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Amel Guellaty. DR
Amel Guellaty. DR
4 questions à

Amel Guellaty
Un homme, une femme et l’amitié

Par Jean-Marie Chazeau
Publié le 8 juillet 2026 à 09h15
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Un road-movie flamboyant, de Tunis à Djerba, l'autoradio branché sur les musiques maghrébines d'aujourd'hui. La cinéaste tunisienne nous entraîne dans la virée contrariée d'un garçon et d'une fille, au cœur d'une Tunisie postrévolutionnaire toujours aussi désenchantée…

Deux jeunes de Tunis d'à peine 20 ans rêvent d'un avenir meilleur : Alyssa la frondeuse pousse son ami Mehdi, qui a un bon coup de crayon, à s'inscrire à un concours de dessin à l'autre bout du pays pour tenter de gagner une bourse en Allemagne. Mais comment faire sans argent et avec des familles compliquées ? Une comédie qui s'affirme plus politique en cours de route, et qui nous fait partager, pied au plancher, cette amitié garçon-fille qui ne dérape jamais. Cette plongée dans la psyché d'une jeunesse qui a bien du mal à se projeter dans l'avenir, quinze ans après la révolution du Jasmin, navigue assez habilement entre les thèmes dans l'air du temps, autour des contraintes du patriarcat et des assignations de genre… Premier long-métrage de la cinéaste et photographe tunisienne Amel Guellaty, ce film enlevé et séduisant a été présenté aux États-Unis au festival de Sundance l'an dernier, avant de récolter à domicile trois prix (critique, scénario, public) aux dernières Journées cinématographiques de Carthage.

AM: Ce road-movie coloré et plein d'énergie, entre Tunis et Djerba, est-il une façon de parler de la jeunesse tunisienne quinze ans après la chute de Ben Ali, mais sans faire de politique frontalement (même si la fin du film évoque la corruption) ?

Amel Guellaty : Oui, entre autres. Mais il ne faut pas oublier que les personnages avaient 5 ou 6 ans au moment de la révolution de 2011. Cette période a sans doute davantage marqué ma génération, celle des millennials, que la génération Z. Bien sûr, la situation économique, sociale et politique de la Tunisie aujourd'hui est liée à cette histoire, mais elle ne s'y résume pas. La réalité de ces jeunes est influencée par beaucoup d'autres choses, par ce qui se passe dans le monde entier, par Internet, par les réseaux sociaux, par les imaginaires qu'ils consomment et les horizons auxquels ils aspirent. Ce qui est certain, c'est que mon envie n'était pas de faire un film politique. Je voulais avant tout raconter une histoire intime entre deux jeunes dont les vies sont, malgré eux, façonnées par la réalité sociale, économique et aussi poétique du pays. L'histoire reste avant tout celle d'une amitié, d'un désir de départ, de rêves et de la recherche d'une place dans le monde.

Eya Bellagha et Slim Baccar incarnent respectivement Alyssa et Mehdi dans le long-métrage. L'ATELIER DISTRIBUTION
Eya Bellagha et Slim Baccar incarnent respectivement Alyssa et Mehdi dans le long-métrage. L'ATELIER DISTRIBUTION
Eya Bellagha et Slim Baccar incarnent respectivement Alyssa et Mehdi dans le long-métrage. L'ATELIER DISTRIBUTION

Un garçon (timide et introverti) et une fille (extravertie et qui prend des initiatives), mais pas de love story : c'est une ode à l'amitié homme-femme ? Une volonté de montrer une masculinité moins viriliste ? Un hommage au féminisme tunisien ?

Oui. Au départ, j'avais surtout envie de rendre hommage aux amitiés homme-femme, qui ont été essentielles dans ma vie, particulièrement à l'âge de mes personnages. J'ai l'impression que ces relations sont assez peu représentées, aussi bien dans le cinéma international que dans le cinéma arabe. On voit souvent une amitié entre un homme et une femme évoluer vers une histoire d'amour, alors que ce n'est pas toujours le cas. J'avais envie de parler de ces relations qui ne sont pas amoureuses, mais qui sont quand même pleines d'amour. Des liens parfois étranges, parfois ambigus, parfois fusionnels, mais qui restent fondamentaux dans nos vies. Il y avait aussi l'envie de casser certains clichés sur la jeunesse arabe. Cette idée de l'homme forcément viril et dominant et de la femme forcément soumise ne correspond pas à la réalité que je connais. En Tunisie, les femmes occupent une place importante et jouissent d'une grande liberté, en comparaison avec beaucoup d'autres pays de la région. Je n'ai rien inventé avec Alyssa et Mehdi. Leur relation ressemble à celles que je vois autour de moi depuis toujours, dans ma vie et dans celle de mes proches.

Il y a une nouvelle génération de réalisatrices tunisiennes, qui rayonnent au-delà des frontières du pays et s'illustrent dans les grands festivals, et dont les films rencontrent un certain succès auprès des critiques et du public : Erige Sehiri, Kaouther Ben Hania, Leyla Bouzid, Meryam Joobeur, Manele Labidi… Vous êtes en contact les unes avec les autres ? Chacune a une approche différente du cinéma et de la société tunisienne, mais est-ce que quelque chose vous unit en particulier ?

Je suis en contact avec certaines d'entre elles, et je suis le travail de toutes. Je suis fière de faire partie de cette génération de réalisatrices tunisiennes, qui parviennent aujourd'hui à faire voyager leurs films à travers le monde. J'ai beaucoup d'admiration pour leur travail, même si nos productions sont très différentes les unes des autres. Je pense que le cinéma est avant tout un point de vue, quelque chose de profondément personnel. Même si nous sommes toutes tunisiennes, nous ne venons pas des mêmes milieux, des mêmes villes, nous n'avons pas grandi de la même façon ni vécu les mêmes expériences. Il est donc naturel que nos films soient différents. Ce qui nous unit, je crois, c'est avant tout l'envie de faire de l'art, de raconter des histoires qui nous semblent importantes, et d'interroger, chacune à notre manière, certaines réalités de notre région et du monde qui nous entoure. Il y a aussi le fait que nous apportons toutes un « regard féminin », même si cette expression reste assez vaste. Être une femme ne produit pas une vision unique du monde. Chaque personne a son histoire, sa sensibilité et ses obsessions. C'est justement cette diversité qui me semble intéressante.

Eya Bellagha et Slim Baccar incarnent respectivement Alyssa et Mehdi dans le long-métrage. L'ATELIER DISTRIBUTION
D'OÙ VIENT LE VENT (Tunisie-Qatar-France), d'Amel Guellaty. Avec Eya Bellagha, Slim Baccar, Zeinab Neji. En salles le 15 juillet. DR

Le film a été présenté aux Journées cinématographiques de Carthage, où il a reçu trois prix (critique, scénario, public), mais quel accueil a-t-il reçu ensuite en salles en Tunisie ?

Le film est resté plusieurs mois à l'affiche en Tunisie. Cette aventure a été incroyable. J'étais extrêmement fière de voir les salles remplies, notamment par des jeunes. C'est une génération qui fréquente parfois moins les salles de cinéma, et voir autant de spectateurs de 18 à 25 ans se déplacer pour le film était particulièrement émouvant. La présentation aux Journées cinématographiques de Carthage a également été un moment très fort. Recevoir des prix dans son propre pays a une saveur particulière. La reconnaissance des pairs, des critiques et du public qui partage votre culture et vos références est quelque chose de très précieux. Au-delà des récompenses, ce qui m'a le plus marquée, ce sont les discussions que le film a suscitées. Qu'elles soient positives ou négatives, elles témoignent d'un véritable engagement du public. Pour moi, le plus important est qu'un film crée du dialogue, fasse réagir, interroge. C'est tout ce que l'on peut espérer en tant que cinéaste.