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Le territoire est situé au sud de São Tomé-et-Principe, au coeur de l’océan Atlantique. ALAMY
Le territoire est situé au sud de São Tomé-et-Principe, au coeur de l’océan Atlantique. ALAMY
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Annobón
Îlot de Résistance

Par Catherine Faye
Publié le 12 janvier 2026 à 07h08
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Oubliée de tous, cette toute petite île de 17 kilomètres carrés perdue dans l’océan Atlantique, au large des côtes africaines, constitue officiellement l’une des sept provinces de la Guinée équatoriale. À bout de souffle, «colonisée», elle demande de l’aide. Et surtout réclame son indépendance, en appelant à la rescousse… l’Argentine!

Une rue de San Antonio de Palé, chef-lieu de l’île.ALAMY
Une rue de San Antonio de Palé, chef-lieu de l’île. ALAMY

Rocambolesque et tragique. L’histoire d’Annobón, au sud de São Tomé-et-Principe, incarne l’absurdité du sacrifice de certains territoires à travers le monde. Son asservissement et sa destruction méthodique dénoncent tant les arrangements géopolitiques que les turpitudes économiques et humaines. Malgré plus de cinq siècles d’histoire, son existence reste méconnue. Toutefois, en mars dernier, l’intérêt pour ce bout de terre volcanique a explosé outre-Atlantique, devenant un sujet d’actualité à 7500 kilomètres de là, en Argentine. Les séparatistes de l’île y ont appelé le gouvernement du controversé Javier Milei à soutenir leur revendication d’indépendance, s’appuyant sur les liens historiques avec la vice-royauté du Río de la Plata. Pour rappel, de 1776 à 1810, cette subdivision de l’empire colonial espagnol, créée par le roi Charles III, visait une amélioration de la défense des territoires du sud de l’Amérique latine face à l’expansion des Portugais à partir de leur colonie du Brésil. De passage à Buenos Aires, la petite délégation annobonaise portait deux requêtes: d’abord, obtenir une reconnaissance diplomatique, et, dans un second temps, déposer une plainte pour crimes contre l’humanité contre le gouvernement de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. «Nous ne demandons pas à devenir une province argentine. Nous demandons un soutien politique pour nous libérer d’une dictature féroce», a alors déclaré Orlando Cartagena Lagar, Premier ministre de la République autoproclamée d’Annobón.

En dépit d’un accueil convenable, les instances de la capitale argentine sont restées assez évasives, tandis que des internautes zélés se sont empressés d’«argentiniser» la carte d’Annobón sur Google Maps. En quelques heures, l’endroit regorgeait de références locales, d’un «parc des îles Malouines» à un «stade La Bombonera», en passant par une «playa del amor», décorée d’une photo de Messi. Des images générées par l’intelligence artificielle ont également été mises en ligne, montrant des paysages typiquement argentins en territoire africain, faisant de l’île une sorte de «province imaginaire» de l’Argentine. Drôle d’appropriation pour un pays qui n’a de cesse d’invisibiliser sa ramification afrodescendante. Par le fait, la petite île méconnue est sortie de l’anonymat.

UNE HISTOIRE À PART

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Le cas d’Annobón, qui tire son nomdu passage d’une expédition portugaise le 1er janvier 1471 la mentionnant sous le nom d’anno bom («bonne année», en portugais), soulève des questions de droit international. Il illustre aussi les limites du processus de décolonisation africaine, où les frontières reçues en héritage ont parfois regroupé des peuples aux identités distinctes, sans considérer leurs aspirations propres.

L’histoire de l’île et de sa population est singulière. Déserte à sa découverte, elle est ensuite peuplée d’individus d’origines variées quelques Portugais, mais surtout des Luso-Africains et des Africains, affranchis ou esclaves. Si cette situation et ces mélanges se retrouvent dans différentes îles africaines de l’Atlantique, la proportion d’Africains est ici plus importante qu’ailleurs. L’idée première est d’en faire un entrepôt de bois d’ébène en transit vers le Brésil. L’île passe ensuite entre les mains de la Compagnie des Indes orientales, qui poursuit la traite esclavagiste entre le continent et les Amériques. Trois cents ans plus tard, l’île est cédée à l’Espagne par le traité d’El Pardo. Mais son relatif isolement et le peu d’intérêt que lui manifestent les colons conduisent à une période de décolonisation durant laquelle les Annobonais, appelés également Ambô, se gouvernent eux-mêmes. Pendant environ deux siècles, la communauté de près de 3000 âmes, attachée à ses coutumes, mais aussi à la religion catholique, instaure une forme de démocratie locale, incarnée par un conseil des anciens appelé «Vidjil». Du fait de son isolement, elle connaît un développement spécifique dans ses croyances, ses cultes, mais aussi dans sa structure, ses règles et son fonctionnement. Elle a notamment sa propre langue, le fá d’Ambô, un créole portugais avec des influences espagnoles, qu’elle parle toujours. Cette autonomie prend fin avec l’arrivée de missionnaires clarétains, à la fin du XIXe siècle. Détenteurs du monopole éducatif en échange de leur présence qui légitime la colonisation dans les territoires espagnols d’Afrique centrale, ils créent un modèle de colonisation ancré dans l’Ancien Régime, à la fois paternaliste, autoritaire et ardemment patriote. Évangéliser, civiliser et hispaniser ne font qu’un. Les Annobonais subsistent tant bien que mal. Puis, en 1968, lors de l’octroi de l’indépendance à la Guinée équatoriale par l’Espagne de Franco, Annobón est incorporée au jeune État, avec lequel elle n’a rien en commun, et malgré les quelque 700 kilomètres qui la séparent de la capitale, Malabo. Les Annobonais courbent l’échine.

Position stratégique? Repaire de bandits? En dépit de son éloignement et de sa quasi-inaccessibilité, Annobón, grand caillou percé d’un lac d’eau douce épousant les contours d’un ancien cratère, est tout cela en même temps. Son histoire récente est marquée par une répression systématique sous les gouvernements successifs de Francisco Macías Nguema, puis de son neveu Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, au pouvoir depuis 1979. Isolement forcé, négligence sanitaire, marginalisation économique, sanctions politiques, pillage des ressources… L’objectif est clair. Il s’agit de diluer l’identité culturelle de l’île et de briser l’esprit de résistance de son peuple, en attaquant les racines mêmes de sa jeunesse et de son éducation. Pas de collège, pas d’hôpital, juste des bâtiments en stand-by, et des perspectives d’avenir sombres. Ceci pour pouvoir occuper un territoire fantôme, isolé et lucratif. Au cœur du vaste champ de corruption qu’est devenue la Guinée équatoriale elle se classe 173e sur 180 dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International , Annobón est l’une des enclaves les plus opaques et les plus propices aux turpitudes. Pour le gouvernement équato-guinéen et ses réseaux clientélistes, l’île est un atout supplémentaire pour les affaires. En 1988, moyennant 1,2 million de dollars, 200 hectares de terres annobonaises manquent être concédées aux Américains d’Axim Consortium Group pour y enterrer 2 millions de fûts de déchets chimiques. Le Gabon et le Nigeria découvrent l’affaire et réagissent rapidement, inquiets des conséquences environnementales d’une telle décharge sur leurs propres eaux territoriales. Un autre marché portant sur l’enfouissement de barils de produits toxiques est également acté avec une entreprise anglaise. Que s’est-il vraiment passé? Difficile de le savoir.

Cinq ans plus tard, un mouvement de contestation sociale éclate. S’ensuit une violente répression militaire. Sans aucun scrupule, de nouvelles tractations surviennent. L’exploitation des eaux de l’île, connues en particulier pour leurs thonidés et leurs baleines qui viennent s’y reproduire, est confiée à des opérateurs nationaux affidés aux gouvernements équato-guinéen et étrangers – nord-coréen, japonais et espagnol. Autre alibi au blanchiment d’argent, l’usine de transformation de thon qu’un entrepreneur espagnol devait construire sur l’île pour plus de 2 millions d’euros. En huit ans, les travaux ne progressent guère, un bâtiment flambant neuf finit par sortir de terre, restant «en veilleuse», comme tant d’autres, l’homme finit par être arrêté en Espagne pour corruption et faux en écriture. Plus récemment encore, des opérations de dynamitage sont menées sur les flancs de l’île par un groupe marocain de génie civil: 112 millions de dollars pour la «désenclaver» dans le cadre d’un développement touristique. Trois infrastructures sont créées. Un aéroport et un port, qui ne servent aujourd’hui qu’aux chefs du régime en tournée insulaire. Et un hôtel haut de gamme, qui attend toujours d’ouvrir ses portes. Plus encore, la destruction de l’environnement a affecté non seulement la biodiversité d’Annobón, mais aussi la vie de ses habitants, qui dépendent de ses rares ressources naturelles pour leur survie. Enfin, l’État, contrôlé en grande partie par l’ethnie fang, y dispose d’une base pour son personnel militaire, qui patrouille avec des armes de guerre et maintient la population sous son autorité. Et Annobón continue à n’être desservie que par un bateau tous les deux ou trois mois.

UNE LUEUR D'ESPOIR

Le peuple annobonais continue néanmoins de résister. Orlando Cartagena Lagar et Nando Palas Bahê, président de la petite République autoproclamée, tous deux exilés en Espagne, ont constitué le parti Ambô Legadu («Annobón libre») et créé un journal d’actualités en ligne: ambolegadu.com. En juillet 2022, ils proclament la Déclaration unilatérale d’indépendance (DUI-A) de l’île. Aussitôt, le gouvernement envoie ses troupes pour réprimer davantage la population, s’attaquant notamment aux femmes et aux filles, et opérant des déportations depuis l’île vers la Guinée. Depuis, la population est privée d’Internet et, le plus souvent, d’électricité. Sa seule source d’eau douce est un réservoir alimenté par l’unique rivière.

Dès lors, de l’étranger, la diaspora et les organisations internationales ont exhorté le régime équato-guinéen à respecter les droits humains fondamentaux et à libérer les personnes arrêtées pour avoir exercé leur droit à s’exprimer pacifiquement. En mai 2024, Annobón est admise comme membre de l’Organisation des nations et des peuples non représentés (UNPO), affiliée à l’Organisation des Nations unies (ONU). Cette plate-forme mondiale oeuvre pour faire entendre la voix des nations et des peuples non représentés et marginalisés du monde entier, pour garantir leur participation égale sur la scène internationale et pour sauvegarder leurs droits fondamentaux. De surcroît, depuis le rapprochement de l’île avec l’Argentine, une avancée affleure. Comme un effet papillon. Le 23 avril dernier, le parti politique espagnol Podemos porte l’affaire devant le Congrès, exigeant que le gouvernement agisse contre ce qu’il décrit comme un «génocide structurel» et un «apartheid administratif», imposés par le régime de Guinée équatoriale au peuple annobonais. Bouteille à la mer ou début de reconnaissance? Qu’à cela ne tienne. Qu’elles aboutissent ou non, ces démarches auront au moins le mérite de mettre en lumière la persistance des aspirations identitaires à travers le monde. Annobón en ligne de mire.

ORLANDO CARTAGENA LAGAR: «ET QUE VIVE LA LIBERTÉ!»

Le Premier ministre de la République autoproclamée d’Annobón, également président du parti Ambô Legadu, vit en exil dans la capitale espagnole. Il représente l’espoir d’un peuple soumis depuis des décennies.

AM: Que se passe-t-il à Annobón? 

TORRES FOTOGRAF
TORRES FOTOGRAF

Orlando Cartagena Lagar: Depuis le début, nous sommes marginalisés et assujettis, dans tous les sens du terme. C’est pour cela qu’on ne parle pas de notre île. Alors que nous avons une histoire, une identité culturelle, une langue. Mais tout cela est en voie d’extinction, parce que nous n’entrons pas dans l’équation de ce qu’est la Guinée équatoriale, à laquelle nous avons été rattachés par un concours de circonstances, et qui n’a que faire de nous. À part se servir de notre île comme d’un repaire de bandits. Pire encore, depuis que nous avons demandé l’autonomie, Teodoro Obiang a envoyé plus de 500 soldats – alors que nous sommes 3000 , qui ont carte blanche, qui séquestrent et qui violent nos filles. Comme s’il s’agissait d’une extermination programmée. Sans compter qu’Annobón n’a pas d’hôpital, pas de collège, plus d’électricité, plus d’Internet ni de radio ou de télévision. Ce qui oblige les jeunes à partir. Une manière silencieuse de faire sortir la population de l’île. Plus encore, les gens meurent de faim. Mais, on n’en parle nulle part…

À qui profite le crime?

À des escrocs qui pillent notre terre et nos eaux poissonneuses, qui détournent les fonds publics et qui blanchissent leurs capitaux par des arrangements. Sans aucun scrupule, ils viennent défigurer notre île, construisent des bâtiments qu’ils laissent ensuite à l’abandon, dynamitent la roche pour en extraire des minéraux. Résultat: les sols se fissurent, les maisons aussi. Dès qu’il pleut, tout est inondé. La seule eau douce que nous avons, celle de notre lac, s’infiltre dans les brèches. Si on proteste, on nous envoie directement à la prison de haute sécurité de Black Beach, à Malabo. Un trou humide, où les conditions de vie sont inhumaines.

Vous vous battez pour votre indépendance. Qu’est-ce que cela signifie?

Avant de demander l’autonomie d’Annobón, nous avons dû constituer une assemblée, pour avancer dans le processus de liberté. Nous avons décidé de monter un gouvernement et d’écrire une Constitution. Étant donné notre histoire avec la vice-royauté du Río de la Plata, nous avons traversé l’Atlantique, avec l’aide financière d’Annobonais exilés, comme nous. Chacun a donné un apport personnel. En Argentine, nous avons été bien accueillis par la population, les universités, les médias. Mais on n’a pas eu de contact avec le gouvernement. Les intérêts, l’économie, paraissent plus importants que la vie des gens… Pourtant, nous ne cherchions pas une annexion par le pays de Milei, mais un soutien diplomatique, une aide humanitaire.

Qu’est-ce qui vous donne la force de continuer?

Nous nous battons pour qu’un jour, les petites filles puissent aller à l’école sans risquer d’être agressées. Pour que nos enfants aillent étudier avec un sac à dos, un bout de pain et des chaussures. Nous nous battons pour notre langue, notre culture et notre identité, qui sont uniques. Pour que l’on ne fasse pas disparaître une ethnie, un groupe humain par caprice, manque d’humanité ou de cohérence. Et que vive la liberté! Ambô legadu, Annobón libre. Deux mots que nous répétons trois fois à chaque fois que nous nous réunissons.