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Rencontre

Axelle Fanyo
Tout feu tout flamme

Par CATHERINE FAYE - Publié en mai 2021
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La diva : Axelle Fanyo
AMANDA ROUGIER

À 32 ans, la soprano à la voix de velours gravit un à un les échelons d’une carrière enchantée et fait partie des grands espoirs de la scène lyrique internationale. rencontre

Elle aime s’habiller en grenat, mais préfère vivre au milieu de tons céruléens, plus apaisants. Dans sa petite maison, nichée dans le 18e arrondissement parisien, sous le halo ambré d’une reproduction du Baiser de Gustav Klimt, Axelle Fanyo explore indéfiniment les tonalités les plus justes, cherche la couleur la plus éclatante. Promise à une carrière d’exception, elle n’a de cesse de proposer une version flamboyante du chant lyrique, dans laquelle elle allie son tempérament de feu et une sensibilité à fleur de peau. Sa voix, à la fois charnue et espiègle, fougueuse et spontanée, frôle l’étrange et l’outrance. Sans jamais les attiser. Hors format et à l’image d’une jeunesse prête à tout, la pimpante soprano a tout pour brûler les planches et catapulter sa voix dans les plus hautes sphères de la scène lyrique internationale. Ce n’est pas un hasard si elle a fait ses débuts à l’opéra dans un rôle wagnérien, dirigée par le chef d’orchestre Jean-Claude Malgoire. Surtout lorsqu’il s’agit de celui d’Elisabeth, dans Tannhaüser. Car Axelle est une amoureuse totale. De la vie, des mélodies et des défis.

AM : Comment la musique est-elle venue à vous ?

Axelle Fanyo : Je suis née à Gonesse, en banlieue parisienne, dans une famille métissée, entourée de deux soeurs et d’un frère, issus de deux mariages. Mes parents ont divorcé à mes 14 ans, une blessure positive, qui m’a permis de découvrir les personnes merveilleuses qu’ils étaient réellement et de tisser de nouveaux liens. C’est à ma mère que je dois tout. À la maison, elle écoutait en boucle du jazz et les Quatre Saisons, de Vivaldi. Elle m’a inscrite à l’éveil musical à 3 ans. Cela dit, la route a été longue pour que le chant entre dans ma vie 

À quand remontent vos premières expériences lyriques ?
C’est toute une histoire. Dans un premier temps, il a fallu que j’étudie le violon. Une idée de ma mère, qui avait dû découvrir la musique classique à la radio par le biais de cet instrument. J’aurais préféré faire du saxophone, car j’ai toujours adoré le jazz. Mais il n’était pas enseigné au conservatoire de mon quartier, alors j’ai dû obtempérer. Une torture. D’autant que j’étais douée et que cela a duré des années, me hissant à un très bon niveau.

Pendant tout ce temps, où était votre voix ?

Petite, je m’exprimais toujours en chantant. Avec mes jouets, mes Barbie. Mais je n’avais pas envisagé que la voix était un instrument. Jusqu’à ce que mon professeur de solfège me dise que j’avais un joli timbre et que je devrais prendre des cours. Mais le violon occupait une place si grande, et j’étais si obéissante que cela ne pouvait se faire. Si je suis venue à l’art lyrique, c’est grâce à Jessye Norman, découverte dans une vidéo. Elle y chantait La Marseillaise, dans un long drapeau bleu, blanc rouge, en 1989 – l’année de ma naissance ! –, lors du défilé du bicentenaire de la Révolution française. Je n’avais jamais vu de femme noire interpréter ce genre d’air. Je pensais que cet art était réservé à une élite blanche. Ça a été un choc. Et une révélation. J’avais 15 ans.

La diva : Axelle Fanyo
AMANDA ROUGIER

Ce déclic a-t-il tout chamboulé ?

Pas tout de suite, car le sacrifice que représentait le violon – tant d’heures de travail et de dépenses – m’obligeait à me raisonner. Avec mon éducation afro-africaine, il n’était pas question de faire ce que je voulais. Je devais respecter le choix de mes parents. Mais quelque chose s’est amorcé : je savais que dorénavant je voulais chanter. Je n’ai franchi la porte d’un cours de chant qu’à 21 ans. Entre-temps, j’ai écouté toutes les interprètes afro-américaines, toutes les chanteuses noires. Pour moi, c’était clair, si elles l’avaient fait, je pouvais le faire.

Quelle chanteuse vous a particulièrement inspirée ?

Nina Simone, indéniablement. C’est « la » reine. Sa chanson « Feeling Good » m’habite continuellement. Et Angélique Kidjo. Une musicienne à part. Son émotion traverse chaque note, et sa voix parle en chacun de nous. Impossible d’oublier le Boléro, de Maurice Ravel, qu’elle a interprété en mina, une langue parlée au Togo et au Bénin, les deux pays d’Afrique où j’ai mes racines et où vit une grande partie de ma famille. C’est d’ailleurs à Cotonou, sur scène, que j’ai vécu l’un de mes premiers états de communion face à un public majoritairement noir, qui ne connaissait rien à la musique classique. Là également que j’ai appris que j’étais admise au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, dans la classe du grand professeur de chant Glenn Chambers, qui m’a prise sous son aile.

Quand avez-vous délaissé le violon pour le chant ?

Vers 19 ans, j’ai su que j’allais prendre le virage. Malgré un prix de violon au Conservatoire à rayonnement régional de La Courneuve, j’ai saboté tous les autres concours. Quand on est douée pour un instrument, on est douée aussi pour tout gâcher ! Petit à petit, j’ai abandonné et, une fois mon bac en poche, je me suis inscrite en musicologie à la Sorbonne, à Paris. J’y ai d’ailleurs rencontré mon futur époux, pianiste. Arrivée en licence, soit je me consacrais à l’enseignement, soit je réalisais enfin mon rêve. J’ai opté pour la seconde possibilité. Pas question d’avoir de regret. Les dés étaient jetés. La route s’est révélée ardue. On peut dire que mon admission au Conservatoire national, après deux ans dans un conservatoire de quartier parisien où j’ai été, en quelque sorte, mise à l’écart, relève plus du hold-up que du talent. Mais Glenn Chambers a entendu une couleur particulière dans ma voix et a vu ce qu’il pourrait en faire, avec beaucoup de travail et en prenant le temps. Il m’a surtout donné confiance en moi. C’est là que tout a vraiment commencé. À 23 ans.

Quatre ans plus tard, vous voilà diplômée d’un master avec mention « très bien » à l’unanimité…

Pourtant, ce n’était pas gagné. Personne ne croyait au programme que j’avais concocté pour ma fin de cursus. J’avais choisi un peu de tout, de Ravel à Poulenc, en passant par Wagner et Mozart. Un programme très éclectique, mais qui me ressemble. Je n’aime pas qu’on me mette dans une case, et je voulais montrer toutes mes qualités, mes capacités, mes faiblesses aussi, et ce que je pourrais donner plus tard dans ma carrière. Je savais ce que je faisais, et j’ai passé un moment magique, comme si j’avais suivi un chemin initiatique, couronné d’une salve d’applaudissements. Je n’ai pas eu d’offre de contrat tout de suite, à juste titre, je n’étais pas prête, il fallait encore peaufiner. Mais en 2018, j’étais dans les bons rails, et je me suis présentée au Concours musical international Reine Elisabeth de Belgique. Ça a changé ma vie. Juste avant la demi- finale, la reine Mathilde est venue me souhaiter bonne chance et s’est installée au premier rang. J’ai tout lâché, comme si j’étais passée de l’autre côté du miroir. Dans une autre dimension. À chaque morceau, je jouais ma vie, et chaque morceau était ma vie. J’étais habitée. Et même si ma prestation a divisé le jury, la majorité trouvant que j’en faisais trop, j’ai remporté un élan d’amour du public, un engagement du claveciniste et chef d’orchestre Christophe Rousset pour sa saison musicale ainsi qu’une proposition de représentation par l’agence Mark Kendall Artists Management.

C’est là que votre carrière débute ?

Et sur les chapeaux de roues ! J’ai alors beaucoup travaillé : Leonora dans La Force du destin, de Verdi, aux Nuits Musicales de Bazoches, Vitellia dans La Clémence de Titus, de Mozart, à l’Opéra de Dijon, Junon dans La Divisione del mondo, de Legrenzi (avec Christophe Rousset et Les Talens Lyriques), à la Philharmonie de Cologne, et j’en passe. 2019 marque ensuite un tournant décisif, avec mes débuts sur le continent américain. En participant d’abord au Song Studio du Car negie Hall avec Renée Fleming, dans une série de masterclasses et de récitals, puis en remportant le concours Kaleidoscope, à Los Angeles, et deux prix à celui du Festival Classica, à Montréal. Tout cela m’a permis d’être très médiatisée. Et donc repérée.

Que retenez-vous de l’enseignement de Renée Fleming ?

D’abord, son intelligence exceptionnelle et sa gentillesse naturelle. Elle voit et entend des choses que nous ne voyons et n’entendons pas. Nous n’étions que huit sélectionnés pour sa masterclass, et ses conseils précieux ne cesseront de m’accompagner. Principalement celui-ci, ancré dans ma mémoire : « On te demandera toujours de chanter plus fort. Chante moins fort. Il faut que le public vienne à toi, pas le contraire. » Lorsqu’elle m’a invitée, quelque temps après, à l’un de ses concerts à la Philharmonie, j’ai réalisé qu’elle ne chantait pas très fort. Et puis, soudain, au moment opportun, elle a envoyé une onde de choc, le son redevenant doux ensuite. Dès lors, le public était en attente. Elle l’avait accroché. Un filet, une vague… C’était somptueux.

 Axelle Fanyo : La Diva
Dans Prima la musica, poi le parole, d’Antonio Salieri, au Théâtre Ravel de Levallois-Perret, en 2018.  MEREDITH MULLINS

Arrivent l’année 2020 et la pandémie. Comment gérez-vous la situation ? Votre carrière ?

Heureusement, malgré l’annulation des propositions d’enregistrements et de concerts sur le continent américain, et même si c’est difficile, j’ai beaucoup d’offres. Et beaucoup de chance. Lauréate de l’Académie Orsay-Royaumont, j’ai eu l’opportunité de me perfectionner auprès de grands artistes, tels que Véronique Gens, Stéphanie d’Oustrac ou encore Christoph Prégardien, et je viens d’enregistrer un CD dans la foulée, où je fais la part belle à Henri Duparc, avec trois autres duos piano-voix. Il sort le 27 août. Je dois par ailleurs interpréter le rôle de la quatrième servante, dans Elektra, de Strauss, fin mai à Toulouse, dans une mise en scène de Michel Fau et costumée par Christian Lacroix… Je croise les doigts ! Mon père me répète : « Tu as vu tout ce qui t’arrive en temps de crise ! Qu’est-ce que ce sera lorsque la situation sera revenue à la normale ? » Je suis surtout une personne hyper optimiste et je crois en l’avenir. D’ailleurs, j’ai fait tatouer cette devise sur mon poignet gauche : « Patience et persévérance. » Car tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Enfin, je suis très épaulée par mon mari, accompagnateur au conservatoire. Il a une oreille incroyable, c’est mon premier coach.

Quel est votre répertoire ?

C’est à la fois compliqué et simple de répondre. Je suis une soprano lyrique, avec de larges possibilités. Mais mon agent dit que je n’ai pas l’âge de mes rôles, comme la Norvégienne Lise Davidsen, qui peut interpréter des rôles wagnériens dans de très grandes salles, à tout juste 34 ans. Je suis appelée à interpréter le grand répertoire (Wagner, Strauss), mais pas avant une quinzaine d’années. Le rôle de mes rêves serait Isolde, dans Tristan und Isolde, de Wagner, au Metropolitan Opera, à New York, tant qu’on y est, avec le ténor allemand Jonas Kaufmann. Mais quand une chanteuse prend ce tournant-là, il n’y a plus de retour en arrière. En attendant, en récital, je défends surtout le répertoire de la mélodie française – un genre qui me tient particulièrement à coeur –, et à l’opéra, je chante beaucoup de baroque, d’oeuvres romantiques et post-romantiques. Le jazz m’attire également. J’y tends, mais toujours dans un cadre classique, en chantant des cabaret songs, de Benjamin Britten, d’Arnold Schoenberg, de William Bolcom. Et je suis tentée par la comédie musicale lyrique.

Quelle expérience la plus forte avez-vous vécue sur scène ?

Sans conteste, la transe. Un état incontrôlable, où l’on n’est plus soi. La première fois que cela m’est arrivé, c’était à Bruxelles, au Concours Reine Elisabeth, face à un auditoire surpris par ma prestation. C’est le pianiste britannique Julius Drake qui m’a fait comprendre que ce n’était pas seulement le public qui provoquait cela chez moi, mais que c’était un don à explorer. Qui renforce ma mission de passerelle entre la musique et le public.

Votre couleur de peau est-elle un frein à votre carrière ?

Je dirais que depuis quatre ou cinq ans, il y a une nette évolution et moins de racisme. Mais il n’y a pas si longtemps, un juré m’a quand même dit, lors d’une prestigieuse compétition, que je ne pouvais pas interpréter certains des rôles que j’avais présentés parce qu’à l’époque où les histoires se déroulent, il n’y avait pas d’immigration. Ce n’est pas parce que l’on est noire qu’on ne peut pas chanter Madame Butterfly à l’opéra ! Mais je pense que le problème repose surtout sur le manque d’accessibilité, culturel et économique, de la société. La musique classique reste trop élitiste. Pour cela, les actions pédagogiques sont pour moi un devoir. Il faut que l’opéra, les concertos, les symphonies fassent partie de l’environnement des jeunes. Et des moins jeunes. Que l’on remplace ce que l’on entend quand on fait ses courses par de la musique classique. C’est en popularisant ce répertoire que les aspirations artistiques se démocratiseront et que les regards changeront. Heureusement, un vrai tournant s’amorce, avec notamment l’essor des chanteurs lyriques sud-africains, parmi lesquels Pretty Yende, qu’on a vue en France en 2016 dans le rôle-titre de Lucia di Lammermoor, de Gaetano Donizetti, ou encore Pumeza Matshikiza, la « diva des townships ». D’ailleurs, le récent rapport sur la diversité de l’Opéra de Paris bouscule le recrutement et questionne le répertoire. C’est révélateur.

Avez-vous des projets sur le continent africain ?

Je rêve de créer un festival de musique classique en Afrique de l’Ouest, un peu à l’image du Printemps musical des alizés, à Essaouira, au Maroc, où je me suis produite deux fois. Encore une fois, l’Afrique du Sud a beaucoup à nous apprendre, avec son opéra, ses salles de concerts, ses festivals de musique classique. Je voudrais trouver un chemin pour réaliser mon projet, en favorisant l’inclusion culturelle. Qu’une partie du public puisse faire partie du spectacle. Je n’imagine pas, au Bénin ou au Togo, une salle statique devant un orchestre classique ou un opéra. Je ne veux pas transposer le Festival international d’art lyrique d’Aixen- Provence en Afrique ! Mais créer un format radicalement nouveau, ouvert et accessible. L’idée prend forme. Mon père, fidèle soutien – à qui je ressemble tant –, est d’ailleurs en ce moment sur place pour chercher des partenariats.

Qu’est-ce qui vous porte, contre vents et marées ?

Tout d’abord, l’idée que rien n’est jamais acquis. D’où la nécessité de savoir qui l’on est, ce que l’on veut et de s’assumer. Avec exigence et enthousiasme. D’ailleurs, si j’étais un oiseau, je serais un aigle. Majestueux. Cela fait un peu peur, mais le côté prédateur de ce rapace me plaît beaucoup. En réalité, je n’ai qu’une hantise, avoir un jour des regrets. Dans La Dame de Monte-Carlo, monologue pour soprano composé par Poulenc, sur un poème de Jean Cocteau, qui me suit depuis le début de ma carrière, ces quelques paroles m’obsèdent et m’animent : « Quand on est morte entre les mortes, qu’on se traîne chez les vivants, lorsque tout vous flanque à la porte et la ferme d’un coup de vent… » Mais, pour l’instant, je tiens le cap. En vivant ma vie, pleinement. Et surtout pas celle d’un ou d’une autre. Ou celle qu’on vous assène. Je suis libre.

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