Ces compétences qui s’exportent
La question de la fuite des cerveaux en Afrique est classique, récurrente. Le manque d’opportunités et la faiblesse des salaires dans leur pays d’origine incitent les jeunes diplômés à s’expatrier vers des horizons plus prometteurs pour leur carrière. Il en résulte une pénurie de talents dans plusieurs secteurs. Selon un rapport du Fonds monétaire international (FMI) sur les perspectives de l’économie mondiale en 2050, l’Afrique perdrait pas moins de 35 millions de travailleurs qualifiés partis rejoindre les pays du Nord.
Dans le domaine de la santé, le phénomène est particulièrement visible: sur le plan mondial, le continent n’abrite que 3% des professionnels, alors qu’il porte près de 24% de la charge de morbidité. La plupart des États, conscients du fléau, ont imaginé des réponses. Au Togo, par exemple, les autorités exigent depuis trois ans que les étudiants boursiers rentrent obligatoirement après leur cursus à l’étranger. Un retour sur investissement pour le pays, en quelque sorte. Même si la «consigne» serait diversement respectée… Ce que l’on peut comprendre. Au Ghana, les médecins fraîchement diplômés doivent travailler au moins deux ans dans le service public avant de pouvoir intégrer le secteur privé ou de postuler pour une carrière à l’étranger.
Mais au-delà des mesures « coercitives », d’autres initiatives voient le jour dans la société civile. Comme au Cameroun, où un ingénieur de la diaspora a lancé Primeshare, une école de formation aux nouvelles technologies informatiques et à l’intelligence artificielle. Les étudiants reçoivent des cours en ligne dispensés par des professeurs de la Silicon Valley, aux États-Unis. L’objectif: obtenir une formation solide pour répondre à la demande d’entreprises basées à l’étranger et qui investissent en Afrique. Des cursus qualifiants du même genre ont également été créés au Rwanda, en Zambie, au Sénégal et ailleurs encore.
Parce qu’il est évident que le continent a besoin de ses talents pour réussir son développement. Mais il est difficile de les retenir quand le chômage est endémique. Quand on propose des émoluments beaucoup trop bas. Et quand, globalement, les conditions pour l’épanouissement professionnel, parfois après dix ans d’études, ne sont pas réunies. À court terme, on ne voit pas trop comment ces freins pourraient être levés dans les pays «émergents».
Alors de plus en plus d’Africains essaient de voir le problème différemment. Sous un angle plus positif. Il faut reconnaître que les diasporas renvoient une manne financière conséquente dans leur pays d’origine, qui contribue activement au développement local. Selon la Banque mondiale, leurs transferts de fonds sont passés de 53 milliards de dollars en 2010 à 95 milliards en 2024. Par ailleurs, la multiplication d’initiatives en faveur de formations innovantes locales est majoritairement le fait de diaspo qui ont fait carrière à l’étranger, et qui font ainsi bénéficier leurs concitoyens de leur expérience et de leur réseau. Comme une sorte de transfert naturel de compétences.
Enfin, les expatriés issus de contrées plutôt stables et qui se développent petit à petit rentrent de plus en plus souvent chez eux pour y fonder un business et créer des emplois. L’appel des racines est le plus fort. Après tout, cette nouvelle émigration dite «circulaire» est une bonne chose. Car on ne voit pas pourquoi lescerveaux issusducontinentdevraientêtre condamnés à rester chez eux. Ils ont le droit de voyager,de renforcer leur savoiràl’étranger,de s’épanouir. Et accessoirement, de montrer au reste du monde qu’ils existent et représentent une Afrique fière et tournée vers l’avenir. D’une certaine manière, rien que ça, c’est déjà une belle façon de servir son pays. Aux États maintenant de créer les conditions pour que la tendance au retour se confirme et s’intensifie.