Abidjan, les enfants et l'architecture invisible
Il y a un vers de Bernard Dadié qui éclaire ce projet. Dans Nouvelle aurore, un poème écrit pour célébrer l'aube des indépendances, l'écrivain ivoirien parle du « temps du rêve de l'enfant ». Franck Hermann Ekra en a fait le titre d'une exposition à voir à la galerie Cécile Fakhoury, à Abidjan, jusqu'au 29 août.
Le curateur, lui-même ivoirien, connaît intimement cette scène. Critique d'art, consultant en stratégie d'images, il préside aussi la Société des Amis de la Bibliothèque-Archives Bernard Binlin Dadié. Pas étonnant, donc, que l'écrivain ouvre son propos. Entre Abidjan et Paris, Ekra travaille depuis quinze ans sur une idée simple mais puissante : derrière beaucoup d'œuvres africaines contemporaines se cache un langage secret, une spiritualité qu'on a longtemps sous-estimée.
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Ekra part d'un constat. En 1989, une exposition au Grand Palais, Corps sculptés, corps parés, corps masqués, explorait déjà le lien entre les arts ivoiriens et les esprits ancestraux. Mais depuis, cette dimension invisible reste peu regardée dans la lecture qu'on fait de la création ivoirienne. Pourtant elle traverse toute une génération d'artistes — de Christian Lattier à Ouattara Watts, en passant par Frédéric Bruly Bouabré et Ernest Dükü. Une filiation qui se prolonge en littérature, avec Dadié, Kourouma ou Adiaffi.
L'exposition se déploie en deux temps. Dans la galerie principale, Ernest Dükü — plasticien et architecte — dialogue avec deux grandes figures : Wèrèwèrè Liking et Souleymane Keïta. De la première, trois tableaux tirés de sa série Les Cités fantastiques. Poétesse et femme de théâtre, elle se voit comme le prolongement vivant de ses ancêtres. Du second, trois œuvres des séries Scarifications et Chemise du chasseur. Formé à l'école de Dakar, il puise dans les sociétés initiatiques d'Afrique de l'Ouest.
Dükü, formé aux Beaux-arts d'Abidjan dans les années Vohou-vohou, a pris ses distances avec les questions de matière et de volume pour aller vers quelque chose de plus métaphysique. Ses influences viennent de partout : le mouvement Négro-caraïbes d'Abidjan, le groupe Fwomajé, AfriCOBRA, mais aussi Wilfredo Lam et Basquiat. Et en arrière-plan, l'Egypte et la Nubie anciennes, relues par Cheikh Anta Diop.
Second volet, dans le Project Space : Architectures invisibles — Rêves en miroir fait dialoguer Dükü avec sept autres artistes africains — Assoukrou Aké, Dalila Dalléas Bouzar, François-Xavier Gbré, Marie-Claire Messouma Manlanbien, Roméo Mivekannin, Cheikh Ndiaye, Ouattara Watts. Les deux espaces racontent, ensemble, une idée de renaissance. Celle du jour qui naît de la nuit, sous le regard de la déesse égyptienne Nout, gardienne de la vie, de la mort, et du cycle éternel qui les relie.
La mise en scène elle-même fait partie de l'œuvre. C'est là toute la démarche d'Ekra : montrer que la façon d'exposer peut, elle aussi, raconter une histoire.