Au Sahel, l’urgence et l’impasse
Le Mali marchait sur un fil… Dans l’illusion d’une protection russe. Et des proclamations d’un régime militaire annonçant offensives victorieuses et sécurisation du territoire… Un pouvoir pourtant sous menace constante, cherchant avant tout à contrôler sa capitale, Bamako. Et à contourner l’embargo pétrolier imposé par les groupes djihadistes depuis septembre dernier.
Le 25 avril, le scénario s’est effondré. Bamako, Kati, Gao, Kidal, Sévaré, Mopti… Des attaques coordonnées, d’une ampleur que l’on n’avait pas vue depuis 2012, ont visé le cœur même de l’appareil: la résidence du général Goïta, celle du ministre de la Défense, l’aéroport international, les camps retranchés de Kati. Des attaques coordonnées entre le JNIM, branche sahélienne d’Al-Qaïda, et les rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA), les deux ennemis de ce qui reste de l’État malien moderne.
Le bilan humain au sommet de l’État est sans précédent. Le ministre de la Défense, le général Sadio Camara, tué dans l’attentat contre sa résidence de Kati. Le chef d’état-major des armées blessé. Tout comme le directeur général de l’Agence nationale de la sécurité d’État. Et Assimi Goïta, le chef, disparu et resté silencieux pendant plusieurs jours. Des arrestations auraient eu lieu au sein même du régime. Il y aura un avant et un après. Et maintenant, une faille immense au cœur du Sahel, avec le Mali, 22 millions d’habitants, près de 1241000 km², en dérive…
Au Mali (depuis 2020), au Burkina Faso (depuis 2022), au Niger (depuis 2023), les juntes du Sahel ont voulu répondre au défi sécuritaire et économique par l’autoritarisme et la stratégie du coup d’État. Elles ont rompu avec les mythes de la «transition» et ont cherché à s’installer dans la durée. Elles ont construit un bloc «souverainiste» et révolutionnaire: l’AES, censé régler par miracle tous les problèmes. Dont celui de «l’interventionnisme postcolonial de la France et de ses alliés régionaux»… Elles ont claqué la porte de la Cedeao en janvier 2025, leur espace naturel. Elles ont adopté un drapeau, un passeport confédéral, le projet d’une banque commune. Sans quitter pour autant la si précieuse UEMOA, cette architecture monétaire qu’aucune rhétorique souverainiste ne peut se permettre de détruire…
Des symboles qui ont montré leur inutilité le 25 avril. Les «frères» et «alliés» du Burkina et du Niger ne sont pas intervenus. Le pacte de défense mutuelle de l’AES n’a pas répondu. Derrière l’affichage confédéral, chaque pays protège ses propres intérêts et veut éviter la contagion. Les divergences stratégiques systémiques se révèlent. En février 2026, le général Tiani, homme fort du Niger, se rendait à Alger pour normaliser ses relations avec son puissant voisin. Les deux pays partagent près de 1600 km de frontières… Bamako, de son côté, accuse Alger de maintenir des liens avec les groupes armés le long de leur frontière commune. Le 10 avril 2026, quinze jours avant les attaques, le Mali retirait officiellement sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), position maintenue depuis 1984, pour soutenir le plan d’autonomie marocain sur le Sahara occidental. Le Maroc suspend ses exigences de visa pour les ressortissants maliens et ouvre la perspective d’un accès à l’Atlantique au Mali via son territoire, avec la fameuse Initiative Atlantique. En toile de fond se joue aussi la compétition de deux grands pays maghrébins pour le contrôle des immenses espaces sahariens et celui des corridors énergétiques, le gazoduc Nigeria-Algérie d’un côté, le gazoduc Nigeria-Maroc de l’autre…
L’un des aspects majeurs du 25 avril reste la coordination inédite entre le JNIM djihadiste et le FLA. Deux logiques rassemblées par un ennemi commun. Mais cette alliance dit quelque chose de l’impasse profonde dans laquelle se trouvent les mouvements de rébellion touaregs. Kidal a été reprise, des territoires sont tenus… Et après? La question azawadienne est réelle, douloureuse. Elle porte les traces d’exclusions historiques, de conflits communautaires immémoriaux, ainsi que d’aberrations coloniales. Mais elle pourrait également se résoudre sur les multiples tentatives d’accords pour vivre en commun dans un même pays. La fragmentation du Mali ne donnera pas lieu à un Azawad rêvé. Elle produira un territoire livré aux logiques djihadistes, incontrôlable et contraint par les données géostratégiques de la région. Les frontières héritées du colonialisme sont imparfaites. Elles sont pourtant le seul cadre opérationnel dans lequel se joue, pour l’instant, l’avenir des peuples du Sahel. Toutes les adaptations constitutionnelles, institutionnelles, toutes les modernisations sont possibles. Le Mali peut parfaitement être un et multiple. C’est une question de courage et d’habileté politique.
Le projet djihadiste, lui, a un cap parfaitement lisible. Il ne s’agit pas de prendre Bamako ni de gouverner un État – ce serait s’exposer, s’épuiser, devenir une cible. Le JNIM a une stratégie à la fois plus globale et plus diffuse. Il s’agit d’affaiblir les institutions, de dépasser les frontières, d’imposer des péages et des tributs, de contrôler les routes, de taxer les flux économiques, d’administrer les zones «libérées». Dans les territoires qu’il tient, le JNIM juge, prélève, recrute dans des populations paupérisées, à bout de souffle. Il capte les rentes sans en assumer les coûts politiques. C’est une stratégie du continuum, pensée sur le temps long. Le Burkina, le Mali, le Niger ne sont pas des cibles en eux-mêmes. L’objectif est de s’étendre vers le sud, vers les richesses du golfe de Guinée. Depuis 2019, les incursions se multiplient dans le nord du Bénin, du Togo, de la Côte d’Ivoire. Plus à l’ouest, le Sénégal et la Mauritanie ne sont pas à l’abri. Plus au sud, le grand Nigeria est victime d’attaques répétées. Les katibas s’implantent dans les forêts, les parcs nationaux, les économies rurales…
Les États du littoral se structurent, organisent leur défense, investissent dans la sécurité et aussi, de manière inégale, dans le développement économique de leur septentrion. Mais cette stratégie de l’endiguement a ses limites. Lutter de manière efficace, sur le temps long, implique de retrouver une coordination, une collaboration, une profondeur stratégique entre les pays côtiers et les pays sahéliens. L’interdépendance est évidente. Incontournable. Le JNIM et ses multiples avatars ne respectent pas les frontières. Et aucune réponse à la menace djihadiste ne peut se construire en dehors d’un cadre régional partagé.
Ce cadre a un nom, il existe: c’est la Cedeao. La Cedeao n’est pas une institution parfaite. Elle a ses pesanteurs, ses lenteurs, ses contradictions. Mais elle incarne l’irremplaçable: l’espace naturel de l’Afrique de l’Ouest. Celui de la sécurité collective, des équilibres transnationaux. Et celui de l’économie et des perspectives de croissance. L’espace dans lequel circulent les hommes, les marchandises, les capitaux. Le Mali, le Burkina Faso, le Niger en sont sortis au nom de la souveraineté. Mais la souveraineté sans marchés, sans connectivités, sans partenaires économiques régionaux est un concept creux. Et les populations en paient le prix fort au quotidien.
C’est en jouant «collectif » que la région peut mobiliser de l’aide et des appuis extérieurs incontournables. Et arbitrer les alliances et les partenariats pour préserver, justement, les indépendances et les souverainetés. Éviter les tête-à-tête étouffants… La France peut jouer un rôle. Elle cherche à s’affranchir du passé, à redéfinir sa politique africaine. Elle connaît les territoires, elle a des moyens. L’Union européenne aussi. Les États-Unis, eux, n’ont jamais vraiment rompu. Depuis le retour de Trump, Washington a choisi une ligne ouvertement pragmatique – tournées diplomatiques au Mali, au Burkina, au Niger début 2026, engagement sans condition démocratique, œil fixé sur les ressources: l’uranium du Niger, l’or du Mali et du Burkina. La Russie cherchera à rester, quoi qu’il arrive. Moscou ne défend pas un pouvoir. Moscou défend une position et des intérêts. Le 25 avril a montré les limites de ce que la Russie peut (ou veut) garantir. Une Afrique de l’Ouest solidaire, réunie, cohérente, pourrait gérer plusieurs partenariats simultanément, parler à Washington, à Bruxelles, à Moscou. Ce que les juntes, enfermées dans leur rhétorique binaire, ont rendu impossible.
La clé de cet avenir possible, c’est la fin des régimes militaires sahéliens. C’est le retour de l’ordre civil. Et dans un premier temps, le retour du dialogue, la restauration des libertés publiques. Mohamed Bazoum, président élu du Niger, est séquestré depuis juillet 2023 dans la résidence officielle. Les trois juntes ont méthodiquement liquidé le paysage politique. Les partis politiques ont été dissous ou paralysés. Les personnalités ont été réduites au silence, à l’exil, parfois à la prison. Les sociétés civiles ont été muselées. Les médias sont sous contrôle. Pendant ce temps, la sécurité ne s’est pas rétablie. L’économie ne s’est pas transformée. La pauvreté est rampante.
Le Mali, le Burkina Faso, le Niger ne sont pas des déserts politiques. Ils ont une histoire, des élites, des intellectuels, des entrepreneurs, des organisations de femmes et de jeunes, des magistrats, des journalistes. Une classe politique et une société civile qui existent, qui pensent, qui attendent. Le potentiel est là. Il est réel. La sortie de crise passe par cette première condition: la réouverture urgente du dialogue politique, le retrait des militaires, le retour des civils au pouvoir, dans des modalités d’union nationale à définir. Et, si besoin, avec des possibilités d’amnistie. Les juntes ont échoué. Il est temps de rendre la parole à ceux qui peuvent encore construire.