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AGC par lui-même

Par Zyad Limam - Publié en août 2021
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ISSAM ZEJLY POUR JA
ISSAM ZEJLY POUR JA

Il fut le numéro deux ivoirien, destiné à devenir le numéro un. En juillet dernier paraissaient à Abidjan les mémoires d’Amadou Gon Coulibaly, décédé brutalement un an auparavant.Un récit écrit de septembre 2019 à mars 2020, devenu un témoignage intime, politique et bouleversant. Extraits.

C’est comme si nous entendions encore sa voix, comme s’il était toujours à nos côtés. Ce livre, Le Cœur et l’Esprit, récit autobiographique, est sorti à Abidjan à l’occasion du premier anniversaire de son décès. Le projet est né à la fin du printemps 2019 lors de discussions entre le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly et moi-même. Nous nous connaissions depuis longtemps. Jeune journaliste à Jeune Afrique, j’avais été assigné à la couverture d’Alassane Ouattara et de son parti naissant, le Rassemblement des républicains (RDR). Et déjà, AGC était un élément central du dispositif, l’homme clé. Au fil des années, nous avions tissé des liens d’estime et de confiance.

Amadou Gon voulait s’exprimer. Sur la longueur. Il savait certainement qu’il serait appelé à postuler à de plus hautes fonctions. Et ce livre entrait certainement dans une démarche politique. Mais rien n’était vraiment décidé, et tout au long des entretiens, de septembre 2019 à mars 2020, AGC ne trahira aucun secret, aucune décision. Ce qui comptait vraiment pour lui, c’était de proposer sa part de vérité. Ce qu’il voulait avant tout, ce qu’il cherchait, c’était un portrait de lui-même par lui-même. Le récit d’une vie et d’une expérience à la confluence des crises et des grands moments de la Côte d’Ivoire contemporaine.

LE CŒUR ET L’ESPRIT, par Amadou Gon Coulibaly, une coédition Ensuite et Frat Mat, 158 p;DR
LE CŒUR ET L’ESPRIT, par Amadou Gon Coulibaly, une coédition Ensuite et Frat Mat, 158 p;DR

Il se sentait mal connu, caricaturé, enfermé dans son image de technocrate, dans ce portrait d’un homme réservé, « froid », « d’un politicien du Nord ». Alors qu’il se sentait autre et, en tous les cas, ivoirien au sens plein du terme, à l’aise aux quatre coins du pays, issu d’une grande famille de Korhogo, qui a joué un rôle imminent dans la vie de la nation. Lui, le fils de Gon Coulibaly, proche du président Houphouët-Boigny, député PDCI, vice-président de l’Assemblée nationale. Et l’arrière-petit-fils de Péléforo Gbon Coulibaly, qui avait activement contribué à l’émergence de l’homme politique Félix Houphouët-Boigny.

Et il aura été pendant plus de trente ans, plus que le lieutenant d’Alassane Ouattara, l’homme proche. Entre eux, il y avait le respect, la compréhension l’un de l’autre, un parcours commun. « Il se comprenait sans même se parler… » pour reprendre l’expression d’un intime. AGC a été au centre du premier cercle, la figure maîtresse du dispositif, le bras droit d’ADO dans la lutte militante, dans l’accès au pouvoir et dans l’exercice du pouvoir. Il était certainement le premier des collaborateurs, mais il était surtout comme son fils spirituel, destiné à assumer et exercer l’héritage politique.                                                                                                                                                                         

De septembre 2019 à mars 2020, Amadou Gon aura des entretiens réguliers avec Venance Konan et moi-même. Il nous parlera avec une liberté surprenante, heureux de s’exprimer, de se raconter, de se projeter aussi dans l’avenir. Il se dévoilera, tout en faisant la part des choses. Tout en cherchant à rendre son expérience utile aux lecteurs.

Amadou Gon était prêt à penser « demain », « futur ». Il s’inscrivait pleinement, avec d’autres, dans cette volonté du président Ouattara d’opérer une transition générationnelle. Comme le souligne le propos introductif du livre : « AGC gère certainement son inquiétude intime, face à ce destin qui se profile, peut-être doute-t-il parfois, face à l’ampleur de la tâche. Il connaît la Côte d’Ivoire, ses problèmes, les défis qui sont à relever, les dangers qui la menacent. Mais c’est un homme de mission. Et sa mission est tracée. »

Le 5 mars 2020, ADO annonce qu’il ne se présentera pas à l’élection présidentielle d’octobre. Le 12 mars, AGC est officiellement investi candidat. Mais c’est aussi le début de la pandémie de Covid-19. Le Premier ministre est sur tous les fronts. Celui du gouvernement, celui de la campagne, celui de la pandémie.

Courant avril, nous faisons parvenir à Amadou Gon les premières épreuves du livre. Un rendez-vous est pris dès que les déplacements seront possibles. Et après, nous connaissons la triste histoire. Le malaise dans la nuit du 1er mai et le départ pour Paris. L’hôpital et les soins. Puis le retour à Abidjan, début juillet. Et le conseil des ministres du 8 juillet. La tragédie.

Ce livre est donc un texte inachevé, dont l’écriture a été brutalement interrompue par les événements. Mais c’est le livre d’AGC, qu’il avait relu et annoté lors de son séjour parisien.

On y trouve le portrait de l’homme public et politique, on y retrouve sa passion pour l’État, pour le service des autres, pour le travail. Il nous le dit aujourd’hui comme un appel, dans la conclusion du livre : « Dans la lutte pour le développement, pour l’émancipation économique et sociale, nous avons besoin du politique, nous avons besoin du leadership. Nous avons besoin de personnes de qualité pour gouverner la cité. »

C’est aussi un pan de l’histoire de la Côte d’Ivoire qui défile, narré par l’un des acteurs de premier plan. On y retrouve les années Houphouët, la création du RDR, le combat politique, un regard lucide et objectif sur les crises qui ont secoué le pays, les blessures béantes de l’ivoirité, les tragédies et les conflits qui suivront les événements de septembre 2002. Amadou Gon évoque également son expérience du pouvoir, son expérience de secrétaire général et de Premier ministre.

Il y a aussi le portrait et le récit plus intime. La relation complexe au père. Les années de jeunesse à Dabou, les années d’études à Paris. La culture sénoufo, l’amour du balafon. L’entrée en politique, cette rencontre avec Alassane Ouattara, le lien qui les unit, quelques secrets aussi, comme un entretien déterminant avec le président Houphouët-Boigny en novembre 1990. On y retrouve également le récit d’un séjour homérique à la MACA (Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan), ou celui des longues semaines à l’Hôtel du Golf. On y retrouve enfin le récit franc, émouvant, de sa transplantation cardiaque dans la nuit du 11 au 12 juin 2012. AGC disait qu’il avait deux dates de naissance, deux vies, celle qui commence le 10 février 1959, et celle qui commence le 12 juin 2012, à son réveil, au lendemain de l’opération.

Amadou Gon nous a quittés bien trop tôt, mais ses multiples vies furent pleines, entières, courageuses et au service de la Côte d’Ivoire. 

Extraits

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Revenons au début de cette histoire, de mon histoire. Au commencement – si le musulman que je suis peut se permettre de paraphraser la Bible – il y avait le patriarche Péléforo Gbon Coulibaly, mon arrière-grand-père, chef des Sénoufos. Notre histoire familiale se confond avec celle d’une ville, Korhogo.

Les Sénoufos sont un grand peuple d’agriculteurs installés dans le Nord de la Côte d’Ivoire, au sud du Burkina Faso et du Mali. Le grand notable Péléforo Gbon Coulibaly fut nommé chef du canton sénoufo par l’administration française en 1905.

Et c’est d’ailleurs Péléforo qui prit sous son aile le jeune Félix Houphouët-Boigny et lui permit de se faire élire député à l’Assemblée nationale française en 1945. De nombreux Ivoiriens l’ignorent sans doute, mais c’est grâce à la circonscription de Korhogo, la plus grande localité du pays sénoufo (aujourd’hui la quatrième ville de la Côte d’Ivoire en termes de population et d’économie) que Houphouët-Boigny entre en politique. Péléforo Gbon Coulibaly demanda aux populations du Nord d’accorder leur confiance à cet homme venu du centre de la Côte d’Ivoire. Sa parole fut entendue. Cette victoire marqua le début de liens forts entre notre famille et cet homme qui deviendra le premier président de notre pays (1960-1993).

Le numéro deux, Premier ministre et candidat à la présidence, était à l’aise aux quatre coins du pays. DR
Le numéro deux, Premier ministre et candidat à la présidence, était à l’aise aux quatre coins du pays. DR

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La culture sénoufo fait partie de moi, irrigue mon âme. L’éducation du peuple sénoufo s’articule autour du rite du Poro. C’est une initiation à laquelle se soumet le jeune homme pour devenir un homme « entier ». Je fus moi-même initié lorsque j’ai commencé à travailler aux Grands Travaux en 1984. Ce rite est très secret, il est interdit de révéler le contenu du Poro aux non-initiés, mais il faut savoir que lorsque vous êtes initié, cela correspond quasiment à une deuxième naissance. Ceux qui ont été initiés ensemble sont d’ailleurs censés être les enfants d’une « même mère ». Le Poro porte la vertu de créer un esprit collectif entre les membres d’une même génération et les initiés prennent une part active dans la société. Qu’il s’agisse de travailler collectivement dans le champ du chef (qui est à la disposition de tout le village), de s’occuper des rituels en cas de décès afin de faciliter l’entrée des défunts dans le monde des morts, de faire des dons à ceux qui ont été initiés précédemment, de participer aux différentes cérémonies essentielles à la vie du groupe… Durant sa période d’initiation, le jeune est vraiment au service de la communauté. On ne peut être quelqu’un que si l’on passe par ce processus.

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Gon Coulibaly était un ingénieur dans l’âme et de formation, mais il a été vite tenté par la politique, qui sera finalement la grande affaire de sa vie. Il en connaîtra la grandeur et les servitudes, les honneurs et les amertumes. Après son passage chez le ministre Alcide Kacou, il va entrer à l’Assemblée nationale en 1959, pour y siéger pendant plus de trente ans, jusqu’à sa mort, en juillet 1990. Il en sera l’un des secrétaires jusqu’en 1975 avant d’en devenir par la suite l’un des vice-présidents.

Le président Félix Houphouët-Boigny l’appréciait. Il avait un lien fort avec les Gon, avec Péléforo et ses enfants. Le président aimait Korhogo, la ville dont il avait été le député. Lorsque le « Vieux » recevait des invités de marque ou des ambassadeurs, il les recommandait souvent à mon père. Ce dernier organisait alors une réception à Korhogo, il faisait venir des danseurs, luimême dansait, et faisait danser ses invités, les envoyait voir les sites touristiques. Les convives repartaient complètement enchantés. Je me rappelle de personnalités comme Jacques Chirac et Jean-Pierre Chevènement, qui avaient été reçus à la maison. C’est Félix Houphouët-Boigny, évidemment, qui présenta Gon Coulibaly à Philippe Yacé, président de l’Assemblée nationale et secrétaire général du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), l’unique parti d’alors, de 1960 à 1980. Il mit Gon à la disposition, en quelque sorte, de Yacé. Les deux hommes nouèrent une relation d’amitié forte.

Philippe Yacé était tout-puissant et on le voyait comme le successeur du président Houphouët-Boigny. Du moins, lui se considérait comme tel, et c’est peut-être ce qui occasionna sa chute. Début 1980, la rupture est consommée entre le président et Yacé. C’est la disgrâce. Houphouët-Boigny a supprimé le poste de secrétaire général du PDCI-RDA. Le pays était sous le choc. Tous ceux qui étaient réputés proches de Yacé vont en pâtir. L’année a marqué un tournant aussi avec le retour d’Henri Konan Bédié, qui a pris la tête de l’Assemblée nationale.

Mon père avait sa logique. Le président ne l’avait pas reçu pour lui dire ce qu’il reprochait à Philippe Yacé. Il a donc considéré qu’il n’avait pas de raison objective de rompre avec son ami. Pourtant Yacé était devenu infréquentable, lui rendre visite chez lui, c’était prendre le risque d’avoir la « tête coupée », d’être exclu de la vie publique. Mais ce n’était pas le tempérament de Gon.

Il ne « suivait pas le mouvement ». Lui, il tenait à son ami et refusait de le lâcher. Il allait chez lui tous les matins. À l’Assemblée nationale, ils siégeaient côte à côte, Yacé étant resté député maire de Jacqueville.

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En tous les cas, j’ai connu la réalité et la brutalité de la vie politique aux côtés de mon père. J’ai connu la belle période, les moments de grâce, où vous ne comptez plus vos nombreux amis, vos obligés. Et j’ai vu comment tout cela pouvait s’arrêter net, quand la maison se vide, que vos prétendus amis disparaissent. Certains fuyaient mon père comme la peste. Le seul endroit au monde où Gon Coulibaly retrouvait la paix et la force, c’était Korhogo. Cette histoire, l’histoire de mon père, c’est évidemment en grande partie mon histoire. Je l’ai vécue de près. J’ai senti la douleur. Elle m’a forgé, préparé probablement. En entrant en politique aux côtés d’Alassane Ouattara, en étant dans l’opposition, je savais à quoi je m’exposais.

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Plus tard, au cours de mes études, j’ai compris le sens de l’histoire, le poids de la colonisation, la force de la libération et de l’indépendance. J’ai compris l’importance de l’engagement. Comme Gon Coulibaly, je voulais être ingénieur et aussi comme Gon Coulibaly, je voulais agir en politique. J’ai très vite milité au Mouvement des élèves et étudiants de Côte d’Ivoire (MEECI), section du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et pépinière des cadres du PDCI. Début 1977, le climat social était particulièrement tendu. J’étais alors président du MEECI pour le lycée de Dabou, et Kouamé N’guessan, qui va devenir par la suite député de Tiassalé, était celui du collège d’enseignement général (CEG). C’était la grande grève générale dans le secteur scolaire et universitaire. Certains élèves étant arrêtés, nous avions décidé d’aller les libérer. J’avais participé à un meeting au stade du lycée. Avec Kouamé N’guessan et d’autres nous sommes partis à la gendarmerie. Le responsable de la brigade s’est montré au départ attentif, presque gentil avec nous, mais il avait aussi demandé du renfort. Dès que les renforts sont arrivés, l’attitude des gendarmes changea brusquement. Nous fûmes arrêtés et proprement bastonnés. Puis, ils nous ont obligés à nous coucher par terre au soleil.

Mon grand-oncle paternel, Ibrahim Coulibaly, était, à l’époque, chef d’état-major de l’armée. Il arriva en hélicoptère à Dabou. Il s’entretint avec le responsable de la brigade de gendarmerie, puis il vint regarder tous ces jeunes récalcitrants, à terre. Peu de temps après, on nous relâchait. Une belle légende commençait à circuler, selon laquelle le chef d’état-major était venu me chercher et que j’avais refusé de le suivre. Ce qui a fait grimper ma cote de popularité à Dabou. C’était une période particulière. Nous faisions partie du PDCI, du parti unique, mais cela ne nous empêchait pas de militer, de revendiquer. Nous étions jeunes !

Une année particulière

En avril 1990, Alassane Ouattara est nommé président du comité interministériel de stabilisation et de relance économique. Une sorte de Premier ministre qui ne dit pas encore vraiment son nom… Houphouët-Boigny le connaissait bien. Alassane Ouattara venait de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), il en était même devenu le gouverneur (à la mort d’Abdoulaye Fadiga, qui fut le premier Africain à occuper ce poste). Un poste de confiance aux yeux de Houphouët-Boigny, compte tenu du poids de la Côte d’Ivoire dans la région. Ouattara échangeait avec le président depuis plusieurs mois sur la crise, il fallait quelqu’un d’efficace, d’autonome, pour remettre le pays en marche. Dans cette phase critique, compte tenu de la connaissance intime que Houphouët-Boigny a de ses compatriotes, du système politique, de la crédibilité des uns et des autres aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, il a estimé qu’il lui fallait quelqu’un de neuf, qui n’avait pas été mêlé à tout ce qui s’était passé et qui avait abouti à cette crise. Quelqu’un qui avait l’oreille des partenaires et bailleurs de fonds internationaux. Henri Konan Bédié faisait déjà partie du paysage politique en tant que président de l’Assemblée nationale. En 1977, Houphouët-Boigny l’avait éloigné du ministère des Finances, mais avec la révision constitutionnelle de 1990, il est devenu « le dauphin », le successeur constitutionnel, le président de plein droit en cas de décès, de démission ou d’empêchement absolu du titulaire du poste.

Très vite, Alassane Ouattara a demandé au président que les Grands Travaux lui soient rattachés. Philippe Serey-Eiffel et moi-même changions donc de patron ! Je ne l’avais rencontré qu’une seule fois, en juillet 1989. Nous revenions justement de Washington où l’on avait négocié le fameux package d’ajustement, six prêts – trois prêts d’ajustement et trois prêts projets – avec les institutions de Bretton Woods. Nous nous sommes arrêtés à Paris pour rendre compte au président. À ses côtés : Alassane Ouattara, gouverneur de la BCEAO, Alain Belkiri, secrétaire général de la présidence, Séri Gnoléba ministre d’État et Abdoulaye Koné, ministre de l’Économie et des finances. Félix Houphouët-Boigny a confirmé les décisions prises à Washington, y compris la tragique réduction de 50 % des prix du cacao imposée aux paysans. C’était donc ma première rencontre de visu avec Alassane Ouattara, pourtant nous nous « connaissons ». Nos deux familles sont liées depuis longtemps. L’aîné des Ouattara, Gaoussou, était l’ami proche de mon père.

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Et, avant même qu’il soit nommé Premier ministre, Alassane Ouattara m’a proposé le poste de conseiller technique.

Sa nomination à la primature a eu lieu le 7 novembre 1990. Quelques jours après les premières élections législatives multipartites de notre histoire, j’ai eu l’honneur d’être reçu par le président Houphouët-Boigny, en présence du Premier ministre. Ils étaient en train de débattre sur les arbitrages à faire concernant les élections municipales qui devaient avoir lieu dans la foulée des législatives, pendant que je patientais dans mon coin. Puis on m’a appelé et nous avons eu une discussion à trois. Le président Houphouët-Boigny m’a parlé avec son cœur, il a parlé au fils de Gon Coulibaly. Je ne peux rien dévoiler de plus de cet entretien, mais ce moment a été déterminant dans ma vie, dans ma relation à Alassane Ouattara, et dans la confiance qu’il m’accorde depuis.

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1990 est restée pour moi déterminante : l’année où je perds mon père ; l’année de mon premier garçon ; l’année où mon destin politique a commencé à s’écrire. Je ne peux pas m’empêcher de penser que les choses sont liées.

Dans le grand bain de la politique

L’événement déclencheur, c’est ma rencontre avec Alassane Ouattara. Construite au fil des années, cette relation particulière, que je ressens comme filiale, n’est pas un secret, elle implique plus de devoirs que de droits. Lorsque vous avez l’honneur d’avoir cette confiance, cette affection, cela vous oblige, c’est une lourde responsabilité. Il y a évidemment des moments privilégiés, je pense notamment à mes 50 ans fêtés chez les Ouattara. La première Dame, Dominique, avait tout organisé. Toute ma famille était là. Mais « au boulot », si je mérite « une engueulade », je l’ai, comme tout le monde.

Dans la tourmente

Depuis la mort d’Houphouët-Boigny – le 7 décembre 1993 –, la situation politique s’était considérablement dégradée. Les premières décisions prises par le président Bédié avaient consisté à « épurer » la haute fonction publique. À chaque Conseil des ministres, des gens – principalement du Nord – étaient limogés. DR Toute une partie du pays a été rapidement exclue des affaires et des responsabilités, stigmatisée, montrée du doigt. Cela se ressentait aussi dans la vie quotidienne à travers des contrôles de police, des humiliations, les cartes d’identité étaient déchirées, la chasse au boubou déclarée… En guise d’action politique, le pouvoir s’est engagé dans un discours d’exclusion visant à la fois les populations du Nord, les musulmans et les immigrants. Il privilégiait les populations du Centre, au détriment de toutes les autres… Tout cela a été « théorisé », si je puis dire, dans ce triste concept « d’ivoirité » qui a organisé la division entre citoyens, entre ceux qui seraient vraiment ivoiriens et ceux qui le seraient moins. La vision d’une nation unie, rassemblée, portée par Houphouët-Boigny a été proprement détruite par son « héritier » et ses proches. Et le prix à payer au cours des années suivantes a été immense.

Fondamentalement, tout cela relève d’une bataille politique, d’une instrumentalisation de l’opinion. La société ivoirienne n’est pas divisée à ce point. Mais le pouvoir a cherché à se préserver, à se défendre, car son premier bilan était maigre, avec le retour de la corruption, de la « patrimonialisation » de l’État. Il s’est inventé des ennemis identitaires, sans mesurer le traumatisme infligé au pays.

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Le mercredi 27 octobre 1999 est arrivé. Nous avions décidé ce jour-là de marcher jusqu’à atteindre la radiotélévision nationale, la RTI. Le matin, j’ai reçu un coup de fil du ministre de l’Intérieur, Émile Constant Bombet : « Mon neveu, j’apprends que vous voulez me tuer ! » Il m’appelait son neveu parce qu’il avait servi comme préfet à Korhogo pendant de longues années et qu’il connaissait bien, lui aussi, mes parents… J’étais stupéfait ! « Mais tonton, de quoi me parles-tu ? ». La manifestation a été néanmoins interdite. Nous y sommes quand même allés. Les forces de l’ordre sont intervenues. Nous nous étions réfugiés au siège du RDR, quand les gendarmes sont arrivés. Ils ont arrêté notre secrétaire générale Henriette Dagri Diabaté. Je l’ai suivie dans le camion des gendarmes. Nady Bamba, connue aujourd’hui comme la seconde épouse de Laurent Gbagbo, alors reporter à la radio Africa N° 1, était avec nous au siège du parti. Elle a pris mon téléphone portable pour appeler sa radio et commenter ce qui se passait. Elle a aussi été embarquée dans le camion. Nous étions les premiers à arriver à l’école de police, rapidement rejoints de plein gré en solidarité avec Henriette par : Souleymane Coty Diakité, Gilbert Kafana Koné, Aby Wakasse Camara, Fofana Falikou, Alpha Cissé, Ibrahima Touré, Brahima Diarrassouba, Donako André Coulibaly, Dramane Fofana, Sylvain Gagnotaud Lago, Moriféré Touré, Zémogo Fofana, N’golo Coulibaly, Yaya Fofana, Lassina Koné, Essoh Vincent Lohouess, Nadiany Bamba, Danho Pierre Nandjui, etc.

Emprisonnés à la maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA), nous avons organisé notre vie. Les parents, et surtout les militants, venaient nous voir. Le matin, nous sortions des cellules et avions un petit endroit « de réception ». Les délégations passaient, région par région, pour nous apporter leur soutien. Vers midi, les familles arrivaient avec la nourriture, et nous mettions tout en commun pour déjeuner ensemble. Henriette était au bâtiment des femmes, mais elle nous rejoignait quand elle le pouvait. « Premier gaou », la chanson de Magic System qui venait de sortir, était un peu notre hymne. Nous considérions que cette fois, il (Bédié) nous avait eus. Nous avions été « premier gaou », c’est-à-dire « naïfs », mais nous ne serions pas « gnata », c’est-à-dire encore « plus naïfs », la fois d’après. Nous avions un magnétophone et on chantait tous en chœur. Franchement, on ne nous menait pas la vie trop dure. À l’extérieur, le professeur Frédéric Guédé Guina assurait la direction intérimaire au parti.

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Pendant les fêtes de Noël 1999, nous avons appris à la radio qu’une mutinerie avait éclaté, dans la nuit du 22 au 23 décembre. Que des jeunes sous-officiers se rebellaient, et que l’affaire tournait au coup d’État. Derrière les murs de notre prison, notre seule préoccupation à ce moment-là était de savoir qui pouvait être derrière cette opération. Est-ce que nous pouvions nous réjouir ou au contraire nous inquiéter ? Les autres prisonniers, les droits communs, avaient cassé les portes et s’évadaient. Nous, prisonniers politiques, ne savions pas vraiment quoi faire. Des gens armés sont venus nous chercher. Nous avons discuté entre nous pour savoir s’il fallait les suivre ou non. Ils ont clos notre débat en nous obligeant à les suivre dans des taxis qu’ils avaient réquisitionnés. Ils nous ont d’abord conduits à la radiotélévision ivoirienne. Ils nous ont fait asseoir, sans rien nous dire, et nous avons attendu. Puis ils nous ont conduits au camp militaire d’Akouédo, où nous avons rencontré le général Robert Guéï qui avait été chef d’état-major de l’armée au temps d’Houphouët-Boigny, puis ministre sous Bédié avant de tomber en disgrâce. Il était avec le général Lassana Palenfo, un autre militaire tombé aussi en disgrâce sous Bédié. Guéï nous a souhaité une bonne fête de Noël, nous faisant déposer à domicile !

                                                                                               ***

Le 19 septembre donc, Laurent Gbagbo était en visite en Italie, il devait être reçu par le pape. J’étais à la maison lorsqu’on m’a appelé de Korhogo pour m’informer de ce qui s’y passait. Un groupe d’hommes armés avait pris la caserne militaire. À Abidjan, ça tirait partout. Nous avons appris que Robert Guéï, l’ancien chef de la junte militaire et l’un de nos grands artistes, le musicien Marcellin Yacé, avaient été tués, sans que l’on ne sache exactement par qui. De même, le domicile d’Alassane Ouattara avait été incendié. Ce jour-là, j’étais au téléphone avec son aide de camp, le capitaine Dosso. J’ai entendu du bruit et il m’a dit : « Je te rappelle, je te rappelle », et ça a coupé. Plus tard j’ai appris qu’il avait été assassiné. Mon garde du corps qui s’appelait Cissé a lui aussi été tué durant cette période. Alassane et son épouse Dominique n’ont eu la vie sauve qu’en trouvant refuge chez leur voisin, l’ambassadeur d’Allemagne. De mon côté, j’ai envoyé les enfants chez des parents et avec mon épouse nous sommes allés chez des amis. Plus tard, elle a été hébergée chez d’autres amis tandis que je changeais plusieurs fois d’endroits. En me déguisant parfois, car nous étions des cibles. Les escadrons de la mort se sont mis à sévir dans toute la ville et plusieurs personnes proches ont été assassinées. Une de mes tantes est décédée de mort naturelle et il a fallu procéder à l’enterrement à Abidjan, pendant que j’étais « en planque » quelque part. La famille est allée au cimetière et après la cérémonie, on a laissé les jeunes gens terminer la tombe. Le capitaine Séka Séka, un des hommes de main de Laurent Gbagbo, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est venu avec des sbires au cimetière et a abattu deux de ces jeunes gens, en pleine journée, devant tout le monde. Le commando de tueurs avait une liste de noms. Certains de nos parents qui se trouvaient sur cette liste, ont eu la vie sauve parce qu’ils étaient arrivés en retard au cimetière. Ils ont dû fuir le pays.

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Je crois vraiment que le FPI a péché par arrogance à son arrivée au pouvoir. Ces gens n’avaient pas d’expérience, ils n’avaient jamais géré un pays, et ils arrivaient aux affaires avec une situation militaire et sécuritaire très complexe. L’armée était divisée, avec des affrontements. D’un côté les partisans de Robert Guéï, et de l’autre ceux des généraux Lassana Palenfo et Abdoulaye Coulibaly, et d’autres encore. La question s’est posée de savoir s’il fallait juger ces généraux que Guéï avait accusés d’avoir comploté contre lui durant la transition militaire. Le régime Gbagbo et le FPI auraient dû se mettre à distance de ces querelles du passé, chercher l’apaisement, privilégier l’action gouvernementale. Au contraire, ils s’en sont mêlés, c’était une grave erreur.

                                                                                          ***

Travailler dans un gouvernement dirigé par Laurent Gbagbo n’était pas une mince affaire. Il souffrait évidemment de ne pas avoir la main, d’avoir cette équipe qu’il avait qualifiée un jour de « gouvernement Nzassa », c’est-à-dire faite de bric et de broc. Et pour certains ministres, en tout cas pour ce qui me concerne, ce n’était pas évident tant nous étions loin de l’idée que je me faisais du fonctionnement d’une équipe gouvernementale. C’était un moment où la préoccupation principale était de sortir de la crise, et les grandes missions de développement étaient gérées comme elles pouvaient l’être, dans un contexte où le président ne faisait pas confiance à certains de ses ministres, et où certains de ces ministres n’avaient aucune confiance dans leur président. Mais des décisions quotidiennes étaient à prendre puisque le pays devait continuer de fonctionner. Laurent Gbagbo était focalisé sur sa survie et son pouvoir.

La résurrection

Est arrivé un moment où le cœur ne pouvait plus jouer son rôle normalement et on ne pouvait pas le « réparer », le faire « tenir » ou attendre de nouveaux traitements. La terrible et stupéfiante vérité s’est imposée progressivement. Pour vivre, il n’y avait pas, il n’y avait plus, d’autre solution que de faire une greffe cardiaque. Le docteur Patrick Nouvian, le frère de la première Dame, Dominique, a été particulièrement précieux pour m’expliquer le processus et me convaincre. Il m’a dit clairement que si on ne faisait pas la greffe, la seule issue serait la mort. Sans l’ombre d’un doute… Avec la greffe, il y avait une chance de s’en sortir et d’avoir une vie normale. Il m’a cité les personnes qui vivaient tout à fait normalement avec un autre cœur. Il m’a donc préparé psychologiquement, jusqu’à ce que je reparte en France en mars. À Paris, j’espérais secrètement que les nouveaux examens révéleraient que finalement je pourrais me passer de cette opération. Les examens ont été sans appel. Pas de solution miracle. Le choc a été atténué par la présence, lors du diagnostic de deux grands médecins, mon docteur Charles Philippe Zobo et le professeur Pascal Leprince, chef du service de chirurgie cardiaque à l’hôpital de la PitiéSalpêtrière à Paris, en charge de mon dossier. Quand ils sont partis, je me suis retrouvé seul, vraiment seul, avec cette perspective inouïe, et ça a été dur. J’ai appelé le président Ouattara, qui suivait mes consultations et mes examens de près. Je l’ai informé que la greffe était inéluctable. Et c’est lui qui l’a annoncé à ma famille. Il a aussi demandé au docteur Zobo d’expliquer clairement la situation à ma mère et à une délégation de mes frères et sœurs. Aux yeux de ma mère, à partir du moment où le président était d’accord avec la greffe, alors c’était la greffe. Mon épouse Assetou était à Paris à mes côtés. Elle vivait avec mon mal depuis bien longtemps. Combien de fois ne l’ai-je pas réveillée en pleine nuit, pendant des années, pour lui dire : « Je ne me sens pas bien, je ressens ceci ou cela… » On partait pour l’hôpital, on réveillait le médecin… C’était heureusement le plus souvent de fausses alertes, des douleurs sans trop de conséquences. Mon épouse a été présente, tout le temps, à mes côtés, à mon écoute.

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Quelques jours avant l’opération, le président m’a dit : « Tu verras, tout se passera bien. Sois confiant. » Et je me suis convaincu que ça allait aller ! Le 12 juin un greffon compatible a été disponible. Selon la procédure, vous êtes informé que l’intervention pourra avoir lieu le jour même, nuit comprise. Le professeur Leprince est venu me dire, vers 18 heures, que c’était confirmé. J’ai alors compris que la véritable épreuve allait commencer. Auparavant, j’étais dans l’attente, dans une forme d’abstraction. À partir de cet instant, je me suis dit, soit je meurs, soit je revis. C’est un moment très particulier dans la vie d’un homme, un effroi intime bouleversant. Le professeur Leprince m’a regardé et m’a dit : « Ne nous faites pas de blague. » J’ai compris qu’il y a une part d’action du malade dans l’opération, une force personnelle, une sorte d’élan vital. « Je vous promets, je ne ferai pas de blague », ai-je répondu. Et on s’est tapé dans les mains. Mon épouse est restée seule avec moi. Je lui ai dit : « Ne t’inquiète pas, je sais que je m’en vais et que je reviendrai. Mais en tout état de cause, il y a le grand frère, le président. » Elle n’a pas posé de question, n’a rien ajouté, elle a entendu ma volonté de vivre.

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J’ai donc deux anniversaires, le premier étant celui de ma naissance le 10 février, et je suis vraiment né une seconde fois, différent, nouveau, le 12 juin 2012. Pierre Fakhoury est l’une des rares personnes qui se souvient que mon opération a eu lieu ce jour-là, il m’appelle chaque année à cette date pour me dire : « Frère, bon anniversaire ! »

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Enfin, j’ai cherché à connaître l’identité de celui qui m’avait donné son cœur, mais en France la loi l’interdit. Je voulais établir une relation avec la famille, et lui faire savoir qu’elle avait un nouvel enfant.

L’exercice du pouvoir

J’ai été, pour ma part, très honoré d’être nommé Premier ministre le 10 janvier 2017. Honoré de me retrouver en capacité de servir mon pays à un autre niveau. Le secrétaire général est, par nature, protégé par le parapluie présidentiel et ce n’est pas un politique en tant que tel. Pour le Premier ministre, le parapluie est plus petit, et vous êtes bien plus exposé. On se retrouve en première ligne politique justement, sans cesse au charbon, saisi par toutes et tous sur des questions d’une infinie diversité. Vous devez prendre connaissance de dossiers de toutes sortes, vous devez arbitrer, décider, apporter des solutions dans des délais raisonnables : l’intensité du travail est énorme. C’est la plénitude de l’exercice du pouvoir, avec comme responsabilité première le bien-être général et des intérêts nationaux. La fonction vous place au cœur du réacteur, plus encore que dans toutes mes missions précédentes. Rien de comparable. Et du fait de ma grande proximité avec le chef de l’État, je bénéficie d’une importante délégation de pouvoir. C’est un système fluide. Le Premier ministre doit assumer ses responsabilités, mais également constamment arbitrer pour savoir quelle décision nécessite l’avis préalable du président, et sur laquelle il peut avancer seul pour rendre compte après. Si vous vous référez trop au président, on dira que le Premier ministre ne décide rien. Mais si vous pensez avoir la latitude pour décider sur tout, vous courez le grand risque d’être rappelé à l’ordre… Pour avoir été aux côtés d’Alassane Ouattara depuis si longtemps, pour avoir travaillé avec lui depuis le début des années 1990, je pense comprendre sa vision en matière de gestion économique, sociale et politique, je peux anticiper, prendre des décisions en ayant la certitude d’être en cohérence avec ce qu’il souhaite. Et je sais là où il veut être consulté, ou prendre lui-même la décision. Du coup, j’ai une marge de manœuvre importante.

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On ne peut pas résumer l’accession à la présidence d’Alassane Ouattara à la rébellion et à la crise post-électorale ! On ne peut pas mettre entre parenthèses, comme accessoire, le long combat du RDR, le courage et le sacrifice de ces militants, tout au long des années. On ne peut pas mettre entre parenthèses la campagne électorale de 2010, ni celle de 2015 et encore moins le vote des Ivoiriens. Comment peut-on ainsi minimiser le rôle, le combat porté par Alassane Ouattara en tant que président du RDR ? La direction du parti, les attaques subies, les tentatives de l’éliminer ainsi que sa famille en 2000. Son combat a été de longue haleine, il a débuté à partir de 1999. Les équipes qui l’entourent, les négociations menées à partir de 2005 pour arriver à la création de l’alliance RHDP, l’accord de désistement au second tour, etc. Cela s’appelle de la politique, et c’est cette politique qui a conduit Alassane Ouattara à la présidence. Comment quelqu’un peut-il revendiquer d’avoir amené Alassane Ouattara au pouvoir ? Nous ne pourrons jamais partager cette vision des choses. Nous ne l’acceptons pas. C’est cette différence dans la narration sur l’arrivée du président au pouvoir qui est à la base des divergences entre Guillaume Soro et nous. Guillaume Soro se pense fondé de droits que je conteste, tout comme de nombreux militants du RDR et du RHDP. Nous ne disons pas qu’il n’a pas eu de contribution, là n’est pas le débat. Mais c’est cette façon de tout ramener à lui, de résumer ainsi un immense combat politique et collectif, auquel j’ai personnellement participé, qui est inacceptable. Et c’est cette position qui a perdu Guillaume Soro.

Un peu de moi-même

Du fait de mon histoire familiale, par mon mariage, je suis au cœur de ces questions d’identité qui minent la vie politique ivoirienne. Je me souviens en particulier d’un vif débat dans le cadre des travaux de la Commission consultative constitutionnelle et électorale, après le coup d’État de 1999. Nous siégions aux côtés de Simone Gbagbo et Marthe Achi Brou dans la commission code électoral. Puisqu’il était question d’être né de père et de mère eux-mêmes ivoiriens avant de prétendre être candidat à l’élection présidentielle, je me suis levé et les présents s’attendaient à ce que je parle au nom d’Alassane Ouattara. Ils ont été surpris de m’entendre dire : « Je m’appelle Amadou Gon Coulibaly, je suis de Korhogo, vous connaissez mon père Gon Coulibaly. Vous connaissez mon épouse, elle est de Guinée. J’ai mon fils qui porte le nom de mon père et s’appelle Gon Coulibaly, il va à Korhogo de manière régulière, il aime le Poro auquel il est initié. Vous qui êtes là, je vous mets au défi de me dire combien d’entre vous envoient leurs enfants dans leurs villages. Et vous qui êtes là, vous allez me dire demain, que mon fils, qui s’appelle Gon Coulibaly, le nom de mon père, aura moins de droit que vos enfants à vous ? Jamais je ne l’accepterai. »

Aux côtés du président Ouattara, le 2 juillet, à l’aéroport d’Abidjan, de retour après deux mois de convalescence à Paris. DR
Aux côtés du président Ouattara, le 2 juillet, à l’aéroport d’Abidjan, de retour après deux mois de convalescence à Paris. DR

En guise de conclusion

Si les lecteurs devaient retenir quelque chose de ce récit, j’aimerais que ce soit l’idée que dans la vie, il faut avoir des convictions et le courage de se battre pour elles. Le service public et l’intérêt général sont des choses extrêmement importantes. La politique ne doit pas être le domaine des médiocres. Malheureusement dans nos pays, on a souvent le sentiment que c’est le métier de ceux qui ne savent pas comment faire autrement. Dans la lutte pour le développement, pour l’émancipation économique et sociale, nous avons besoin du politique, nous avons besoin de leadership. Nous avons besoin de personnes de qualité pour gouverner la cité. En Côte d’Ivoire, nous avons des gens de talent, mais qui se détournent de l’action publique parce qu’elles considèrent qu’elle est « sale » ou qu’il y a trop de risques inutiles. Je vais être franc. Le défi sera encore plus complexe pour les générations à venir. Et nous aurons besoin de femmes et d’hommes réellement au service du pays, réellement au service de la Côte d’Ivoire pour surmonter les obstacles. J’espère que mes propos inciteront des concitoyens, des jeunes à s’engager. Que ce récit – me présentant tel que je suis, dans ma carrière, mes origines, les risques que j’ai pris, les convictions que j’ai eues – pourra nous détourner de la caricature et générer des vocations […]

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