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Cannes 2022

Cinémas d’Afrique et audaces tunisiennes sur la Croisette

Par Jean-Marie Chazeau - Publié en juin 2022
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Le film « Sous les figues » de la réalisatrice franco-tunisienne Erige Sehiri. DR
Le film « Sous les figues » de la réalisatrice franco-tunisienne Erige Sehiri. DR

Un film égyptien au palmarès, et de belles surprises venues du Maghreb : le 75e Festival de Cannes a donné quelques nouvelles encourageantes du cinéma d’auteur africain.

​​​​​​​L’un des plus beaux films présentés au Festival de Cannes cette année a été tourné lors de la récolte des figues, dans le nord-ouest tunisien, près de la frontière algérienne. Une région et un accent que l’on voit et que l’on entend très rarement sur les écrans. Visiblement influencée par le cinéma d’Abdellatif Kechiche, où la parole est comme un flux qui irrigue l’action, la Franco-Tunisienne Erige Sehiri a filmé une journée de travail et les dialogues qui s’échangent entre ses personnages, acteurs non professionnels, à l’ombre de ces arbres lourds de fruits. « C’est comme un microcosme du monde arabe et de la Tunisie », a expliqué la réalisatrice aux spectateurs de la première projection cannoise : conditions économiques, patriarcat, sexualité, sentiment d’étouffement de la jeunesse, il y a aussi « l’idée d’un destin commun du pays ». C’est également un hommage à ces « femmes de camion », transportées vers les vergers debout sur les plates-formes de pick-up sans aucune sécurité. « Sous les figues » a été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, tout comme un autre film tunisien audacieux : « Ashkal », de Youssef Chebbi, que l’on peut traduire par « les formes, les motifs », allusion au regard posé par la caméra sur l’architecture d’un nouveau quartier inachevé de Tunis, dont le chantier s’était arrêté avec la chute de Ben Ali. Des immeubles de luxe à l’état de squelettes de béton, de vraies « ruines modernes », comme les qualifie le cinéaste, et un labyrinthe parfait pour un thriller haletant autour d’une épidémie d’immolations par le feu. Outre cette ambition esthétique, le réalisateur tire la fiction vers « le fantastique, le mystère et le mystique », comme il l’a expliqué lui-même, constatant que dans la réalité, le chantier a redémarré et risque d’ancrer l’échec de la révolution:  «Les inégalités vont se reproduire… C’était intéressant de filmer ce quartier aujourd’hui et de voir ce qu’il va devenir dans quelques années. » « Un film hautement féministe » pour Fatma Oussaifi, la comédienne qui tient le rôle principal, celui d’une enquêtrice de la police, « avec une féminité pas habituelle, ce n’est pas une victime », a-t-elle souligné.

Boy from heaven remporte le prix du scénario. DR
Boy From Heaven remporte le prix du scénario. DR

À noter aussi dans cette Quinzaine des réalisateurs : « Le Barrage », tourné au Soudan, premier film de fiction d’Ali Cherri, un artiste libanais (la nouvelle ministre française de la Culture, la Franco-Libanaise Rima Abdul-Malak, était dans la salle) plus habitué aux installations vidéo (il représente d’ailleurs son pays à la Biennale de Venise cette année). Une briqueterie traditionnelle près d’un barrage sur le Nil à Méroé offre un superbe cadre esthétique, mais sur un mode assez contemplatif… Et « Les Harkis », remarquable film de Philippe Faucon, sur une page difficile de l’histoire franco-algérienne…

Un certain regard

Un autre film tunisien, dans la sélection officielle Un certain regard : « Harka », de Lotfi Nathan, raconte les déboires d’un jeune pauvre de Tunis qui revend de l’essence de contrebande, pour financer son passage vers l’Europe, tout en renouant avec sa famille qui va avoir besoin de lui… La charge est lourde mais décrit parfaitement une réalité sociale et économique, et le film est porté par son interprète principal, Adam Bessa, dont l’incarnation maîtrisée glissant vers la folie lui a permis de décrocher ex aequo le prix d’interprétation décerné par le jury. Cette sélection, recentrée cette année sur le jeune cinéma, proposait également un film marocain : « Le Bleu du caftan », réalisé par Maryam Touzani, et produit par son compagnon, le cinéaste Nabil Ayouch. L’histoire d’un tailleur qui n’a jamais accepté son homosexualité et dont l’épouse (Lubna Azabal, toujours aussi juste) est gravement malade. Quand survient un jeune apprenti… Le sujet est traité avec beaucoup de pudeur, dommage que le film traîne en longueur sur ses deux heures.

Les deux jeunes comédiens de Tori et Lokita, prix spécial du jury. Jean-Marie Chazeau
Les deux jeunes comédiens de Tori et Lokita, prix spécial du jury. Jean-Marie Chazeau

Dans cette sélection, il faut noter aussi « Mediterranean Fever », de la Palestinienne Maha Haj, qui a dédié la première de son film à la journaliste américano-palestinienne Shireen Abu Akleh, tuée à Jénine en Cisjordanie (par des soldats israéliens au cours d’une « attaque ciblée », selon une enquête de CNN diffusée le jour de la présentation du film). Cette compétition Un certain regard avait été ouverte par l’avant-première d’une grosse production Gaumont, portée par Omar Sy : « Tirailleurs ». Avec reconstitution des tranchées de la Première Guerre mondiale à Verdun et tournage au Sénégal, où l’armée française venait enrôler les jeunes villageois pour monter au front en Europe… Signé du Français Mathieu Vadepied, le film rend hommage à ces hommes déracinés partis servir de chair à canon et donne son premier rôle en peul à Omar Sy, qui y trouve une profondeur de jeu bienvenue.

Appels de fonds pour l’Afrique subsaharienne

L’Afrique subsaharienne était aussi au cœur de trois documentaires : « L’Hommage d’une fille à son père », de Fatou Cissé, sur le réalisateur malien Souleymane Cissé, premier cinéaste noir africain au palmarès cannois (Prix du jury pour «Yeleen » en 1987), avec le témoignage notamment de Martin Scorsese. Sortie prévue en 2023.

Et deux films réalisés avant tout pour récolter des fonds : d’abord « Au nom de la paix » produit par le comédien Forest Whitaker, à qui le Festival de Cannes a remis une Palme d’honneur. Cet enfant des ghettos de Los Angeles, devenu l’un des comédiens les mieux payés d’Hollywood (oscarisé pour son interprétation d’Idi Amin Dada dans « Le Dernier Roi d’Écosse » en 2007), a créé l’ONG Whitaker Peace & Development Initiative pour aider à résoudre les conflits dans les pays en guerre. Dans ce film, on suit le parcours parallèle d’un éducateur dans un camp de réfugiés du Sud-Soudan et celui d’une médiatrice tentant de réconcilier deux tribus qui se livrent une guerre meurtrière depuis plusieurs générations, en se volant le bétail et en tuant les propriétaires des bêtes… La star n’y apparaît qu’à deux reprises, en soutien discret. Le film rend parfaitement compte du travail accompli, et redonne bien des espoirs.

Elle aussi a monté sa fondation : Diam’s s’investit dans l’aide aux orphelins du Mali. Dans « Salam », documentaire où l’ex-rappeuse française de famille catholique explique sa conversion à l’islam, on la voit distribuant des vélos dans l’orphelinat fondé par Fatoumata Goundourou situé à Dialakoroba et financé par son association, Big Up Project. Mais l’essentiel du film est l’occasion pour elle de se raconter pour la première fois depuis qu’elle a quitté le showbiz pour une vie sur le mode salafiste aux Émirats arabes unis avec son mari et ses trois enfants. Aucune note de musique de son ancienne vie dans ce documentaire qu’elle a coréalisé avec Houda Benyamina (« Divines ») et Anne Cissé. Et Diam’s n’est finalement pas venue sur la Croisette.

L’Égypte au palmarès malgré elle

Pas très loin de cet islam rigoriste sous lequel vit désormais Diam’s, un excellent film au cœur de l’université islamique al-Azhar, au Caire, a reçu le prix du scénario de la part du jury de la Palme d’or, présidé par le comédien français Vincent Lindon : « Boy From Heaven » de Tarik Saleh, qui avait signé le polar à succès « Le Caire confidentiel » en 2017 (tourné au Maroc). Cette fois, l’enquête est menée autour de l’infiltration par la police secrète d’Al-Sissi des arcanes de cet État dans l’État que représente cette université religieuse qui fait autorité dans le monde sunnite. Prix mérité tant le scénario est habile et nous permet de comprendre les débats religieux aussi bien que la puissance du pouvoir militaire. C’est dire qu’il ne s’agit pas directement d’une production égyptienne : le film a été tourné à Istanbul, et son réalisateur, d’origine égyptienne, est né en Suède. Il n’est plus retourné dans son pays d’origine depuis 2015, car il y est jugé indésirable et risque d’être arrêté.

Un risque que tentent d’éviter deux jeunes migrants venus d’Afrique dans « Tori et Lokita », prix spécial du jury, presque une troisième Palme d’or pour Luc et Jean-Pierre Dardenne avec ces deux enfants se faisant passer pour frère et sœur afin de bénéficier du droit d’asile en Belgique. Le jeune acteur (Pablo Schils) est d’origine béninoise, la jeune comédienne (Joely Mbundu) vient d’une famille congolaise et sa mère, originaire de Kinshasa, assistait avec fierté à la conférence de presse donnée par l’équipe du film à Cannes. Jean-Pierre Dardenne y expliquait : « C’est la vie des faibles que nous voulons raconter, que nous voulons mettre au centre de l’écran. » Un coup de projecteur sur les enfants mandatés par leurs familles pour aller tenter leur chance en Europe et leur envoyer de l’argent, à leurs risques et périls. On notera enfin en avant-première un très bon film de Rachid Bouchareb sur l’affaire Malik Oussekine : dans « Nos frangins », le cinéaste franco-algérien revient, comme la série actuellement diffusée sur Disney+, sur la mort de ce jeune étudiant d’origine algérienne sous les coups de matraque de policiers à Paris en 1986. Avec une habile utilisation des archives de l’époque et surtout un parallèle avec un drame oublié, intervenu au même moment : la mort d’un autre jeune Algérien au cours d’une bavure policière en banlieue parisienne. Pas de date de sortie en salles pour l’instant.

Le public devra d’ailleurs encore patienter pour voir la plupart de ces films. Il ne faudra pas les manquer.​​​​​​​

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