Hommage

Amadou Gon Coulibaly
Le destin interrompu

Par Zyad Limam - Publié en
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Le « lion », comme l’appelaient ses admirateurs, a tiré sa révérence le 8 juillet. SEIBOU TRAOURÉ

C’était le numéro deux, l’homme de confiance depuis trois décennies, Premier ministre et candidat à la présidence. Au centre de l’architecture de la politique du pays, la clé de la succession d’Alassane Ouattara. Il est mort « au boulot », à l’issue du Conseil des ministres, le 8 juillet, à Abidjan. Portrait vivant d’un homme de très grande qualité.
 
Amadou Gon Coulibaly est parti.
Il est mort « grand », me souffle l’un de ses amis très proches.
Il est mort Premier ministre de la Côte d’Ivoire.
Il est mort candidat à la présidence de la République.
Il est mort « au boulot », pour reprendre l’une de ses expressions favorites.
Il est mort chez lui, au pays.
Nous nous étions vus à Paris, la toute dernière fois, tout début juillet avant son retour. Dans le petit jardin de l’hôtel où il reprenait des forces.
Amadou Gon était là, en convalescence, mais confiant, et déjà comme au travail.
« Je fais du sport, je suis l’avis des médecins, je monte les escaliers vers ma chambre. Il faut que je sois prêt, en forme. Je vais m’organiser pour me préserver. Primature le matin, résidence l’après-midi. Il faut que je prenne du recul par rapport aux pressions et aux demandes. J’ai les gens pour m’aider, on va y arriver. »
On insiste sur le sujet : prendre de la distance, du repos, retrouver un sommeil réparateur, s’éloigner du stress.
« Oui, le mois de juillet sera à mi-vitesse. Je vais voir comment ça se passe. Pour être au mieux début août. »
Un café, une tisane, un beau soleil d’été.
Et puis, très vite, on parle politique, on évoque les motsclés de la campagne : compétence, rassemblement, expérience, jeunesse…
Amadou Gon parle de sa famille. Il est fier de porter le nom. De faire partie du lignage. Fier du rôle que les Gon Coulibaly ont joué dans l’histoire du pays.
On parle du président Alassane Ouattara aussi, son mentor, son patron.
« Je n’ai pas de problème d’indépendance par rapport au président. Je suis son collaborateur depuis 30 ans. Je fais partie du bilan. Je suis engagé avec lui. Et son appui sera déterminant pendant la campagne. »
Je me pose la question à moi-même, en silence : peut-on éviter le stress, peut-on se soustraire à la pression lorsque l’on est candidat à l’élection majeure, lorsque l’on est président…
On en parle, à demi-mot, prudemment.
— Avez-vous eu un doute ?
— Oui, ici, à Paris, quand les choses se sont compliquées. Je me suis dit, c’est bon, j’ai peut-être fait ma part du travail. Et puis, ma conviction est revenue. Mes forces sont revenues. Il faut quand même que je reprenne quelques kilos !
Sourire et rires. Dans son attitude, dans sa gestuelle, le chef est de nouveau là.
On marche ensemble vers la porte de l’hôtel. Ses pas sont mesurés. On se salue « coude à coude », on se dit à très vite, à très bientôt, dès que les avions nous permettront à nouveau de voyager vers Abidjan.
Il me fait un signe de la main.
Retour en arrière
C’était il n’y a pas si longtemps, il y a quelques semaines, dans le « monde d’avant ».
 
Le 5 mars dernier, à Yamoussoukro, le président Alassane Ouattara annonce qu’il ne sera pas candidat à l’élection présidentielle de 2020. La salle est comme stupéfiée. L’histoire s’écrit en direct. En Afrique, les grands chefs sont souvent tentés de « durer ». ADO « sait » depuis des mois, peut-être même plus, il suit son « plan » de longue date. Cet homme méthodique, réfléchi, organisé, a « écrit » le chemin pour luimême et pour la Côte d’Ivoire. Il compte bien maîtriser le calendrier, le rythme de sa décision. Il veut quitter le pouvoir au terme de dix ans, de deux mandats, transmettre lui-même les clés du palais à son successeur, ce qui serait une première dans l’histoire de la République. Et surtout, il a l’homme qu’il faut pour mener à bien cette transition politique, historique et générationnelle.
 
Le 12 mars 2020, un conseil extraordinaire du RHDP désigne le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly comme candidat pour l’élection présidentielle prévue le 31 octobre prochain. Le timing rapide de l’officialisation surprend une fois de plus la classe politique. Maintenant, AGC s’impose à tous au sein de la mouvance présidentielle, y compris à ceux qui doutent, à ceux qui pensent que le statut d’héritier aurait dû leur être réservé, à ceux, aussi, qui cherchent encore à négocier leur soutien…
 
AGC, lui, n’a pas de stratégie de billard à cinq bandes. Amadou Gon suit ADO, sans états d’âme, il lui a consacré sa vie. Et comme le souligne le président : « Sa loyauté n’a jamais failli. Amadou est plus qu’un collaborateur, plus qu’un frère, c’est un fils. »
 
Tout est dit de la relation entre les deux hommes. C’est un binôme. Les rôles sont définis et complémentaires. Avec une équation personnelle et affective qui échappe aux règles de la politique. L’« équipe » ADO-AGC fonctionne sans accroc depuis le début des années 1990. AGC était alors ingénieur aux Grands Travaux et ADO, président du Comité interministériel de stabilisation et de relance économique, futur Premier ministre d’un Houphouët-Boigny vieillissant. Et d’une Côte d’Ivoire en crise.
 
Depuis 1990, Amadou Gon Coulibaly aura été de tous les combats, la succession du « Vieux », la création du RDR, la lutte contre l’exclusion, contre l’Ivoirité. Et la longue route vers le palais du Plateau. Depuis 2011, Amadou Gon aura été au cœur du pouvoir, incontestable cheville ouvrière du régime, le numéro deux, entièrement. Tout d’abord en tant que Secrétaire général de la présidence. Puis, comme Premier ministre, à partir de janvier 2017, un job exposé, au « front », avec un statut tout aussi exposé de successeur quasi adoubé.
 
Cette « décennie ADO » aura transformé la Côte d’Ivoire. C’est la fin du long cycle de stagnation et de crises répétitives qui auront marqué le pays depuis la mort d’HouphouëtBoigny. C’est le retour de l’ambition et de l’émergence.
 
Pour AGC, ADO est une évidence, c’est l’homme qui a déterminé sa vie, qui a fait de lui ce qu’il est. Pour ADO, AGC est un fils, un héritier, son choix, celui qui doit porter son œuvre. Ils sont liés. C’est indissoluble, quelque chose de fort, de quasi filial aussi, qui dépasse les enjeux politiques. Ils ont besoin l’un de l’autre.
 
Tout début mars 2020, le scénario est donc écrit, AGC s’apprête à faire campagne et à prendre le relais. Le chemin est tracé. Simple. Mi-mars, en quelques jours, l’Europe bascule presque d’un coup dans la crise du Covid-19, dans la pandémie mondiale. Et l’Afrique suit, avec l’apparition des premiers cas. En quelques jours, les pays se ferment, se confinent. C’est le « lockdown » en Europe, puis un peu partout sur la planète. Les lignes aériennes sont suspendues entre le continent et le reste du monde.
 
À Abidjan, AGC se retrouve au contact d’une personne positive de retour de mission à l’étranger. Le Premier ministre se confine volontairement pour 14 jours. Il est testé négatif, tout va bien. Mais les réseaux sociaux se déchaînent. Rumeurs, calomnies diverses… Le 31 mars, d’un ton sobre et engagé, AGC annonce un plan de soutien de plus de 1 700 milliards de francs CFA pour faire face à l’épidémie. Il va gérer !
 
Amadou Gon est un travailleur. Il est impliqué, il s’implique. C’est son énergie, son moteur interne. Il se déploie sur tous les fronts. Le voilà face, comme nous tous, à la plus grave pandémie que le monde ait connue depuis plus d’un siècle. Il « bosse dur », il faut mettre le plan en place, organiser les circuits. Il faut aussi faire le job de Premier ministre, la lutte contre la pandémie, les arbitrages gouvernementaux.
Et le travail aussi de candidat, la préparation de la campagne, la gestion des ambitions des uns et des autres, les luttes de baronnies locales, la politique politicienne généralisée… Il ne se ménage pas, peut-être pas assez.
 
Dans la nuit du vendredi 1er mai au samedi 2 mai, une douleur dans la poitrine l’étreint. Son médecin personnel, le docteur Charles Philippe Zobo, assure les premiers soins qui sont souvent essentiels. Il faut partir à Paris au plus vite, rejoindre les équipes médicales de la Pitié-Salpêtrière, cet hôpital géant au cœur de la capitale française, là où AGC a été transplanté en 2011.
 
Oui, transplanté. Le Premier ministre de Côte d’Ivoire est le seul homme politique contemporain à vivre avec et grâce au cœur d’un autre. L’un des rares Africains à avoir subi cette opération hors norme. Dans ces cas-là, les contrôles sont réguliers, deux ou trois fois par an. Un check-up était prévu en avril. La pandémie du Covid-19 a tout bousculé, en reportant les échéances… Le président Macron organise l’accueil de l’avion ivoirien malgré le confinement et la fermeture des frontières. Amadou Gon décolle avec son épouse Assetou et quelques très proches. Il est pris en charge dès son arrivée, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, cette ville dans la ville, « son hôpital » aussi, là où il a été soigné et sauvé il y a presque dix ans.
 
Après examen, on lui pose un stent, ce petit tube métallique miraculeux qui permet de rétablir la circulation sanguine dans une artère obstruée ou blessée. Il se remet vite, communique via les réseaux sociaux et par visioconférence avec le président Alassane Ouattara, prépare son retour à Abidjan. Le séjour s’avère pourtant plus long que prévu. Une complication est apparue, de la tachycardie ventriculaire. Il faut soigner, traiter. Cela prend du temps. Il se bat. Il ne lâche rien.
Il est bien décidé à rentrer au pays.
 
Une certaine idée de la Côte d’Ivoire
Naître Amadou Gon Coulibaly, c’est, en quelque sorte, naître en politique. Amadou Gon est un enfant de Korhogo. Et la famille remonte à loin, quasiment à la fondation de la grande ville du Nord. Son arrière-grand-père, Péléforo, était l’un des chefs suprêmes des Sénoufos. Amadou Gon est aussi un enfant d’Abidjan, la cité de tous les mélanges où il voit le jour le 10 février 1959. Il est le fils aîné de Gon Coulibaly, ingénieur et personnalité politique de premier plan, député PDCI de 1959 jusqu’en 1990, vice-président de l’Assemblée nationale. Gon élève ses enfants en les maintenant au contact des réalités du pays. Et des origines. Pendant les vacances, toute la famille part régulièrement à Korhogo. Des multiples allers et retours, des souvenirs, des sensations. À chaque fois, c’est un étonnant voyage qui commence souvent par le train. Le train, donc, jusqu’à Ferké, avant de prendre la route. Un périple d’une bonne journée… L’aventure n’est pas toujours de tout repos. Sa mère, Fatoumata, raconte qu’une nuit, près de Dimbokro, le train manqua de dérailler et que le destin d’Amadou Gon, tranquillement endormi sur sa couchette, aurait pu être éphémère…
 
Korhogo restera au centre des différents univers d’Amadou Gon. C’est son ancrage, son origine, sa tradition. Il en sera le maire de 2001 à 2019. Il est initié au Poro, ce rite secret qui régule la vie sociale des Sénoufos. Il ne s’en cache pas. Ce qui fait souvent dire à ceux qui ne sont pas forcément ses amis que, au fond, Amadou Gon reste un homme plus à l’aise dans son cercle régional, réfractaire « aux autres », qui n’a pas de liens sociaux « ailleurs ». Des raccourcis, des caricatures qui heurtent AGC. « Ce n’est pas parce que l’on est attaché à la tradition, aux origines, à son village, que l’on ne peut pas être ouvert aux autres, au monde », répond-il avec une certaine animation dans la voix. Et ce n’est pas parce que l’on est du « Nord » que l’on n’est pas ivoirien, que l’on n’est pas intimement lié au récit national. La Côte d’Ivoire réelle échappe aux caricatures que certains politiciens aimeraient imposer. C’est la circonscription de Korhogo qui, grâce à l’appui actif de l’arrière-grand-père, Péléforo Gbon Coulibaly, envoya Houphouët-Boigny au Parlement à Paris pour la première fois (en 1946).
 
Houphouët-Boigny est un proche de la famille et du père d’Amadou Gon Coulibaly. Les invités du président vont souvent d’ailleurs à Korhogo. On y fait des réceptions à la maison des Coulibaly, on y joue du balafon et on y danse le boloï. Houphouët a aussi présenté Gon Coulibaly à Philippe Yacé, numéro deux apparemment tout-puissant du régime. Les deux personnalités sont devenues amies. Dans ces années-là, les familles du Nord, du Sud, de l’Est, de l’Ouest se connaissent. On joue aux cartes autour de la même table. À Abidjan, les nouveaux quartiers de la ville sont des zones mélangées où toutes les Côte d’Ivoire se croisent. C’est dans cette ambiance différente, ouverte, qu’il grandit. C’est cette Côte d’Ivoire métissée qui fait référence à AGC.
 
Amadou Gon a fait son collège et son lycée à Dabou, où il s’est initié au militantisme et à la politique à travers le MEECI (Mouvement des élèves et étudiants de Côte d’Ivoire). En 1977, ce sont les grandes grèves des étudiants. AGC prend la tête d’une manifestation avec les camarades. Il se retrouve avec d’autres en plein soleil, chicotés par les gendarmes…
 
En 1977, Amadou Gon obtient son bac et part à Paris faire ses classes préparatoires au lycée Jean-Baptiste-Say et intègre l’École des travaux publics. Il se rêve bâtisseur, ingénieur, à la construction d’un pays jeune et indépendant. Il travaille, il bûche, mais c’est aussi un bon vivant. Il découvre Bob Marley, il va à un concert de la star du reggae à Paris. Il découvre la montagne aussi avec des escapades près de Chambéry, où habite l’un des meilleurs amis de son père, Jean-Albert Corrand. Peu rassuré, il ne fera pas de ski pourtant, il n’y aura pas de champion ivoirien de la descente ou du slalom…
 
Une vie parisienne et estudiantine donc sans histoires, rythmée par les visites d’un père auquel le jeune Amadou s’identifie de plus en plus. Tous deux ingénieurs, ils ont de longues discussions politiques, sur le développement, sur l’organisation sociale du pays. AGC lit Émile Zola et même Karl Marx. Mais il ne se sent pas l’âme d’un révolutionnaire. En 1980, Philippe Yacé, président de l’Assemblée nationale et successeur constitutionnel, tombe en disgrâce. Ceux qui sont proches, comme Gon Coulibaly père, sont pris dans les remous. Gon Coulibaly tenait à son ami Philippe, refusa de le lâcher et allait prendre son café tous les matins ou presque chez lui. Le moment est rude, et Amadou Gon s’en souvient encore : les amis de toujours qui disparaissent, les connaissances qui évitent la maison, la disgrâce qui s’abat, la solitude du père qui reste droit dans l’épreuve.
 
Gon Coulibaly sera largement réhabilité quelques années plus tard. Mais pour Amadou, la leçon de vie est claire. Le chemin entre le sommet et le sol peut être très court…
 
La rencontre
Comme souvent à cette époque, beaucoup de choses se jouent aux fameux « Grands Travaux ». En 1983, jeune diplômé, Amadou Gon Coulibaly entre dans ce service d’élite de l’administration ivoirienne. Présenté par Jean-Albert Corrand, recruté par Antoine Cesareo. Il est affecté au service des ouvrages d’art, dirigé par Philippe Serey-Eiffel. La vie de l’ingénieur ambitieux va rapidement basculer. Dès le début des années 1980, la Côte d’Ivoire, modèle d’une Afrique conquérante, entre en récession : baisse des prix du café et du cacao, envolée astronomique de la dette et des taux d’intérêt, contre-chocs pétroliers… Les difficultés provoquent aussi une montée de la contestation politique. La maison Côte d’Ivoire est en danger. Fin 1989, le président HouphouëtBoigny, vieillissant, se résout à se séparer de Cesareo et fait appel à une personnalité extérieure pour mettre de l’ordre. Et sauver ce qui doit l’être. En avril 1990, Alassane Ouattara est appelé à la rescousse. Il est nommé président du Comité interministériel de stabilisation et de relance économique. Une sorte de « Premier ministre » qui ne dit pas encore son nom… Ce banquier, formé aux États-Unis, gouverneur de la BCEAO, s’installe dans une villa attenante au palais du Plateau. Ce sera désormais la primature (et elle le restera jusqu’à maintenant). Installé aux commandes, il reprend en main la machine de l’État. Il demande le rattachement des Grands Travaux à la primature. Et convoque le D.G., Philippe Serey-Eiffel, accompagné de son adjoint… Amadou Gon Coulibaly. Le « patron » apprécie les qualités de ce « jeune frère » motivé... Et le « jeune frère » est captivé par cette personnalité moderne, efficace, qui montre l’exemple. Entre ADO et AGC, il y a aussi des liens plus traditionnels. Les familles se connaissent, elles sont « alliées ». Gaoussou, l’aîné des Ouattara, est un proche du père d’Amadou. La première fille de Gaoussou a été mariée dans la cour familiale des Coulibaly, à Korhogo. Les relations entre Kong et Korhogo sont étroites. Et Gaoussou, certainement, attire l’attention d’Alassane sur le jeune Amadou Gon.
En juillet 1990, au moment où il rencontre ADO, Amadou Gon est endeuillé par la perte de son père, de Gon Coulibaly, de cette figure qui a été si déterminante, si influente. Il est l’aîné de la fratrie et il porte le poids de cette disparition. Il a besoin d’un sens, d’un engagement.
 
En octobre 1990, lors du fameux congrès du PDCI-RDA à Yamoussoukro, ADO reçoit Amadou Gon plus longuement. AGC se rappelle très clairement ce moment. Son premier fils est né pendant les travaux du Congrès… Amadou Gon quitte alors les Grands Travaux pour intégrer le cabinet d’ADO en tant que conseiller technique. Quelques semaines plus tard, en novembre, AGC est reçu chez le président Houphouët en présence d’ADO. Rencontre déterminante, mystérieuse, où les choses se disent. Houphouët parle avec son cœur, il parle au fils de son ami Gon Coulibaly. Alassane prend sous son aile le jeune homme. Et les choses sont désormais claires. Amadou est « adopté ». Le « binôme » est en place.
 
Le militant
Amadou Gon fait partie des cadres fondateurs du RDR. Les troupes et les cadres du parti découvrent progressivement un autre homme. Un politique de terrain. Ce haut cadre, d’habitude policé, posé, tout en retenue, à la parole calibrée, se découvre certainement lui-même. Il donne de la voix dans les meetings, harangue, ne rechigne pas à la bagarre. En novembre 1995, il a remporté le siège de député de Korhogo au nez et à la barbe d’un cousin de son père, soufflé par l’imper tinence et l’audace de ce « petit ».
 
Bref, AGC impose progressivement son autorité dans sa région et son influence au sein du parti. À l’Assemblée, il se fait entendre, n’hésite pas à tancer durement le régime du président HKB. Pour les militants du parti, il devient le « lion ». En août 1989, Alassane Ouattara quitte ses fonctions au FMI, revient en Côte d’Ivoire, et le RDR retrouve son président « naturel ». Il annonce sa candidature pour l’élection présidentielle de 2000. Et les rapports déjà tendus avec le président Bédié se dégradent plus encore.
 
En octobre 1999, Amadou Gon, Henriette Dagri Diabaté et plusieurs de leurs camarades républicains, accusés de violences au cours d’une manifestation, sont arrêtés et condamnés à deux ans de prison. Cette expérience à la MACA reste particulière. Amadou Gon n’en garde pas un souvenir trop brutal. « Je n’étais pas seul, raconte-t-il. Nous étions un groupe soudé, nos familles pouvaient venir nous voir. Et quand on déprimait, on se tournait vers madame Diabaté qui, elle, ne se plaignait jamais. On écoutait aussi “Premier Gaou”, la chanson de Magic System qui venait de sortir et qui était un peu notre hymne. Nous considérions que, cette fois, il (Bédié) nous avait eus. Nous avions été “premier gaou”, c’est-à-dire “naïfs”, mais nous ne serions pas “gnata”, c’està-dire encore “plus naïfs”, la fois d’après. » Seule inquiétude d’AGC, être séparé de ses camarades, se retrouver seul dans une cellule, à la merci éventuelle d’un sbire du régime. À la veille de Noël 1990, c’est le fameux coup d’État et la chute de Bédié. Et la libération des prisonniers…
 
La séquence qui suit est connue. Intérim de Gueï chaotique, élection « catastrophique » de Laurent Gbagbo, division, violences… En septembre 2002, la rébellion éclate. La répression à Abidjan est féroce. Des escadrons de la mort sévissent dans toute la ville.
 
ADO et son épouse Dominique ont la vie sauve grâce à l’héroïsme de leurs gardes du corps et en trouvant refuge chez leur voisin, l’ambassadeur d’Allemagne. Les tueurs ciblent AGC aussi, « en cavale » pour échapper aux commandos. Des proches en sont victimes. Des cousins sont froidement massacrés lors de l’enterrement de la tante d’Amadou Gon. L’un de ses gardes du corps aussi. La Côte d’Ivoire a définitivement basculé.
 
Ce parcours de vie, ces luttes, auront conforté AGC dans ses convictions. De par son histoire, il est à la confluence des enjeux. Son épouse, Assetou, est d’origine guinéenne, d’une famille qui a immigré en Côte d’Ivoire, l’un de ses garçons et l’une de ses filles sont mariés à des Baoulés, son médecin personnel, Charles Philippe Zobo, est bété, son directeur de cabinet, Koffi Ahoutou Emmanuel, est baoulé, son ami de toujours, Amichia Koffi Joseph, un N’zima du Sud, et on pourrait encore dérouler…
 
Voilà ce qui heurte intimement Amadou Gon. La remise en cause de son identité, de l’identité de sa famille. Au lendemain du coup d’État de 1999, il siège dans l’une des commissions consultatives constitutionnelles. Il était alors question, on s’en souvient, d’être de père et de mère eux-mêmes ivoiriens pour pouvoir prétendre être candidat à l’élection présidentielle. Amadou Gon se lève et interpelle avec force les présents dans la salle : « Je m’appelle Amadou Gon Coulibaly, je suis de Korhogo, vous connaissez mon père, Gon Coulibaly. Vous connaissez mon épouse, elle est de Guinée. Mon fils porte le nom de mon père et s’appelle Gon Coulibaly, il va à Korhogo de manière régulière, il aime le Poro auquel il est initié. Vous qui êtes là, je vous mets au défi de me dire combien d’entre vous envoient leurs enfants dans leur village. Et vous qui êtes là, vous allez me dire demain que mon fils, qui s’appelle Gon Coulibaly, le nom de mon père, aura moins de droit que vos enfants à vous ? Jamais je ne l’accepterai. »
C’est on ne peut plus clair…
 
L’épreuve
Les élections de 2011 entérinent la défaite de Laurent Gbagbo et la victoire d’Alassane Ouattara, enfin arrivé au bout de sa quête présidentielle. Le scrutin tourne à la crise postélectorale. Le président battu refuse de céder le pouvoir. C’est l’épisode fameux et tragique du Golf Hôtel. L’issue pourrait être dramatique. Pourtant, le président élu reste calme, rassure, encourage, ne cède pas à l’inquiétude. L’entourage est mobilisé par le sang-froid d’ADO. Amadou Gon est particulièrement impressionné. Des semaines de « confinement ». L’inquiétude partagée. Certains ne se connaissent pas si bien que cela. Ils se côtoient. Ils mangent ensemble, ils échangent. Il y a même des petits moments d’insouciance. L’épisode va souder plus encore l’équipe.
 
Pour Amadou Gon, le moment est plus particulier encore. Le fidèle lieutenant, le numéro deux, est malade. Il le sait. Fin 2004, il est venu à Paris faire un bilan de santé habituel. Il se sentait fatigué, un peu essoufflé. Sans plus. Les médecins découvrent un problème cardiaque. Les examens supplémentaires au fil des mois et des années le confirment. C’est grave. Et cela n’ira pas en s’arrangeant. AGC s’épuise. En janvier 2012, ministre d’État, il accompagne le président Ouattara à Paris en visite officielle. Il est au bout du rouleau. Au terme du voyage, il revoit les médecins. Le verdict est sans appel. La seule solution, c’est la transplantation cardiaque. Le frère de la Première dame, Dominique Ouattara, le docteur Patrick Nouvian, explique le processus, le risque évident, mourir, et le gain possible : revivre normalement.
 
Amadou Gon ne baisse pas les bras. Le président et son épouse sont des soutiens sans faille. En mars 2012, AGC est évacué à Paris, accompagné de son médecin personnel, Charles Philippe Zobo. Le professeur Pascal Leprince, chef du service de chirurgie cardiaque de l’hôpital de la PitiéSalpêtrière prend le patient en main. Amadou Gon est placé sur la liste des demandes urgentes de greffe. En juin, un donneur compatible est identifié. AGC est face à l’épreuve. Le jour de l’opération, le docteur Leprince vient le voir. Les deux hommes se parlent. « Ne nous faites pas de blague », dit le médecin. « Je vous le promets, je ne ferai pas de blague », répond Amadou Gon. Dans la nuit du 11 au 12 juin 2012, il entre en salle d’opération. Son épouse, Assetou, est à ses côtés. Amadou Gon lui dit : « Ne t’inquiète pas, je pars pour revenir. Crois-moi. Mais si jamais il devait arriver quelque chose, tu pourras faire confiance au grand frère, à Alassane. » À Abidjan, c’est le président Ouattara qui informe la mère d’Amadou Gon de l’opération. Et de son succès.
 
Amadou Gon, lui, aura essayé de chercher à connaître l’identité de celui qui avait donné son cœur, mais en France la loi l’interdit. « Je voulais établir une relation avec la famille et lui faire savoir qu’elle avait un nouvel enfant. » AGC restera d’une étonnante distance par rapport à cette aventure entre la mort et la vie. Cela l’a rendu plus serein, plus conscient aussi des responsabilités qu’il porte. Il relativise mieux. Soucieux aussi d’échapper aux vanités de la vie et aux attraits du pouvoir. Recentré sur sa foi musulmane. Il se sent plus apaisé. Et puis, surtout, il respire. Il avance. Il revit…
 
Le pouvoir
Amadou Gon rentre à Abidjan, il ne se pose pas de questions, il ne s’inquiète pas trop de son cœur. Et reprend le travail à plein régime. Secrétaire général et ministre d’État, il prend toute son ampleur, au premier étage du palais. Véritable tour de contrôle au service avant tout du président. Il n’a pas changé. Il est en mission pour le boss. Le secrétaire général est celui qui parle au nom du président de la République. Il le voit tous les jours, tous les matins, tous les soirs avant de partir, et plusieurs fois dans la journée. Une position stratégique, un bureau où tout converge, et lorsque les gens veulent une décision les concernant, ils viennent vers le « SG », ce chemin privilégié vers le « PR »… Il faut rester « zen », et AGC cherche à rester « zen ». De toute façon, une fois encore, il n’a qu’un seul patron, une seule allégeance.
 
En janvier 2017, il est nommé Premier ministre. Il entre en fonction dans des conditions particulièrement difficiles, en plein cœur des tempêtes : rébellions militaires, chute des prix du cacao, scandale de l’agrobusiness, grogne des fonctionnaires, restrictions budgétaires… Il mesure la différence, le changement d’échelle. Premier ministre, c’est la responsabilité effective, c’est le « front », la première ligne, surtout en période de turbulences. Il n’y a pas de protection. Il n’y a plus d’heures creuses. AGC s’installe dans la rude routine d’un Premier ministre. Dans le flux intense de la primature, il doit prendre toutes sortes de décisions, tous les jours, faire des heureux et des déçus… Être à la hauteur du job aussi. Il sait d’une manière ou d’une autre que c’est un « test ». Du fait de sa proximité avec le président, le Premier ministre dispose d’une large zone d’autonomie. AGC assume ses responsa bilités, mais il doit également arbitrer pour savoir quelle décision nécessite l’avis préalable du président, et sur laquelle il peut avancer seul. Et rendre compte après. Et ne pas se tromper dans cet exercice délicat.
 
Surtout, il lui faut «gérer» ce nouveau statut, particulier, de possible futur candidat-héritier qui bouscule les ambitions des uns et des autres. La rupture est rapidement consommée avec Guillaume Soro. Au-delà des questions d’ambition personnelle, c’est surtout la différence de lecture de l’histoire, la question de la légitimité, qui actent le fossé béant qui s’est ouvert entre l’ancien patron des Forces nouvelles et les proches du président. Pour AGC et les cadres du RDR, on ne peut pas résumer l’histoire récente de la Côte d’Ivoire à la rébellion et à la crise postélectorale. Et au rôle de Guillaume Soro. On ne peut passer par pertes et profits le long combat du RDR, les années de militantisme, de combats. On ne peut pas mettre entre parenthèses les élections de 2010, de 2015, le projet RHDP. Et minimiser au passage le rôle d’Alassane Ouattara, un combat de 30 ans, les attaques subies, les tentatives de les éliminer, sa famille et lui…
 
Rupture aussi avec Henri Konan Bédié, qui quitte le RHDP avec ce qu’il reste du PDCI-RDA. Le « Vieux » se voit candidat, certainement président, et l’âge ne lui fait pas peur. Il prend le risque de rompre une alliance qui a été si précieuse, si importante pour sortir le pays de la succession des crises.
 
Le testament
Contrairement à la réputation qu’on a tenté constamment de lui faire, Amadou Gon Coulibaly n’était pas un « sectaire », un « nordiste », un « régionaliste »… Il était de Korhogo, et fier de l’être, mais ce n’était pas l’essentiel de sa lecture politique. Il se sentait ivoirien, lui dont l’histoire familiale recoupe celle de la Côte d’Ivoire, recoupe plus d’une fois la trajectoire d’Houphouët-Boigny et celle du PDCI-RDA des grands jours. Son parcours personnel, intime, politique, public, l’a placé au cœur des tempêtes. Il a vécu les années de crise, de guerre, où on a renié à ses proches et lui leurs droits et leur identité. Il savait ce que coûtait la division. Il n’aimait pas utiliser le mot réconciliation, « galvaudé », « politisé », brandi par les uns ou les autres en fonction de leurs intérêts. Pour lui, surtout et avant tout, il s’agissait de rassembler. De rassembler autour de principes, quelles que soient les ambitions et les contradictions qui peuvent animer le champ politique. Qu’il y ait un socle partagé par l’ensemble de la communauté. D’où l’importance du RHDP. Il y croyait. Et secouait les sceptiques qui lui faisaient part des difficultés, des hypocrisies des uns et des autres.
 
Au fond, c’était ça, la véritable ambition d’AGC. Plus que d’autres, il se sentait en mesure de travailler à cette Côte d’Ivoire multiple. Plus que d’autres, il se sentait en mesure de promouvoir et de défendre une grande synthèse. En mesure de préserver les équilibres. Il se sentait apte. Et à ceux qui lui reprochaient son manque de « charisme », de « gouaille », il répondait souvent que, dans l’histoire, le charisme, c’est peut-être la séduction, mais pas forcément l’efficacité. Que le charisme sans l’expérience et la raison, c’est dangereux. Et que ce qui compte, c’est la capacité de faire, d’agir.
 
Amadou Gon était bien un chef, par délégation, mais un vrai chef. Il gérait le pays, arbitrait les dossiers, suivait les chantiers, animait les réunions. Travaillait sans limites, absorbait le stress, les contraintes. Le gouvernement, c’était le sien, à très peu d’exceptions près. Ses gens à lui, qui se sentent aujourd’hui orphelins. La machine de l’État était à sa main. Il était la cheville ouvrière du président, son homme de confiance, celui qui transformait les idées en actions concrètes, celui qui transformait les projets en réalités, celui dont la loyauté était à toute épreuve. Et là, son absence est immense.
 
Il était au centre du projet, l’élément clé de la transition, de la passation. Au cœur de l’architecture politique. Le parti s’était mobilisé. Le PM candidat avait son équipe et un projet pour l’avenir. Tout était écrit…
 
Amadou Gon avait certainement ses doutes, ses incertitudes. Mais il en parlait peu. Il a pris son avion pour Abidjan, le jeudi 2 juillet. « Debout », comme d’habitude, conscient de ce qu’il aurait à faire. Il a été accueilli par le président, son épouse Dominique, tout le gouvernement. Le Premier ministre a prononcé un « je vous aime » surprenant, expression fulgurante de son émotion. Il s’est rendu à son bureau lundi matin 6 juillet, et il a dit, sous les applaudissements de son équipe : « Allez, au boulot maintenant ! »
 
Chez lui, l’ambition, au fond, n’était pas primordiale. Ce qui comptait, c’était la mission.
Et là, il y va. Comme d’habitude. « It’s the job. »
Le 8 juillet, il s’est rendu à son dernier Conseil des ministres.
AGC a fait un malaise.
Le Conseil a été abrégé.
Le président était là, dans ces derniers moments, pour le retenir et le soutenir.
Amadou Gon Coulibaly, arrière-petit-fils de Péléforo, petit-fils d’Amadou, fils de Gon, s’est éteint dans l’après-midi.
 
On le savait tous fragile, mais finalement, on s’était tous dit qu’AGC était indestructible, au-delà des règles cruelles de la science, de la médecine et du destin. On s’était dit que la Côte d’Ivoire le méritait. Et que lui méritait d’être le président. Oui, il le méritait.