CHEF-D'OEUVRE EN PÉRIL
La Méditerranée, ma mer de référence, n’est pas une mer facile, malgré ses plages dorées et ses nageurs bronzés. Elle est facile ni par son histoire qui est grande, ni par sa géographie qui est limitée. C’est, d’ailleurs, la géographie de cette mer et ses limites qui expliquent son histoire, les accidents et les déchirures de celle-ci, mais aussi son ampleur. Région bénie par le soleil mais tempérée, suffisamment offerte à la pluie pour être partout féconde et fertile à proximité de très vastes déserts (dont le Sahara), elle aura été de tout temps recherchée, disputée, entre les peuples désireux venus de partout de s’implanter sur ses rivages pour bénéficier de ses bienfaits. Aucune mer, aucun océan au monde, n’ont été divinisés sauf la petite Méditerranée. Elle l’a été au moins deux fois du fait de Poséidon-Neptune, qui signe sa puissance, et par Aphrodite-Vénus, qui rayonne de beauté. Mais que d’autres dieux et déesses, convoqués de tous les horizons et parlant toutes les langues, sont nés de son ciel et de son sol ! Et le Dieu de la Bible, celui du Coran, qui est le même Dieu, a établi nous disent les textes, son trône sur les Eaux.
Puisque j’évoque précisément ce point, je voudrais rappeler que c’est en Méditerranée (judaïsme, christianisme, et islam) qu’a fait son apparition le Dieu unique, celui dont le message va se propager, à partir du bleu méditerranéen, aux quatre coins de la planète et cela produira, au fil des siècles, d’immenses taches bleues sur le planisphère. Partout où désormais, dans le monde, est évoqué le nom de Jéhovah, celui de Jésus-Christ ou celui d’Allah, on est nécessairement, par l’indéfectible lien spirituel, en terre mentale de Méditerranée : celle-ci, la Méditerranée, peut dire comme tel personnage du théâtre contemporain : « Je suis trop grand(e) pour moi ! »
Elle peut le dire d’autant plus qu’outre le credo abrahamique en ses trois versions notre mer, si difficultueusement et si mal partagée, a également donné le jour et quel jour ! à la plus haute et plus subtile pensée philosophique. Qui, libre, inspirée, contradictoire et dynamisée par ses contradictions mêmes, prend naissance chez les présocratiques et culmine, au Ve siècle av. J.-C., à Athènes où réfléchissent, pensent et enseignent Socrate, Platon, Aristote et d’autres, relayés près d’un millénaire et demi plus tard, en Andalousie arabe, par des disciples admirablement créateurs, eux aussi, les Averroès, les Ibn Arabi, les Maïmonide ou les Ibn Gabirol… Cela aussi, cette pensée vigoureuse, compacte et déliée à la fois, continue de nourrir la réflexion des uns et des autres partout dans l’univers, et cela fait aussi de puissantes taches bleues sur la mappemonde.
Tous ces prodigieux acquis méditerranéens, ajoutés, hélas, à la belliqueuse humeur des uns et des autres, sont parvenus à créer, chez nos peuples, ce que le jargon de la psychanalyse appelle un « complexe de supériorité ». Nous ne nous sommes pas privés de nous réclamer de cette prétention-là : les uns se sont déclarés « peuple élu », d’autres ont cru mériter que leur dieu se sacrifiât pour leur salut, d’autres encore constitueraient « la meilleure communauté » donnée aux hommes. Bah ! Nous souririons de ces excès s’ils n’avaient été, parfois, provocateurs de racisme et formulateurs d’exclusion. On les retrouve à l’origine de bien des guerres, de bien des persécutions, de bien des mutilations destruction mentale et physique des hommes, rejet de leurs cultures. Et pourtant, ce sont des Méditerranéens qui, les premiers, sont partis aventureusement à la découverte des autres, les Marco Polo, les Ibn Battuta, les Christophe Colomb, les Americus Vespucci, les Ibn Khaldoun… Les autres, eux, ne sont pas venus vers nous, poussés par la curiosité, par quelque héritage humaniste, par une sympathie de sens fort. Nous avons accueilli dans nos ports d’Orient et d’Occident les aboutissements de ces routes mythiques sourcées dans les profondeurs de l’Asie la plus mystérieuse et la plus lointaine, Inde ou Chine : la route de la soie, la route de l’encens, la route des épices, la route de l’or, et aussi, à partir du XVIIe siècle : les délicieuses routes du thé et du café. Marchands, intermédiaires, banquiers, navigateurs et quelques fois corsaires, nous serons bientôt riches et puissants, dans des villes d’université et d’art, cela étant dû à notre habileté, notre sens de l’autre, et à notre diplomatie marchande qui vaut bien la diplomatie d’ambassade.
Et où donc est passée notre volonté de puissance, assise sur notre complexe de supériorité ? L’une et l’autre se sont largement et longuement exprimés dans l’Histoire par les empires conquérants que nous avons établis : l’Empire grec, l’Empire romain, l’Empire byzantin, l’Empire arabe, l’Empire ottoman avant que ne vint le temps des empires coloniaux du XIXe siècle. De ces empires-là, nous avons finalement réussi à nous débarrasser. Ils partirent en laissant sur le terrain arabe décolonisé cette bombe à retardement : Israël. Pendant que les peuples de la région s’attaquaient à la restructuration de leur pays et à sa remise sur les rails, la bombe explosa. Voilà les peuples du Proche-Orient immobilisés pour des décennies (bientôt soixante-dix ans) par l’affaire palestinienne, grosse, sur le plan régional, de beaucoup d’autres catastrophes. S’ajouta à la guerre (aux guerres) israélo-arabe(s) la guerre d’indépendance d’Algérie. Puis la guerre américo-iraqienne. Puis la guerre civile libanaise quinze ans durant. Des militaires prirent le pouvoir un peu partout : ils échouèrent dramatiquement sur tous les plans et d’abord à limiter l’expansionnisme israélien. Des régimes arabes abrutis et pourris jusqu’à l’os ont fini par provoquer les révolutions que l’on sait. Hélas, le printemps arabe, l’inespérée saison, fit long feu. Les militaires chassés du pouvoir furent remplacés, contre la volonté des ardentes jeunesses, dans tous les pays concernés, soit par un pouvoir inconsistant, soit par un pouvoir islamiste, donc archaïque et soutenu par des masses incultes, tout en étant guetté par les militaires. La caverne cernée par la caserne. Éclate, sur un fond effroyablement confessionnel, la sinistre guerre de Syrie dont personne ne peut aujourd’hui prévoir la fin ni ce que celle-ci sera. Le Printemps arabe ? À Damas, à Alep, il a tôt fait d’être asphyxié par le gaz sarin. J’ai peur pour le printemps arabe qui est en train de se figer dans une forme de glaciation redoutable. J’ai peur également pour la rive nord de la Méditerranée la Grèce, l’Italie, la France, l’Espagne qui compte ses sous avec angoisse et ne sait que faire de ses chômeurs chaque jour plus nombreux et chaque jour plus démunis, plus agressifs. J’ai peur pour la Turquie qui découvre à son tour ce mal terrible : le déficit de démocratie.
La démocratie est une invention méditerranéenne, l’art de vivre aussi. Essayez, malheureux gouvernements, de les sauver ! « Imagination morte, imaginez ! » ordonne Samuel Beckett. Les cent ou cent dix poètes réunis cette année encore à Sète la dernière semaine de juillet, dans le cadre du festival Voix Vives de la Méditerranée imagineront on peut en être sûr chacun dans sa langue et tous selon leurs moyens, un peu d’avenir.
Par Salah STÉTIÉ
Né en 1929 à Beyrouth (Liban), Salah Stétié est l’un des principaux poètes contemporains de langue française. Son œuvre, considérable, est publiée – poèmes ou essais – chez Gallimard, José Corti, Fata Morgana, Albin Michel, Robert Laffont. En 2012-2013, il a publié notamment « D’une langue » (poésie) et « Sur le cœur d’Israfîl » (recueil d’essais) aux éditions Fata Morgana et, aux éditions Fario, « Une rose pour Wâdi Rum » (gravures de Gilles du Bouchet) ainsi que « Rembrandt et les Amazones » (avec un dessin d’Alexandre Hollan).