par l'exclusion, la marginalité. Fadel le Fou est aux antipodes de ce que l'on attend d'un homme : il est tendre, affectueux, il exprime ses émotions. C'est un artiste : la sensibilité est au cœur de sa vie. Ainsi, il n'est pas considéré comme un « vrai homme », un « bon Sénégalais », un « bon musulman ». La liberté est souvent associée à la folie. Moi, ces personnes m'intéressent, car elles ne se sont pas soumises.

 Les mots peuvent tuer, mais ils peuvent aussi guérir. Ils nous ouvrent les yeux, nous aident à sortir de nos prisons intérieures.

En employant la formule « une famille sénégalaise », assumez-vous ce parti pris de monter en généralité ?

Oui. Le patriarcat ne concerne pas une seule famille, ce n'est pas un problème individuel. Il faut dire certaines généralités, et dénoncer les mécanismes d'oppression. La littérature parle de l'intime, mais parfois, certaines expériences sont partagées dans la collectivité. Quand la domination touche un peu tout le monde, il faut en parler et assumer pleinement l'expression « une famille sénégalaise ». Et la littérature brise aussi des tabous, afin d'aller vers une société plus juste et égalitaire, et surtout plus fraternelle. Il faut plus de fraternité entre les individus, plus de compréhension, plus d'égalité. Ce n'est qu'en usant du langage que l'on peut réduire la violence. Il peut être une autre manière de reprendre du pouvoir sur la violence, de la contourner, de la dénoncer. Les mots peuvent tuer, mais ils peuvent aussi guérir. Ils nous ouvrent les yeux, nous aident à sortir de nos prisons intérieures.

« Changer n'est pas trahir, critiquer n'est pas haïr », écrivez-vous…

Cette phrase est très importante. Il faut un cheminement pour faire accepter cela dans les mentalités : ce n'est pas parce que l'on ne respecte pas les rôles traditionnels que l'on n'aime plus sa famille, qu'on la trahit. Encore une fois, c'est très important de se réapproprier le langage. Ces termes, « trahison », « haine », je les entends souvent dans la bouche des oppresseurs, mais très rarement dans celle des gens qui subissent les oppressions. C'est toujours une personne qui a l'autorité sur une autre qui affirme : « Tu as changé, tu critiques car tu es dans la haine. » Dire que changer n'est pas trahir permet à ceux qui vivent les oppressions de sortir de la culpabilité, de la honte. Car il n'est pas normal de nous refuser le droit de changer de vie, de partir si l'on en a envie, de critiquer ce qui ne nous convient pas. La soumission n'est pas un acte normal.

Au Sénégal, le Taajaboon est une célébration populaire, quelques jours après la fête religieuse de la Tabaski : un carnaval où les filles se déguisent en garçons, et vice versa. Vous racontez que ce travestissement n'est plus accepté aujourd'hui. Pourquoi ?

À une époque, lors du Taajaboon, les garçons pouvaient se déguiser en filles, les filles en garçons. C'était une manière de changer de rôle le temps d'une soirée, de se déplacer dans le genre. C'est très important pour l'entente, la communion entre les êtres, de se mettre à la place de l'autre, de sortir de soi, de son égoïsme. C'est ainsi que naissent l'empathie et l'amour. Si cette fête disparaît à cause de la montée de l'homophobie et de la séparation de plus en plus stricte des rôles genrés, par quoi est-elle remplacée ? Si les frontières entre les garçons et les filles sont de plus en plus rigides, les violences le deviennent aussi, inévitablement. Le Taajaboon constitue une alerte. Si cette fête n'est plus acceptée, il n'est pas étonnant de voir des hommes tués en raison de leur orientation sexuelle. La montée de l'islamisme explique cette violence, et les traditions reviennent de manière plus brutale. C'est comme si la tradition et la religion se donnaient la main pour contrôler tout ce qui est de l'ordre de l'ambiguïté, de la fantaisie. Il y a, hélas, une complicité entre certaines pratiques religieuses et certaines traditions oppressantes, qui s'associent pour asseoir leur légitimité, leur domination dans la société.

Deux jeunes hommes pratiquent la lutte sur les berges du lac Rose, au Sénégal. SHUTTERSTOCK
Deux jeunes hommes pratiquent la lutte sur les berges du lac Rose, au Sénégal. SHUTTERSTOCK

Vous êtes très critique envers certaines autorités religieuses…

Parfois, ces hommes, sous couvert de piété, dominent, oppriment les femmes, les plus jeunes, les plus faibles… Tous ceux qui vivent hors de la norme sociale. Dans mon livre, cette figure est incarnée par l'imam Konaté. C'est un visage très violent du patriarcat. La littérature montre des réalités que l'on ne peut pas dire, et surtout pas entendre dans la société. Car ce sont des hommes puissants, intouchables. Moi, je les atteint un peu avec ma plume.

Dans votre roman, les personnages les plus progressistes, ouverts d'esprit, sont les parents. Ce sont les plus jeunes qui apparaissent rigides, conservateurs. Comment l'expliquez-vous ?

Je l'ai observé. Les anciennes générations ne sont pas forcément les plus fermées d'esprit. Je crois qu'avec la sagesse, l'expérience, les anciens peuvent porter un regard plus tendre, comparé aux plus jeunes, encore en pleine possession de leur autorité. La domination n'est pas forcément une question d'âge ; c'est plutôt une histoire de pulsion, de choses que l'on s'autorise. Pourquoi la société donne-t-elle du pouvoir aux hommes, aux riches, aux aînés, et en retire aux femmes, aux pauvres, aux cadets ? Quelle humanité fabriquons-nous, si nous décidons de donner à certains l'autorité, la légitimité de dominer d'autres ?

De quelle manière le mariage est-il imposé à votre héros, afin qu'il devienne « responsable » ?

Le mariage est une obligation dans de nombreuses sociétés. Certains hommes ont encore la possibilité d'attendre jusqu'à 30 ans, mais pour les femmes, c'est encore plus tôt. Donc, pour être un « homme complet », selon l'acception du personnage de mon roman, il faut être marié, voire polygame, puis avoir des enfants. Au Sénégal, les hommes ont le droit d'épouser jusqu'à quatre femmes. Il y a vraiment une volonté de dominer et de contrôler les corps par l'institution du mariage, et d'éviter une sexualité plus libre, assumée, sereine, qui n'a pas pour objectif la conformité ni la procréation. Moi, je suis pour la liberté, non pour la contrainte. Si certains s'épanouissent au sein du mariage, qu'ils se marient ! Mais les autres ont le droit d'emprunter une autre voie. Et la question qui se pose aussi au Sénégal, c'est celle de la chambre à soi. Comment quitter le domicile familial à 25 ans pour habiter un lieu à soi, afin de penser, rêver, crier, imaginer, vivre seul si on le désire, si l'on en a les moyens ? Habiter seul au Sénégal est subversif. Même dans des milieux aisés, les jeunes attendent le mariage pour quitter le domicile familial. Et c'est encore plus difficile pour les femmes de partir, parce qu'elles sont aussitôt accusées d'être de petite vertu. Certaines préfèrent se marier – quitte à divorcer plus tard –, afin de quitter le domicile parental, qui est aussi source de contrôle, d'oppression.

Vous portez une critique très forte envers la famille, au sein de laquelle le « non » est prohibé…

La famille comme institution doit être interrogée de manière urgente, vitale. Elle opprime, étouffe les aspirations individuelles au nom du groupe, de certaines philosophies comme le masla : une manière de contourner les mots, de ne pas dire la vérité pour garantir une paix sociale, une harmonie. On opprime au nom du bien, on décide pour quelqu'un soi-disant pour son bien. Mais quelle place donne-t-on à l'autre, à son libre arbitre, à sa faculté de réfléchir par lui-même ? Le regarde-t-on comme un humain à part entière ou comme un enfant sur lequel on a l'ascendant ? Je m'interroge sur la place de l'individu dans la cellule familiale, dans la société. Est-on d'abord considéré comme un individu ? Ou est-on le fils de, le frère de, le père de ? Il faut militer pour que les individus soient acceptés. Pour qu'ils soient considérés avant tout avec respect. Ils doivent pouvoir choisir leur vie librement, sans être stigmatisés.

Que répondriez-vous à ceux qui vous accuseraient d'être acquis aux valeurs individualistes occidentales ?

La liberté et la dignité sont des valeurs universelles. Elles n'appartiennent ni à l'Occident ni aux Blancs, mais à tout le monde. Si ces gens pensent qu'elles sont occidentales, cela signifie qu'ils vivent encore dans la colonisation. Je les invite à sortir de cet enfermement intérieur et extérieur.

À votre arrivée en France, avez-vous vécu cette « aventure ambiguë », pour reprendre le titre du roman de Cheikh Hamidou Kane ? Un tiraillement entre deux pays ?

En effet, vivre cet écartèlement entre deux mondes, deux cultures, reste une aventure ambiguë, une tension, mais aussi une richesse. Je n'aurais pas écrit un roman si je ne l'avais pas vécue. Mon regard s'est déplacé, j'ai embrassé la nuance et la complexité. J'écris depuis l'adolescence, mais la mort de mon père a bouleversé mon écriture. Je suis sorti d'une naïveté que la littérature ne supporte pas. Et j'ai compris une chose : la mort finira par gagner, quoi qu'il arrive. Donc il ne faut pas attendre pour accomplir des choses. Il faut les faire, même si cela déplaît aux autres. Il faut dépasser la peur des attentes familiales, la crainte de décevoir.

La littérature est-elle une voie d'émancipation ?

Complètement. La lecture a été une source de plaisir absolue, puis une manière de m'évader. En lisant, je construisais le chemin de ma liberté intérieure. Avant d'être libre dans la vraie vie, il faut d'abord l'être dans sa tête, son cœur, son corps, son rapport à soi. La lecture a été émancipatrice, d'autant plus au sein de mon milieu où, en tant que garçon, lire des romans est très mal vu. Cela est perçu comme une activité futile, et donc féminine.

Quelles œuvres vous ont marqué dans votre parcours de lecteur ?

Une si longue lettre, de Mariama Bâ, qui fait l'éloge de la dignité humaine, de la liberté. L'Étranger, de Camus, dont je m'inspire au début du livre – l'histoire d'un homme coupé de ses émotions. À l'adolescence, je lisais beaucoup de littérature russe, Jack London aussi. Je me reconnaissais dans des personnages comme Anna Karénine ou Martin Eden : aventuriers, ils ne restent pas à leur place, tentent de trouver leur chemin vers la liberté, se débattent contre les oppressions. Ce désir d'émancipation m'a nourri, porté, montré que c'était possible. La littérature m'a donné une leçon universelle. On comprend qu'une matrice humaine nous nourrit tous, constitue notre humanité, peu importe notre genre, notre couleur de peau, notre culture.

L'Âge de déplaire, Albin Michel, 192 pages, 19,90 €. DR
L'Âge de déplaire, Albin Michel, 192 pages, 19,90 €. DR