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Candidat à l’élection présidentielle, Romuald Wadagni vote à Lokossa, le 12 avril 2026, avant de l’emporter haut la main. XINHUA/XINHUA-REA
Candidat à l’élection présidentielle, Romuald Wadagni vote à Lokossa, le 12 avril 2026, avant de l’emporter haut la main. XINHUA/XINHUA-REA
Focus

Bénin
Dans les pas de Talon

Par Cédric Gouverneur
Publié le 12 mai 2026 à 10h20
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Sans surprise, le dauphin désigné a largement remporté l’élection présidentielle du 12 avril. L’ancien ministre, l’un des architectes du «nouveau départ», devrait poursuivre la révolution économique amorcée en 2016. Reste l’inconnue, celle de son autonomie politique.

I l n’y eut guère de suspense. Dimanche 12 avril, Romuald Wadagni, dauphin de Patrice Talon, a remporté l’élection présidentielle béninoise, avec 94% des voix et dès le premier tour, contre Paul Hounkpè (6%), chef des Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE). Ce score écrasant a conclu une terne campagne, qualifiée de «match amical» par de nombreux Béninois, dont 41% se sont abstenus. Il est vrai que Hounkpè, ex-allié de l’ancien chef de l’État Thomas Boni Yayi (au pouvoir de 2006 à 2016), s’est montré un opposant fort accommodant, donnant le sentiment de n’être là que pour faire de la figuration dans un scrutin joué d’avance. Principal parti d’opposition, Les Démocrates (LD) n’ont, quant à eux, pas pu présenter de candidat, faute de parrainages suffisants. En janvier dernier, lors des élections législatives, la coalition au pouvoir, formée par l’Union progressiste pour le renouveau (UPR) et le Bloc républicain (BR), avait remporté la totalité des sièges à l’Assemblée nationale, comme en 2019. 

Âgé de 49 ans, Romuald Wadagni, ministre de l’Économie et des Finances depuis 2016, a un profil de technocrate plus que d’homme politique. Ce natif de Lokossa (sud-ouest), expert-comptable de formation et ancien cadre du cabinet d’audit Deloitte, se présentait pour la première fois devant les électeurs. Patrice Talon avait promis de n’effectuer que deux mandats, conformément à la Constitution: «Maintenant que le Bénin a atteint son altitude de croisière, il est temps de changer de pilote», a-t-il déclaré en mars 2025, dans une interview à Jeune Afrique. L’homme d’affaires devenu président a géré sa succession comme un PDG choisissant son directeur général: en août 2025, Wadagni, puis l’ancien président de la Cour constitutionnelle Joseph Djogbénou ont été successivement convoqués par le chef de l’État pour un grand oral. À cet exercice, le jeune ministre s’est apparemment montré plus convaincant. Autre candidat potentiel, le ministre d’État Abdoulaye Bio Tchané a été écarté du fait de son âge (73 ans). 

Mars 2024. Le coton est traité dans une usine textile de la zone industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ). CHRISTINA PETERS/ZUMA-REA
Mars 2024. Le coton est traité dans une usine textile de la zone industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ). CHRISTINA PETERS/ZUMA-REA

Wadagni va donc endosser la responsabilité de la destinée du pays et de ses 15 millions d’habitants pour un mandat présidentiel récemment étendu à sept ans, contre cinq pour ses prédécesseurs. Depuis le palais de la Marina de Cotonou – la résidence présidentielle –, il devrait continuer à appliquer le programme du «Bénin révélé»: la recette libérale à succès de Patrice Talon, qui a permis à l’ancien Dahomey de rejoindre, en 2020, le club des «pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure». Dopé par une croissance continue et vigoureuse (+7,3% en 2025), le Bénin d’aujourd’hui rassure les entrepreneurs, séduit les investisseurs et attire les touristes. Dans une vidéo, l’ancien président Nicéphore Soglo a apporté au jeune président un soutien remarqué, saluant un élu qui «incarne la rigueur» et «sait convaincre les partenaires internationaux». Wadagni sera secondé dans ses fonctions par Mariam Chabi Talata, ancienne colistière de Talon et vice-présidente depuis 2021. Professeure de philosophie, très impliquée dans l’émancipation des femmes, elle incarne en quelque sorte le soft power du duo, attentive aux besoins des jeunes et des femmes, des familles rurales comme des étudiants.

L’avenir dira comment ce tandem dépareillé gérera l’héritage politique de son mentor, Patrice Talon. Un self-made man devenu chef d’État, «roi du coton», père de cette fulgurante décennie de miracle économique béninois. Mais un leader également accusé d’autoritarisme, à l’image de son modèle, Paul Kagame: le président rwandais, architecte de la spectaculaire renaissance du pays des Mille Collines depuis 1994, a, sur l’autel du développement et de la stabilité, sacrifié le pluralisme. Depuis la première visite officielle du président Talon à son homologue rwandais, à Kigali, en août 2016, les Béninois comparent volontiers les deux hommes… Aux yeux des partisans de Talon, l’histoire et les Béninois seront les seuls juges: «Dans vingt, trente, cinquante ans, lorsque les gens auront vu les effets positifs de nos réformes et l’amélioration des conditions de vie, tout le monde aura oublié les critiques surle déclin de notre démocratie», a ainsi assuré un porte-parole du gouvernement. 

LE QUARTIER LATIN DE L’AFRIQUE 

Le Bénin, qui avait acquis le surnom de «Quartier latin de l’Afrique» pour sa vigueur intellectuelle, connaissait, depuis la décennie 1990, une solide tradition démocratique. L’ancien royaume du Dahomey, voisin du géant nigérian et débouché maritime du Sahel enclavé, a vécu après l’indépendance une succession de régimes autoritaires s’imposant par des coups d’État, notamment un triumvirat militaire (surnommé par ses opposants le «monstre à trois têtes»), puis la dictature prosoviétique du général Mathieu Kérékou. Mais en décembre 1990, au sortir de la guerre froide, le Bénin adopte une nouvelle Constitution démocratique, devenant l’un des premiers pays d’Afrique francophone à s’ouvrir au pluralisme politique et à la liberté de la presse. En 1991, les premières élections libres voient triompher Nicéphore Soglo, qui l’emporte sur Kérékou avec deux tiers des voix. Son mandat inaugure alors le virage du Bénin vers la stabilité et la démocratie. 

Les deux mandats de Patrice Talon ont, depuis, bouleversé cette culture du pluralisme. Le businessman venu à la politique a choisi de prioriser le développement. Né à Ouidah en 1958, Patrice Talon s’est fait connaître dans les années 1980. Homme d’affaires habile, il se lance dans l’importation des intrants nécessaires à la culture du coton. Avec l’appui des autorités, il rachète des sociétés, jusqu’à bénéficier d’un quasi-monopole sur la filière. L’entrepreneur diversifie par la suite ses activités, supervisant le trafic du port autonome de Cotonou et entrant au capital de plusieurs grands hôtels. Au début des années 1990, son ami Mama Adamou Ndiaye, ministre de l’Agriculture du président Soglo, l’introduit dans les cénacles du pouvoir. Dans les années 2000, après le retour parles urnes de l’ancien dictateur repenti Kérékou (1996-2006), Talon finance la campagne du candidat Thomas Boni Yayi, ex-directeur de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD). Élu président en 2006, Boni Yayi privatise la société cotonnière Sonapra, dont Talon prend le contrôle, acquérant alors le surnom de «roi du coton». Après sa réélection en 2011, Boni Yayi va cependant prendre ses distances avec son protégé: Talon, visé par sept procédures judiciaires, est contraint de s’exiler à Paris. Les tensions entre les deux anciens alliés culminent en octobre 2012, lors de l’«affaire de l’empoisonnement»: Talon est accusé d’avoir voulu empoisonner Boni Yayi dans un hôtel bruxellois, par l’entremise d’une nièce du chef de l’État et de son médecin. L’homme d’affaires en exil qualifie alors cette histoire de «cabale». La justice française refuse de l’extrader, soulignant l’insuffisance de preuves. Ce feuilleton judiciaire affecte la vie politique béninoise pendant un an et demi… En mai 2014, Boni Yayi accorde son pardon à l’homme qu’il accusait d’avoir attenté à sa vie. Mais le président termine son second mandat sur un maigre bilan: en avril 2015, le chef de l’État doit se rendre en personne à l’aéroport de Cotonou afin d’exiger du personnel que soient comblés les nids de poule grêlant les pistes: «Si la piste n’est pas réparée d’ici demain midi, je vous balaie tous!» fulmine-t-il devant les caméras. Un épisode humiliant, qui illustre bien les dysfonctionnements du pays et l’incapacité des autorités à les résoudre. 

LE SUCCÈS DU «BÉNIN RÉVÉLÉ» 

Patrice Talon, président du Bénin, lors d’une interview accordée à Jeune Afrique, le 24 février 2025, au palais présidentiel de Cotonou. VINCENT FOURNIER POUR JA
Patrice Talon, président du Bénin, lors d’une interview accordée à Jeune Afrique, le 24 février 2025, au palais présidentiel de Cotonou. VINCENT FOURNIER POUR JA

Pendant que Boni Yayi achève son mandat, Talon prépare minutieusement sa reconversion politique… En 2015, Forbes le classe au 15e rang des plus grandes fortunes du continent, avec un patrimoine estimé à 400 millions de dollars. Homme le plus riche du Bénin, il fait de sa réussite un slogan de campagne, se posant en modèle social. En source d’inspiration pour une nation située à l’interface entre l’hinterland sahélien et le monde, qui depuis des siècles possède dans son ADN le goût de l’entrepreneuriat et du négoce. Au volant de sa Porsche, Talon promet de faire de sa réussite personnelle celle de tous les Béninois… Une vieille recette politique, que certains qualifient de «populiste», mais qui fait régulièrement ses preuves – en Italie (Silvio Berlusconi), aux États-Unis (Ronald Reagan,Donald Trump…) ou encore au Kenya (William Ruto). Et tant pis si les détracteurs de Talon soulignent que, sans l’aide de l’État, il n’aurait jamais réussi dans les affaires… En mars 2016, il l’emporte avec deux tiers des voix contre Lionel Zinsou, ancien Premier ministre de Boni Yayi et ex-patron de PAI Partners, l’un des plus importants fonds d’investissement européens.

Le nouveau chef de l’État va dès lors surprendre tous les observateurs par l’ampleur de sa volonté transformatrice. Il entreprend, notamment avec Romuald Wadagni (ministre de l’Économie) et Abdoulaye Bio Tchané (ministre chargé du Développement et de la Coordination de l’action gouvernementale), une véritable révolution économique, qualifiée de «nouveau départ»: «Le Bénin dispose des atouts nécessaires pour devenir un espace de développement durable et inclusif, de dynamisme économique et de progrès social, explique le nouveau président dans son manifeste. Ce potentiel, inexploité depuis trop longtemps, ne demande qu’à être révélé.» Adopté en décembre 2016, le programme d’action gouvernementale (PAG) quinquennal «Bénin révélé» s’appuie sur un package de 45 projets dans les secteurs clés, associé à 95 projets sectoriels et 19 réformes institutionnelles. L’idée est d’asseoir la croissance sur une économie diversifiée, aux antipodes des économies rentières qui paralysent moult pays africains. Ces mesures vont se traduire par la modernisation des infrastructures et une attractivité apte à séduire les investisseurs: le taux d’investissement passe de 24% du PIB en 2017 à 28,9% en 2021, selon la Banque mondiale, qui souligne également une croissance multipliée par deux, passant de 3,3% en 2016 à 5,7% en 2017, puis 7,2% en 2021. Le taux de pauvreté diminue, tandis que l’indice de développement humain (IDH) progresse. La Banque mondiale salue une espérance de vie à la naissance accrue de 7,8 ans, ainsi qu’une durée de scolarisation en hausse. Les rues de Cotonou sont asphaltées, le port de Sèmè-Kpodji est rénové, des milliers de kilomètres de routes sont bitumées. La réussite est flagrante et saluée par tous les observateurs. 

Le siège de Sèmè One, premier campus de Sèmè City, situé au cœur de Cotonou, au Bénin. VINCENT FOURNIER POUR JA-REA
Le siège de Sèmè One, premier campus de Sèmè City, situé au cœur de Cotonou, au Bénin. VINCENT FOURNIER POUR JA-REA

Lors du second mandat de Patrice Talon, le PAG 2021- 2026 consolide cette transformation, en mettant l’accent sur le numérique, le tourisme (mémoire de la traite atlantique, culture vaudoue, parcs nationaux, etc.), et surtout l’industrialisation: devenu le premier producteur de coton africain avec 700000 tonnes pour la saison 2023-2024, le Bénin ne veut plus brader son «or blanc» au bénéfice des ateliers textiles du Bangladesh (deuxième partenaire commercial du pays, derrière le Nigeria). Le «roi du coton» entend transformer sur place la ressource, afin de grimper dans la chaîne de valeur. Lancée en 2021, la zone industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ) de 1640 hectares, à 45 km de Cotonou, voit proliférer les usines de prêt-à-porter, mais aussi les unités de transformation du karité, de la noix de cajou, du soja, de l’ananas… La GDIZ, qui emploie déjà 14000 personnes, vise «300000 emplois directs» d’ici à 2030, grâce à des investissements d’un montant de 1,4 milliard de dollars. Là encore, on ne peut que saluer cette révolution industrielle, qui incarne – avec la mégaraffinerie Dangote au Nigeria ou les parcs industriels d’Éthiopie – la volonté du continent de s’extraire de l’engrenage néocolonial (exportation de matières premières/importation de produits transformés). Néanmoins, les problèmes sociaux persistent: un tiers de la population demeure sous le seuil de pauvreté. En mai 2024, des milliers de Béninois sont descendus dans les rues, à l’appel des syndicats, pour manifester contre le coût de la vie. «Tant qu’il reste un Béninois qui n’a pas ressenti le fruit de la croissance, il reste du travail à faire», a admis Wadagni lors de sa campagne. 

VRAIE FAUSSE RETRAITE? 

Il n’en demeure pas moins que cette indéniable réussite économique s’accompagne d’un tout aussi incontestable virage autoritaire… En 2019, les partis d’opposition ont été exclus des élections législatives, officiellement pour non-respect du nouveau code électoral. Seuls l’Union progressiste et le Bloc républicain – les deux partis du camp présidentiel – étaient autorisés à présenter des candidats, mettant à la disposition du palais de la Marina une Assemblée nationale caporalisée. L’ancien président Boni Yayi, accusé d’être responsable de violences de rue commises par certains de ses partisans, a subi cette même année 2019 un véritable siège: son domicile a été cerné par les forces de l’ordre pendant près de deux mois. Quant à Lionel Zinsou, il a été condamné à cinq années d’inéligibilité et six ans de prison avec sursis pour «faux» et «dépassement des fonds de campagne». L’ex-candidat à la présidentielle de 2016 y voit une machination: «Mon cas n’importe finalement pas. Il n’est qu’un symptôme. Ce qui s’est passé lors des législatives – auxquelles aucun parti de l’opposition n’a pu participer, et largement boycottées par les Béninois –, ainsi que la répression qui s’est abattue sur les opposants, est autrement plus grave», expliquait alors Zinsou (qui s’est, depuis, rapproché de Talon). La redoutée Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET) enchaîne les lourdes condamnations pour «atteinte à la sûreté de l’État» à l’encontre des personnalités discordantes. Dix ans de prison pour Joël Aïvo, constitutionnaliste et défenseur des droits humains – une peine dénoncée par le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire (GTDA). Vingt ans pour Reckya Madougou, ex-ministre de Thomas Boni Yayi et candidate à la présidentielle de 2021, pour «complicité de terrorisme». En janvier 2025, deux anciens proches de Patrice Talon, l’homme d’affaires Olivier Boko et l’ancien ministre des Sports Oswald Homeky, ont eux aussi écopé de vingt ans de prison, pour «complot contre l’autorité de l’État». Boko, patron du groupe Denrées et fournitures alimentaires (DFA), ancien bras droit et meilleur ami de Talon, aurait en août 2024 fomenté un coup d’État avec la complicité du jeune ministre des Sports ainsi que d’un colonel. «Boko était un frère, il est devenu un monstre», a déclaré Talon, évoquant «une trahison, une tragédie intime». Des observateurs soulignent cependant que la brouille entre les deux amis a débuté en 2023, lors du lancement du mouvement politique OB26, qui préparait la candidature d’Olivier Boko à la présidentielle. «Patrice Talon renonce progressivement à faire du Bénin un État de droit et de démocratie, il ne veut plus d’opposition», dénonçait Boni Yayi en octobre dernier, au terme d’une rencontre à huis clos avec son rival. 

La ville portuaire de Cotonou vue du ciel. SHUTTERSTOCK
La ville portuaire de Cotonou vue du ciel. SHUTTERSTOCK

Romuald Wadagni prolongera-t-il l’autoritarisme de son prédécesseur? Les autorités ont déclaré une «trêve politique», visant à interdire toute activité à finalité compétitive pendant les six premières années du septennat. La tentative ratée de putsch militaire, le 7 décembre dernier, et les attaques récurrentes des djihadistes sahéliens dans le nord du pays mettent le nouveau pouvoir sous pression [voir encadré]. Quant à l’ancien président, il assure qu’il veut «quitter la scène politique», aspirant à «aller à la plage, se reposer, jouer à la pétanque». Difficile, cependant, d’imaginer un homme aussi actif, âgé de seulement 67 ans, rester coi tout au long de ce septennat. S’il promet d’être «politiquement inexistant», il précise qu’«inexistant ne signifie pas inactif»… Une récente révision constitutionnelle prévoit la création d’un Sénat où les anciens chefs de l’État seront membres de droit, et où Talon pourrait bien présider. Thomas Boni Yayi a déjà annoncé qu’il n’y siégerait pas, dénonçant «une dérive institutionnelle». Romuald Wadagni veut croire que son ancien mentor s’effacera, assurant que «Patrice Talon est un homme de parole». Le nouveau président se montre-t-il trop optimiste? En 2016, le candidat Talon avait promis à ses électeurs qu’il n’effectuerait qu’«un seul mandat»: «Je ferai de mon mandat unique une exigence morale en exerçant le pouvoir d’État avec dignité et simplicité. Je m’acquitterai de mes devoirs de président de la République avec humilité, abnégation et sacrifice pour le bien-être de tous.» Des propos auxquels sa nouvelle candidature, en 2020, avait pourtant apporté un cinglant démenti.

Des périls sécuritaires intérieurs et extérieurs 

C’est le dossier le plus brûlant que devra traiter le président Romuald Wadagni: en décembre, une tentative de putsch a illustré la grogne au sein de l’armée béninoise, confrontée à des attaques djihadistes meurtrières dans le nord du pays. La situation sécuritaire est aggravée par la brouille diplomatique avec le Niger, partenaire incontournable pour contrôler les confins frontaliers.

L’armée béninoise fait face à des insurrections djihadistes dans le nord du pays. Ici, à Ouassa. ADRIENNE SURPRENANT/MYOP
L’armée béninoise fait face à des insurrections djihadistes dans le nord du pays. Ici, à Ouassa. ADRIENNE SURPRENANT/MYOP

Le dimanche 7 décembre au matin, des militaires mutins, menés par le lieutenant-colonel Pascal Tigri, ont cherché à renverser Patrice Talon. Première tentative de putsch militaire au Bénin depuis 1972, le coup de force a rapidement été déjoué, les loyalistes bénéficiant du soutien militaire du Nigeria et de la Côte d’Ivoire, mais aussi de renseignements fournis par la France. Paris n’avait, en effet, aucun intérêt à voir le Bénin passer du côté des juntes prorusses de l’Alliance des États du Sahel (AES), quelques semaines après la signature par le Togo d’un accord avec le Kremlin… L’influenceur béninois Kemi Seba, « conseiller spécial » du chef de la junte nigérienne Abdourahamane Tiani, avait d’ailleurs aussitôt apporté son soutien aux mutins. Une attitude qui accrédite les soupçons de Patrice Talon que Niamey aurait manigancé ce coup raté… Le 14 décembre, les autorités béninoises ont également interpellé Chabi Yayi, fils de l’ancien président Thomas Boni Yayi, l’accusant d’être lié aux putschistes. Libéré, il devrait être convoqué par la justice ultérieurement. À l’heure où nous écrivons ces lignes, le lieutenant-colonel Pascal Tigri demeure, quant à lui, introuvable.

Tigri dénonçait les conditions du futur scrutin présidentiel, mais également le manque de moyens des soldats face aux djihadistes. La zone frontalière comprise entre le nord du Bénin, l’ouest du Nigeria et le sud du Niger est devenue « un nouvel espace de confrontation djihadiste », alerte l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS, Paris), qui y perçoit « une expansion stratégique davantage qu’un simple débordement ». Depuis le sud du Niger, les terroristes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affiliés à Al-Qaïda, multiplient les raids sur le territoire du Bénin. En avril 2025, pas moins de 54 militaires béninois ont péri dans une attaque. Ces incursions menacent de couler le secteur touristique, en pleine essor dans les parcs nationaux de l’extrême nord. Le groupe djihadiste nigérian Mahmud a tenté, de son côté, de s’implanter dans le département du Borgou, au centre-est. Lors de sa campagne, Romuald Wadagni a insisté sur la nécessité d’une modernisation de l’équipement des forces armées béninoises, ainsi que d’une amélioration du renseignement (« opération Mirador »).

DIALOGUE IMPOSSIBLE AVEC NIAMEY

Sans la coopération du Niger – et du Burkina Faso, dans une moindre mesure –, le Bénin ne peut cependant pas pleinement agir contre ces groupes djihadistes qui se moquent des frontières : « Les terroristes évoluent en toute liberté dans des sanctuaires désertés » par les armées du Niger et du Burkina Faso, a déploré Patrice Talon, demandant aux États de l’AES « un droit de poursuite au-delà des frontières », sur le modèle de l’assistance militaire mutuelle existant entre le Bénin et le Togo. Or, les relations avec Niamey sont exécrables depuis le putsch de juillet 2023 : Patrice Talon avait soutenu l’idée que la Cedeao intervienne militairement afin de rétablir la légalité constitutionnelle et le président élu Mohamed Bazoum. La junte ne lui a jamais pardonné, et accuse depuis lors le Bénin d’entretenir sur son sol des bases militaires françaises, qui manœuvreraient pour la renverser. La frontière entre les deux pays est close depuis bientôt trois ans, au grand dam des entreprises de la région – les ports du Bénin étant le débouché naturel des produits nigériens. Signe de la gravité de la situation : les anciens présidents Thomas Boni Yayi et Nicéphore Soglo se sont rendus à Niamey en juin 2024, afin de tenter de raisonner le général Tiani, sans succès… En janvier dernier, après l’attaque djihadiste contre la base aérienne 101 de l’aéroport de Niamey, le chef de la junte a réitéré ses accusations, désignant nommément Talon, ainsi que les présidents ivoirien Alassane Ouattara et français Emmanuel Macron d’avoir commandité ce raid, pourtant revendiqué par les djihadistes de l’État islamique. Dans la foulée, plusieurs diplomates béninois en poste au Niger ont été expulsés. Au lendemain du scrutin présidentiel du 12 avril, l’influenceur Kemi Seba a été interpellé par la police sud-africaine dans un centre commercial de Pretoria. Le « conseiller spécial » de la junte nigérienne pourrait être extradé dans son pays d’origine, où des accusations d’« apologie de crimes contre la sûreté de l’État » lui augurent un long séjour derrière les barreaux. 

La pression terroriste dans le nord du pays constitue sans doute le dossier le plus complexe auquel est confrontée la nouvelle présidence béninoise. L’impasse diplomatique actuelle avec le Niger pourrait amener le président Romuald Wadagni à renforcer sa coopération militaire avec la France. Mais un tel resserrement des liens avec l’ancienne puissance coloniale, honnie par les juntes sahéliennes, éloignera encore davantage la perspective d’une reprise du dialogue avec Niamey. Ce qui aggravera mécaniquement la capacité de nuisance des djihadistes embusqués derrière les frontières septentrionales…