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Editos

Afrique-France-Europe

Par Zyad Limam
Publié le 3 juin 2026 à 09h39
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Nairobi, mai 2026. Africa Forward : un grand sommet, des sourires, de l’entregent, des promesses. Le président Emmanuel Macron, à quelques mois de la fin de son mandat, tente, une fois encore, un reset de la relation franco-africaine, en cherchant à sortir des ornières de l’histoire coloniale et postcoloniale. En s’engageant aussi vers d’autres Afriques, celle des grands pays, comme l’Éthiopie, le Nigeria, l’Angola, l’Afrique du Sud, et celle qui s’ouvre vers l’océan Indien et l’Asie, comme le Kenya, coorganisateur du sommet. L’effort de stratégie et de communication est méritoire, parfois peu habile dans le geste ou l’expression. Et il devrait aussi être mené activement en France. Car ici, quand on parle d’Afrique, on parle surtout d’immigration, de risques sécuritaires et depuis quelques jours d’Ebola… L’Afrique contemporaine, celle de 2050, avec ses 2 milliards d’habitants, ses mégalopoles bouillonnantes et ce quart de l’humanité engagé dans une transformation économique accélérée, est quasiment absente de l’espace mental français. 

Le continent, c’est pourtant la très grande frontière sud de la France. Même si la distance est toujours immense, les réalités sont rudes. Le 17 juillet 2025, la dernière base militaire française a été rétrocédée à l’armée sénégalaise après soixante-cinq ans de présence. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, plus largement le Sahel, en rupture complète avec Paris, sont aux prises avec des régimes militaires qui vacillent face aux attaques djihadistes. La « Françafrique » n’existe plus. 

L’aide publique au développement non plus, ou disons de moins en moins. Fragilisée par les difficultés budgétaires de Paris, l’APD a baissé de plus de 20 % en 2025. La grande doctrine du moment, c’est le recours au secteur privé. Évidemment, ce dernier ne s’intéresse qu’aux marchés les plus solvables. Les autres, les plus vulnérables, les plus pauvres, attendront…

De toute façon, les chiffres ne sont pas aussi stupéfiants que cela. Près de 65 milliards d’euros, soit le tiers du commerce franco-allemand. C’est le volume total des échanges entre la France et l’Afrique, du Maghreb au Cap : 54 pays, 1,5 milliard d’habitants. L’Afrique du Nord – Maroc, Algérie, Tunisie, auxquels s’ajoutent l’Égypte et la Libye – pèse lourd dans la balance : entre 38 et 40 milliards d’euros d’échanges annuels. De l’autre côté, l’Afrique subsaharienne : 24 milliards d’euros d’échanges – moins que les trois pays du Maghreb central… La marge de progression est donc réelle. La France a besoin, plus que jamais, d’une grande exposition sud pour maintenir son statut de « puissance globale ». Mais elle ne pèse plus autant. Elle n’a plus les mêmes moyens. La Chine, la Turquie, les Émirats et le Brésil avancent leurs pions sans complexe.

La France a besoin de jouer en équipe. Et son équipe, c’est l’Europe. L’Union européenne reste un allié de choix : 90 % des exportations africaines y entrent quasiment librement. Des outils existent, comme le Global Gateway. L’interface stratégique, elle, reste à construire. Elle devrait s’imposer naturellement entre les deux continents, une véritable dorsale nord-sud, aux intérêts de long terme intimement liés : démographie, énergie, alimentation, sécurité, migration. Une dorsale où la France doit jouer un rôle d’accélérateur et d’initiateur.

Cette dorsale vertueuse ne peut accélérer sa cadence que si l’Europe s’investit plus et si l’Afrique, elle aussi, fait sa part. Le continent a besoin de partenaires, d’investissements et de technologies pour faire le saut de l’émergence. Le « néosouverainisme », le « néoanti-impérialisme », si puissants aujourd’hui dans les discours politiques africains, balaient pourtant ces arguments et alimentent les rêves d’une jeunesse fragilisée par les théories véhiculées sur les réseaux sociaux.

Oui, la souveraineté et l’indépendance sont des conquêtes vitales. Mais la vraie souveraineté, ce n’est pas le discours. C’est avant tout l’émergence économique, la capacité d’attirer des investisseurs privés, de créer de la richesse locale, des emplois durables, de la valeur qui reste sur le continent. De séduire, de projeter de la confiance. Et la confiance exige de la gouvernance.

L’Afrique est libre. Sans tutelle. Elle choisit ses partenaires. Et celle de demain, en 2050, sera celle que ses dirigeants, ses entrepreneurs, sa jeunesse et ses élites en feront. La France et l’Europe peuvent accompagner ce mouvement vers le sud. Tout comme le continent doit regarder avec réalisme et pragmatisme sa frontière nord. Des deux côtés de la Méditerranée, c’est le même siècle qui commence.