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Interview

Anthony Joseph
Le pouvoir des mots

Par Sophie Rosemont - Publié en juillet 2021
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Le poète et musicien originaire de TRINIDAD revient avec un album aussi groovy qu’engagé.

AM : En quoi la mort de George Floyd a influencé votre opus? 

BUNNY BREAD - DR
BUNNY BREAD - DR

Anthony Joseph : Si la mort d’un homme noir aux États-Unis était chose banale, sa diffusion, massive, ne l’était pas. Nuit après nuit, des gens descendaient dans la rue, et le mouvement Black Lives Matter a pris une ampleur inattendue et réconfortante. Pour affronter un système aussi oppressif, il ne faut pas avoir peur d’être vindicatif. On ne peut pas négocier avec les racistes, qui se nourrissent d’une lutte de pouvoir. Là où j’ai grandi, à Trinidad, tout le monde était noir, je n’ai donc pas subi le racisme comme d’autres. Au Royaume-Uni, en revanche, j’ai découvert un racisme institutionnalisé, du système financier à celui des classes. C’est la part la plus violente du capitalisme, et donc de l’individualisme.

Sur « Swing Praxis », vous mettez en lumière la pluralité de la musique noire, qui a pu aussi bien être un refuge qu’un outil politique… 

Oui, depuis longtemps. Quand on regarde un tableau, on réfléchit. Mais une chanson te chope immédiatement, c’est une forme d’art très directe… La musique a ce pouvoir de fédérer les gens. Pas besoin d’être noir pour aimer Fela Kuti, par exemple ! Son impact BUNNY BREAD - DR DR a été musical mais aussi politique, sur le sol américain comme en Afrique. Beaucoup de jeunes artistes apprennent de personnalités comme lui, qui brisent les frontières.

En quoi votre œuvre témoigne à la fois de l’influence du spoken word, façon Gil Scott-Heron, et de la poésie caribéenne ? 

Bien que révolutionnaire, Scott-Heron possédait une vulnérabilité, une sentimentalité qui a inspiré tout le monde, des poètes aux rappeurs. Moi compris, mais je ne l’ai découvert qu’autour de mes 20 ans. Et j’ai commencé à écrire à 12 ! Dans les Caraïbes, nous bénéficions d’une grande tradition orale. Parmi ceux qui m’ont influencé, il y a Mighty Sparrow, Lord Kitchener, Linton Kwesi Johnson, Mighty Shadow, et beaucoup de reggae men des années 1970 comme Big Youth et Leroy Sibbles. J’ai toujours été marqué par un personnage griot du carnaval de Trinidad, le Midnight Robber, qui se lance chaque soir dans de complexes et élégants discours…

ANTHONY JOSEPH, The Rich Are Only Defeated When Running For Their Lives, Heavenly Sweetness.
ANTHONY JOSEPH, The Rich Are Only Defeated When Running For Their Lives, Heavenly Sweetness.

« Language » rend, elle, hommage au poète jamaïcain Anthony McNeill… 

Comme Edward Kamau Brathwaite, il a essayé de forger une esthétique panafricaine expérimentale hors des carcans européens. Le principe était de décrire ce qu’était sa vie dans les Caraïbes, de mettre en valeur la culture noire.

De Frantz Fanon à Aimé Césaire, le langage est un outil précieux… Comme dans votre musique, finalement ? ​​​​​​​

Absolument. Kamau, qui s’était fixé pour mission d’élaborer un néo-créole, disait : « Où est-on plus esclave que dans le langage ? » On a voulu contrôler la manière dont on parlait, dont nous étions nommés, et aujourd’hui, nous devons pleinement le maîtriser.

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