Barbie Latza Nadeau:
«Il y a tant de manières de regarder l’autre et de le mépriser»
L’autrice et journaliste d’investigation américaine publie Les Nouveaux Esclavagistes. Fruit de plus de vingt ans d’enquête, cet ouvrage riche témoigne des mécanismes mondialisés de la traite des êtres humains et met au jour les rouages d’un système tentaculaire. Il nous invite à nous questionner, au-delà des trafiquants, sur notre responsabilité collective.
Dans Les Nouveaux Esclavagistes, l’Américaine Barbie Latza Nadeau signe une enquête internationale d’une ampleur rare sur l’un des trafics les plus lucratifs et les plus méconnus de notre époque: la traite des êtres humains. Basée en Italie, où elle est journaliste pour CNN et National Geographic, elle commence à enquêter sur ce sujet il y a plus de vingt ans, époque où elle dirigeait le bureau italien du magazine Newsweek. Loin d’être un phénomène marginal, ce commerce clandestin constitue aujourd’hui une véritable industrie mondialisée, générant des profits colossaux et faisant une nouvelle victime toutes les trente secondes. Après, notamment, Roadmap to Hell: Sex, Drugs, and Guns on the Mafia Coast (2018), un récit sur le trafic sexuel au Nigeria et sur la Camorra, et The Godmother: Murder, Vengeance, and The Bloody Struggle of Mafia Women (2022), un ouvrage sur les femmes mafieuses, son dernier livre, traduit en français, dissèque les rouages financiers d’un écosystème mondial. Faisant écho aux grandes affaires actuelles de maltraitance, de déshumanisation et de profit, il explore les versants obscurs des trafics les plus inhumains, comme le commerce sexuel, l’exploitation domestique ou le trafic d’organes. Et invite le lecteur à réfléchir à sa propre responsabilité. Rencontre.
AM: À partir de quel moment avons-nous, individuellement ou collectivement, une part de responsabilité dans la traite des êtres humains?
Barbie Latza Nadeau: Cela commence dès l’instant où l’on est complice. Par exemple, en se disant simplement, quand on aperçoit une femme nigériane sur le bord d’un trottoir, que c’est une prostituée, alors qu’elle est victime de trafic et d’exploitation sexuelle. Ou en ne cherchant pas à savoir comment une femme de ménage, pour ceux qui en ont, a fait le voyage du Pérou ou des Philippines jusqu’en France ou en Italie, et en se contentant de trouver qu’elle travaille bien, sans la déclarer, car cela coûte moins cher. Ou encore en achetant des vêtements tendance, bon marché, issus de l’économie de la fast fashion, qui maximise la rentabilité avec une production ultrarapide, sans se poser la question de la chaîne d’approvisionnement – dont l’objectif est d’optimiser les flux et les dépenses de production, en externalisant les opérations vers des pays à faible coût de main-d’œuvre, tels que la Chine, l’Inde ou le Vietnam. Tous ces exemples relèvent d’une complicité. «Rapide» et «facile» ne veulent pas dire «meilleur». Nous contribuons donc tous et toutes, d’une manière ou d’une autre, à ce fléau. Que ce soit parle biais des produits que nous achetons, des personnes que nous embauchons, ou tout simplement parce que nous ne faisons rien, alors qu’il existe d’innombrables manières d’agir, ne serait-ce qu’un tout petit peu.
Au-delà d’un changement d’attitude et d’habitudes, comment s’opposer davantage à cette forme extrême d’exploitation?
Souvenons-nous de ces effroyables incendies dans des usines indiennes, et du nombre intolérable de morts et de blessés, ces dernières années, en raison du non-respect des règles sur la sécurité au travail. Sans oublier le Rana Plaza, au Bangladesh, en 2013, dont huit étages se sont effondrés, faisant 1138 morts et 2600 blessés parmi les employés. Le bâtiment abritait de nombreux ateliers confectionnant des vêtements pour des grandes marques occidentales de vente au détail. Cette catastrophe avait mis en lumière le coût humain des marchandises à bas prix et relancé le débat éthique sur le choix des sous-traitants des entreprises occidentales. Pourtant, nous nous sommes contentés de penser qu’il s’agissait ni plus ni moins de tragédies. Alors que c’est précisément à ce moment-là qu’il faut se mettre à réfléchir. À la négligence, à l’impunité, à notre connivence. Et à agir. J’aimerais qu’il y ait des évaluations, des classifications. Afin que nous, consommateurs, puissions savoir. Nous vérifions bien quels ingrédients constituent les aliments que nous achetons. Il faudrait trouver un moyen pour que l’on comprenne la chaîne logistique des compagnies auprès desquelles nous nous procurons nos produits de consommation: nos iPhone, nos vêtements, nos voitures… Et admettre que l’on fait partie du problème. En osant nous regarder dans un miroir. L’amorce du combat devrait commencer avec les jeunes consommateurs, en les éduquant, dès le collège, l’université ou leur premier emploi. Toujours dans l’écoute et l’échange. Par exemple, un jeune qui choisit d’être végétarien, pour protéger sa santé, l’environnement, les animaux, la planète, devra adopter et déployer cette même énergie face au trafic illicite, à la traite des humains, au travail forcé.
Dans votre ouvrage, vous citez la marque de luxe italienne Prada: elle a renforcé activement le respect des droits de main-d’œuvre…
En 2011, le Wall Street Journal avait découvert qu’environ 20% des collections de Prada étaient manufacturées en Chine. En 2023, l’European Trade Union Institute révélait que le groupe figurait parmi les quarante marques ayant une forte probabilité de s’approvisionner en vêtements auprès d’ateliers employant des travailleurs forcés et situés à l’intérieur de camps de prisonniers ouïgours. Depuis, le groupe a mené plus de 850 inspections sur site chez ses fournisseurs et ses sous-traitants italiens, y compris des surveillances nocturnes devant les usines, et a rompu ses contrats avec plus de 220 d’entre eux pour non-conformité. En consolidant les standards éthiques dans sa chaîne de production, Prada applique aujourd’hui une politique de «tolérance zéro» face aux violations des droits du travail. Il est donc possible de changer de paradigme.
Quand la traite des êtres humains a-t-elle été reconnue?
Pour répondre à cette question, il faut remonter à la traite négrière. Si l’on reprend la chronologie des abolitions de l’esclavage, la première date de 1777, dans le Vermont, aux États-Unis. Dès lors, c’est une succession d’avancées, d’insurrections, de replis – comme en 1802, lorsque Napoléon Bonaparte rétablit la traite et l’esclavage conformément à la législation en vigueur avant 1789. Jusque dans les années 1990, il n’y a eu aucune reconnaissance formelle de la traite des êtres humains. À part, notamment, la création à l’ONU du groupe de travail sur les formes contemporaines de l’esclavage dans le cadre de la Commission des droits de l’homme, en 1974, et l’adoption de la Convention des droits de l’enfant par les Nations unies, en 1989. Ce n’est qu’en 2000 que l’Assemblée générale des Nations unies a adopté plusieurs protocoles clés. Le plus notable est le protocole de Palerme contre la traite des êtres humains, en particulier des femmes et des enfants, visant à prévenir, réprimer et punir. Ce protocole, entré en vigueur en 2003, est un instrument crucial de la lutte internationale contre l’exploitation, reconnaissant l’esclavage moderne, ainsi que la possibilité que des hommes puissent être victimes de la traite des êtres humains. Pourtant, sous couvert de flux migratoires, les trafiquants continuent de faire commerce d’hommes, de femmes et d’enfants, sans que rien ne les arrête. En effet, il n’existe rien en termes de reconnaissance formelle. Les chiffres sont colossaux en ce qui concerne les victimes et le profit: 50 millions de victimes dans le monde et un profit de 150 milliards de dollars (pour ceux qui pratiquent la traite des êtres humains). C’est le deuxième trafic le plus lucratif au monde, après le narcotrafic.
Nous n’avons donc tiré aucune leçon de l’histoire?
Nous n’avons, en effet, rien appris des erreurs, des tragédies, des combats pour la sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. En ce moment même, en Italie, des corps sont rejetés par la mer sur les côtes siciliennes et calabraises, et ce sous l’indifférence générale. Les gens ferment les yeux sur cette forme d’esclavage moderne, dans un monde où le capitalisme incarne un nouveau colonialisme. Sur les plages, personne n’est là pour identifier tel enfant ou telle femme. Alors que chaque corps est un individu qui a un droit minimal: celui d’être reconnu, d’être nommé. Je repense souvent à ce superyacht du milliardaire britannique Mike Lynch, qui a sombré en août 2024 au large de la Sicile, lors d’une tempête soudaine, faisant sept morts, dont Lynch et sa fille, et des blessés. Ce richissime homme d’affaires, surnommé le «Bill Gates britannique», fêtait avec ses amis, collaborateurs et avocats sa relaxe dans un procès pour fraude aux États-Unis qui aurait pu lui coûter de nombreuses années de prison. J’étais là, avec des centaines de journalistes du monde entier, juste parce qu’il s’agissait de victimes immensément riches et puissantes. Des sommes colossales ont été dépensées pour couvrir cette catastrophe. Alors qu’à moins d’une centaine de kilomètres de là, rien n’était mis en œuvre pour identifier des cadavres de bébés, de jeunes adultes… Encore une fois, une manifestation de la disparité entre les riches et les pauvres. Et surtout du mépris. Ce sentiment par lequel on considère quelque chose ou quelqu’un comme indigne d’estime ou d’intérêt.
Vous dites que 70% des migrants arrivant en bateau en Europe depuis l’Afrique du Nord sont des victimes du trafic, et qu’aux États-Unis, 72% des victimes de la traite ont été identifiées comme des migrants.
Qu’est-ce qui différencie, ou non, la traite de personnes et le trafic illicite de migrants? Plus de 280 millions de personnes sont en déplacement à travers le monde à tout moment. Le trafic illégal de migrants désigne le fait d’assurer, afin d’en tirer, directement ou indirectement, un avantage financier ou un autre avantage matériel, l’entrée illégale dans un État d’une personne qui n’est ni un ressortissant ni un résident permanent de cet État. Avant de quitter son territoire, un immigrant illégal récupère une somme d’argent, souvent très élevée – plusieurs milliers de dollars –, auprès de ses proches pour payer un passeur, que ce soit pour traverser le Rio Grande, entre le Mexique et les États Unis, ou la mer Méditerranée. La traite des personnes, quant à elle, suppose la combinaison d’un acte (recrutement, transport, hébergement), d’un moyen (menace, recours à la force ou à d’autres formes de contrainte) et d’une fin (exploitation, y compris exploitation de la prostitution d’autrui ou d’autres formes d’exploitation sexuelle, travail ou services forcés, esclavage, servitude ou prélèvement d’organes). La différence entre les deux, c’est que, dans le premier cas, vous avez payé votre «passage» vers le pays convoité – si vous l’atteignez – et que, dans le second cas, vous avez une dette pour laquelle vous êtes redevable, à n’importe quel prix, alors que l’on vous a vendu un «rêve». Ce qui relie, enfin, ces deux processus, ce sont les conditions de vulnérabilité, les corrélations fréquentes avec la criminalité organisée. Et ce qui arrive inévitablement, c’est que les pays «visés» ne veulent pas d’immigrants illégaux et les traitent tous de la même manière, sans discernement. Ce qui ne permet donc pas de distinguer une victime de trafic d’êtres humains d’un migrant illégal.
Blaise Pascal dit que «le respect de la personne humaine se fonde sur son caractère irremplaçable». Donc sur sa dignité inhérente et son caractère unique. Si reconnaître l’autre, faire preuve de compassion et de tolérance, commence par le respect de soi, qu’est-ce que cela nous dit des bourreaux?
Certains trafiquants, qui s’enrichissent du commerce d’êtres humains, placent leur humanité sur un autre plan. Ils se considèrent comme des Robin des Bois, proposant une opportunité aux plus démunis. Mais la clé de voûte de cet écosystème est l’argent – rapide, facile, intraçable. Bien plus qu’un simple outil d’échange économique, il structure tellement profondément la société en tant que vecteur de pouvoir, de statut social et de lien qu’il influence les comportements individuels et les relations interpersonnelles. S’ajoute ensuite la question de la morale: on en a ou pas. Regardez toutes les personnes qui ne paient pas leurs impôts, qui ne respectent pas les limitations de vitesse, qui ont une conversation téléphonique au volant de leur voiture, qui dérogent aux règles… Il y en a plein: cela nous concerne tous, ou presque. Nous avons pourtant toujours de «bonnes raisons» d’enfreindre la loi. Ensuite, ce n’est qu’une question d’échelle. Le trafiquant, lui aussi, se convainc que ce qu’il fait n’est pas si grave. Cela semble très différent, mais en réalité, ça ne l’est pas. On peut se convaincre de beaucoup de choses. Les êtres humains ont perdu le sens des valeurs humaines. Il y a tant de manières de regarder l’autre. De se regarder soi-même. De mettre à distance. Et de mépriser. C’est ça la tragédie.
Dans l’un de vos précédents livres, vous relatez le parcours tragique de Nigérianes victimes de trafic sexuel en Italie. Qu’est-ce qui a motivé cette enquête?
À cette époque, je travaillais pour Newsweek Magazine et je m’intéressais notamment aux migrations dans la mer Méditerranée. En embarquant sur des navires humanitaires venus secourir des embarcations de fortune, j’ai observé un phénomène récurrent: la présence massive de jeunes femmes nigérianes. En creusant, j’ai découvert l’ampleur des réseaux de traite sexuelle opérant entre l’Afrique et l’Europe, souvent en lien avec des organisations criminelles structurées. Toutes les filles que je rencontrais avaient la même histoire. Elles voulaient venir en Italie pour travailler dans un salon de coiffure, une onglerie, devenir esthéticienne ou baby-sitter. Elles avaient quatorze ans, pas beaucoup plus. Je savais que ces jeunes adultes, victimes de trafic sexuel, avaient été piégées parla magie noire, les religieuses qui tentent de les sauver et la police italienne. Mes enfants avaient à peu près le même âge. Cela m’a bouleversée. Dans mon livre, Roadmap to Hell: Sex, Drugs, and Guns on the Mafia Coast (Oneworld Publications), paru en 2018, j’ai voulu élargir le champ, en cartographiant un système tentaculaire et intercontinental. La traite ne relève pas d’initiatives isolées: elle repose sur une organisation pyramidale. En haut, les trafiquants financent et coordonnent. En dessous, des recruteurs identifient les victimes, puis exploitent leur pauvreté ou leurs rêves d’exil. Enfin, les passeurs assurent le transport, souvent dans des conditions inhumaines. Évidemment, ce livre m’a amenée à explorer davantage.
En quoi Roadmap to Hell est-il à l’origine de votre nouvel ouvrage?
Je ne pouvais pas deviner tout ce que j’allais découvrir, ni savoir que ce serait le début de quelque chose de bien plus grand. Que le trafic sexuel me mènerait à d’autres types de commerces illicites, dont le plus important est le trafic d’organes. Mais aussi à ses victimes, forcées, pour s’en sortir, de vendre leurs reins, qui sont ensuite revendus pour sauver des vies. Qu’est-ce qui ne va pas chez nous? Dans mon chapitre «Un rein contre un passeport», je parle de ces réseaux, très organisés, avec une collaboration étroite entre le monde des médecins, des notaires, des avocats et le monde criminel clandestin. Les reins sont les organes les plus faciles à prélever et à vendre. Des centaines de milliers de personnes dans le monde sont inscrites sur des listes de transplantation. Tout cela, sans parler de l’exploitation de la main-d’œuvre, de la criminalité forcée, du trafic d’enfants – pédocriminalité, vente d’enfants, gestation pour autrui… – ou encore de la complicité généralisée du secteur de la finance, du tourisme, de la mode, de l’agriculture, de la médecine, ainsi que des gouvernements qui détournent les yeux.
Pour écrire Les Nouveaux Esclavagistes, vous expliquez avoir été portée par l’histoire de votre arrière-grand-mère…
Enfant, mon arrière-grand-mère a été arrachée à l’Afghanistan et envoyée vers l’empire d’Autriche, dans une famille catholique, qui a ensuite émigré aux États-Unis. Pour moi, elle a été volée. C’est l’une des victimes d’un trafic opéré par les missionnaires catholiques, qui cherchaient des bébés pour leurs bons fidèles qui n’arrivaient pas à avoir d’enfant. Lorsque j’ai découvert cette histoire, non seulement j’ai été affectée, mais j’ai aussi su qu’il fallait que je creuse. Et la seule chose que je pouvais faire, c’était chercher, m’informer, écrire, exposer les faits, raconter. Or, je pense que ce qui m’a le plus aidé, c’est d’être mère. Lorsqu’on a des enfants, on voit les choses autrement. On sait que tous les enfants ne sont pas nés égaux. Que le monde est cruel. Alors, en voulant protéger son propre enfant, on ne peut pas s’empêcher de vouloir protéger les autres.
La force de votre récit réside dans les témoignages, les parcours de vie, les images fortes. Lors de vos investigations, avez-vous été inquiétée?
Lorsque je travaillais sur les femmes nigérianes, les pneus de ma voiture ont été crevés. Je résidais dans un couvent, où les religieuses recueillaient des femmes victimes de prostitution. Je suis très naïvement allée dire à la police ce qui m’arrivait, en expliquant que j’écrivais un livre sur le trafic sexuel. L’agent m’a dit que j’avais eu de la chance, que je touchais à des sujets extrêmement sensibles et qu’ils auraient pu bloquer ou casser la direction de ma voiture. En réalité, je n’ai jamais vraiment peur. Un journaliste est un observateur qui doit prendre des risques. Sinon, il faut changer de métier. L’écrivain et journaliste italien Roberto Saviano, un très bon ami, en est l’exemple. Il a dénoncé les milieux mafieux, en particulier dans son livre Gomorra, traduit dans 42 pays et vendu à plus de 4 millions d’exemplaires à travers le monde. Il vit sous haute protection policière.
Votre travail s’inscrit-il dans un projet politique?
Je ne suis ni une politicienne, ni une décideuse politique. Peut-être suis-je quelqu’un avec une conscience politique. Mes livres s’adressent surtout à ceux qui veulent savoir. À ceux qui veulent comprendre comment fonctionnent les entrailles du système. À des universitaires, à des doctorants, à des citoyens. À tous ceux qui sont prêts à éprouver une sensation de malaise en me lisant. Et qui n’ont pas peur de regarder la réalité en face.