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Décryptage

Bienvenue en France !

Par Zyad Limam - Publié en novembre 2021
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À quelques mois d’une élection présidentielle capitale, le débat est dominé par les « excès » d’Éric Zemmour, sur l’identité, la religion, les rapports hommes-femmes, l’histoire. Le reflet d’une nation qui rejette sa propre pluralité. 

On ne parle presque que de cela, et presque que de lui. Éric Zemmour, ancien journaliste au Figaro, vedette télévisuelle des cercles de droite, écrivain et polémiste, monopolise les médias et la scène politique avec un discours d’ultra-droite, une non-campagne parfaitement rodée et avant même qu’il ait déclaré sa candidature à l’élection présidentielle, il réalise une percée inédite par la fulgurance et l’ampleur. Il se trouve en capacité de se qualifier pour le second tour. Zemmour a de l’expérience, « du fond ». Il s’est rodé tout au long de ses années de militantisme et des nombreuses émissions de télévision. Il a clairement une ambition et une équipe qui s’organise. Il y a certainement des personnalités, des entrepreneurs qui partagent sa vision bipolaire et étriquée du monde. CNews où il a longtemps sévi appartient au milliardaire Vincent Bolloré. Bref, Zemmour, ce n’est pas un « guignol », pour reprendre l’expression hâtive d’Anne Hidalgo, maire de Paris et candidate du Parti socialiste. Zemmour est un symptôme d’une société crispée et un animal politique très habile. Il relève plus du danger public organisé. À côté, Marine Le Pen, c’est presque soft.

À Rouen, le 22 octobre, dans le cadre de sa tournée promotionnelle pour son dernier livre. ETIENNE CHOGNARD/STARFACE
À Rouen, le 22 octobre, dans le cadre de sa tournée promotionnelle pour son dernier livre. ETIENNE CHOGNARD/STARFACE

Zemmour profite à plein de la crise du débat public et de la démocratie représentative, en France comme ailleurs. Le débat à l’ancienne, raisonnable, basé sur des programmes, sur une certaine relativité, ne répond plus à l’anxiété d’une partie des citoyens. Selon les enquêtes d’opinion menées par la fondation Jean-Jaurès, les soutiens d’Éric Zemmour ne font pas dans la finesse idéologique : 65 % se déclarent comme « radicaux » ou « très radicaux ». Ils sont préoccupés avant tout par l’immigration (75 %) et la délinquance (51 %). Ils estiment, à 96 %, que l’islam est une menace et à 98 % qu’il faut fermer davantage encore les portes de l’immigration. Les questions environnementales, sociétales, les problèmes d’inégalité sociale ne les concernant pas ou peu… L’électorat potentiel traverse toutes les classes sociales, riches ou moins riches, jeunes ou moins jeunes, à l’exception notable des femmes, cibles répétées du discours « machisant » et virilisant d’Éric Zemmour. Et de toutes les minorités sexuelles (obsessions qui, à elles seules, mériteraient une analyse psychanalytique avancée).

Zemmour, c’est Donald Trump, en plus structuré, méthodique, froid. Comme Charles Maurras et d’autres penseurs de l’extrême droite, Zemmour est conscient que le récit l’emporte sur les faits. Le mensonge paie, l’outrance et la radicalité séduisent, les condamnations judiciaires répétées pour incitation à la haine raciale ne pèsent pas lourd. Zemmour ose. Avec quelques idées « fortes », si on peut les qualifier ainsi. Dans le « récit » apocalyptique « zemmourien », la répétition fonctionne : le rejet de l’immigration, le rejet de l’arabe et des musulmans, inaptes à s’intégrer et, pire encore, acteurs actifs et déterminés d’un grand remplacement qu’il faut stopper. Voire tous, plus ou moins, des terroristes en puissance. Comme Zemmour l’écrit : « La démographie, c’est le destin. » Il faut donc construire la forteresse et protéger la seule civilisation qui vaille. Zemmour invoque une France idéale, homogène, « racialement » et religieusement, il insiste sur une France qui tourne le dos au déclin, revenant ainsi à une époque mythique, préalable à la débâcle historique de 1940 et aux défaites de la décolonisation (Diên Biên Phu, accords d’Évian). Une France fière d’elle-même ou tout le monde devra porter des prénoms « français ».

Pour reconstruire cette France éternelle et glorieuse, il faut purger son passé, élaborer là encore un récit mythifié, quitte à tordre le cou aux faits historiques. Émettre des doutes sur l’innocence de Dreyfus, relativiser Vichy et Pétain (qui aurait aidé les juifs de France), De Gaulle et Pétain devenant quasiment complémentaires, justifier Maurice Papon, condamner la famille Sandler, victime de l’horreur du terroriste Merah, pour avoir fait enterrer les siens en Israël… C’est stupéfiant. C’est souvent illégal, mais ça passe. L’opinion s’habitue aux excès, aux condamnations. Et au fond, le plus inquiétant, c’est que cela résonne aussi. « Voilà, finalement, quelqu’un qui dit ce qu’il pense. Et puis c’est vrai, ces Arabes et ces musulmans… Et au fond, la France d’hier, ça ne devait pas être si mal… »

Pour Éric Zemmour, la stratégie doit être celle de la rupture, de l’affrontement. Sans concession. Une lutte frontale. Les mots sont violents et assumés : « Pour moi, la délinquance que nous vivons n’est pas une délinquance, c’est un djihad », ou bien encore : « Nos dirigeants pensent qu’en refusant le conflit, ils l’éviteront. Ils se trompent. Il n’y a qu’une seule alternative : soit nous assumons ce rapport de force, comme nous l’avons assumé pendant des siècles ; soit nous perdrons et nous serons liquidés. » Ou bien encore : « Nous ne pouvons pas supporter deux civilisations sur le sol français. » Ou bien encore : « Il faut réserver en priorité les soins aux nationaux [dans les hôpitaux, ndlr]. » Zemmour met en scène un véritable risque existentiel pour la France, et il désigne des « ennemis ». C’est la stratégie de la guerre civile. Une fois de plus, on pense à Donald Trump. Et Donald Trump a été élu… Pour Zemmour, la stratégie est opérationnelle. Il faut « disrupter », dynamiter le système en levant les tabous, en dépassant « la bourgeoisie lepéniste ». Et dans ces sociétés troublées par la pandémie de Covid-19, chamboulées par deux ans de restrictions, de peur, de confinements, la lutte est gagnable. La présidence est possible… à condition évidemment d’obtenir les 500 parrainages d’élus pour se présenter.

Soixante-dix pour cent des Français répondent que, de toute façon, Zemmour est « inéligible », qu’il n’a pas l’étoffe d’un président de la République. Mais le danger est réel. Peut-être pas aujourd’hui, peut-être pas pour la présidentielle de mai 2022. Même si l’on imagine avec un certain effroi le débat possible : Emmanuel Macron versus Éric Zemmour… Mais le « zemmourisme » dans sa logique de combat, du tout ou rien, de désignation de l’ennemi intérieur s’installe. Il s’installe sur le terreau d’une France, ou d’une partie de la France, obsédée par les questions identitaires, religieuses, migratoires. Cible du terrorisme, comme d’autres, cette France a construit un imaginaire antimusulman puissant (« tous coupables », « inassimilables »), alimenté aussi par l’héritage de la période coloniale. Le zemmourisme, comme le lepénisme, s’installe aussi sur les impasses de l’intégration. La France a importé massivement des ouvriers pendant les années 1960 et 1970, pour laisser leurs enfants se concentrer dans des banlieues délaissées, en marge de la République. L’intégration ne fonctionne pas « en bas », avec un marché du travail difficilement accessible, la ghettoïsation scolaire et urbaine. Et elle ne fonctionne pas en haut non plus. Les élites françaises (politiques, médiatiques, entrepreneuriales…) restent largement « blanches ». Il suffit de regarder la télévision. Avec des exceptions tolérables dans les milieux de la culture et du sport, cache-misère bien pratique du reste…

LA FRANCE EST UN PAYS « MÉTIS »

La France est pourtant « identitairement » un pays « métis ». Selon Pascal Blanchard [voir son interview ci-contre], entre 12 et 14 millions de Français, soit entre 18 et 22 % de la population totale, ont au moins un de leurs grands-parents né dans un territoire non européen. L’historien calcule que sur quatre générations, un quart au moins des Français ont une origine extra-européenne et un autre quart ont au moins un grandparent issu des immigrations intra-européennes. Quarante pour cent auraient donc un « ailleurs » dans leur généalogie. Et cet « ailleurs » a fortement contribué au génie de la nation.

Pourtant, dans ce pays métis, le danger migratoire est perçu comme une urgence, alors que depuis les années 1980, les gouvernements successifs empilent les lois de plus en plus restrictives. Un empilement destiné à contrer l’extrême droite (avec le succès que l’on sait…) et qui finit par accentuer la paranoïa au lieu de la réduire. Et qui va à l’encontre des chiffres. La population étrangère, vivant en France, s’élève à un peu plus de 5 millions de personnes, soit un peu moins de 8 % de la population. Et la France n’est pas le pays d’Europe qui compte le pourcentage le plus élevé d’immigrés : Autriche (17 %), Suède (16 %), États- Unis (15 %), Royaume-Uni (13 %), Espagne (13 %), Allemagne (12 %), France (12 %), Pays-Bas (12 %), Belgique (11 %), ou bien encore Italie (10 %).

Cette crispation permanente pèse de plus en plus lourdement sur le soft power français. L’image du pays des droits de l’homme, de l’universalisme, qu’il renvoie via les télévisions, les réseaux sociaux, Internet, est celui de la fermeture, du repli, de l’hostilité, des visas impossibles. D’un pays miné par les discours lepénistes, zemmouristes, par le racisme ambiant et l’obsession identitaire. D’un pays replié sur un « lui-même fantasmé », au lieu de privilégier sa diversité consubstantielle, ses diasporas actives et leurs potentiels à créer des liens aux quatre coins du monde. Cette négativité joue sur la diplomatie, l’économie, l’attractivité du pays. On le voit dans ses relations à l’Afrique, alors que le continent pourrait être un formidable levier de croissance partagée. On le voit aussi en matière de compétitivité. En cette époque de Covid ou de post-Covid, le redémarrage des économies riches est aussi freiné par les pénuries de main-d’oeuvre. Aujourd’hui, l’hôpital et l’agriculture ont besoin de bras, de talents venus d’ailleurs. Mais la rigidité du débat sur l’immigration rend la perspective insurmontable. Le blocage ne concerne pas que les immigrants potentiels « du Sud ». Les Européens, qui ont toute liberté à s’installer et à travailler dans l’UE ne plébiscitent pas la France (sauf pour s’y acheter une maison de campagne peut être…). Ils préfèrent le Luxembourg, l’Autriche, la Belgique, l’Irlande, l’Allemagne, le Danemark, la Suède, l’Italie, les Pays-Bas… Et toujours l’Angleterre, malgré le populisme ambiant et les « barbelés à la frontière ». Pour réussir, exister sur la scène, il faut aussi pouvoir attirer les talents, être compétitif à l’échelle du monde, faire venir les futurs prix Nobel, attirer les grands écrivains de demain, les sportifs, les entrepreneurs, les capitalistes, les scientifiques. S’ouvrir. Ce que faisait la France du XXe siècle en attirant l’élite internationale des arts, des sciences, des lettres… Dans ce monde sens dessus dessous, bouleversé par le Covid et les changements climatiques, où tout change vite, la France a encore un rôle à jouer. En tournant le dos à Zemmour, et à tous ceux qui font du déclinisme et de l’identité l’alpha et l’oméga du discours. En se réconciliant avec elle-même, avec sa nature plurielle. En tournant le dos aux discours « ethniques » pour se recentrer sur ce qui fait sa force dans un monde global : sa diversité. Et en focalisant sur les vrais sujets : les nouvelles croissances, les égalités sociales et géographiques, l’éducation, l’attrait. Les autres chemins sont une impasse. 

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