février 2020
Edito

COLONIALISME SANS FARD

Par Zyad Limam
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On s’en doutait, compte tenu de l’alignement sans complexe de l’administration Trump sur les positions les plus sectaires d’Israël. Compte tenu de cette alliance de réprouvés entre Donald Trump, président faisant face à une procédure d’impeachment, et Benyamin Netanyahou, Premier ministre mis en accusation pour corruption active, deux personnages soucieux de triomphes diplomatiques pour s’assurer une (piètre) victoire électorale… On s’en doutait en regardant le parcours de Jared Kushner, le fameux « first son-in-law », gendre présidentiel, en charge du projet, incarnation de la condescendance. Mais quand même… C’était donc cela le peace plan tant attendu pour régler la question palestinienne, un conflit vieux de plus d’un siècle (dont on peut situer les origines à la déclaration Balfour en 1917 et à l’effondrement de l’Empire ottoman) ? Un acte de reddition absolue ? Un plan d’annexion annoncé dans les applaudissements satisfaits et les poignées de mains complices. Un peace plan unilatéral qui ne vise pas à reconstruire un dialogue, mais à inscrire dans le marbre un rapport de force, où Israël obtient tout, tout de suite, et les Palestiniens, si peu, peut-être, un jour. Des Palestiniens traités comme des êtres de second rang, des « primitifs » en quelque sorte pour reprendre l’expression de l’avocat israélien défenseur des droits de l’homme Michael Sfard. Des Palestiniens éparpillés dans de futurs bantoustans, c’est le mot, connectés par d’éventuels tunnels, qui devront passer par des étapes intermédiaires, dont les seuls juges seront Washington et Tel Aviv. Des Palestiniens dont la seule perspective d’avenir sera de vivre sous domination perpétuelle israélienne. Des Palestiniens qui devront accepter bouche cousue l’annexion définitive de la vallée du Jourdain, de la totalité des colonies. Et avec comme « capitale », Abou Dis, faubourg à l’est de Jérusalem, au-delà du mur, de la barrière de sécurité…
 
Fin du droit à l’autodétermination, des accords d’Oslo (ou de ce qu’il en reste), fin des résolutions des Nations unies, consécration d’une justice des vainqueurs, consécration, et là aussi c’est le mot, d’un système contemporain d’apartheid, « domination et développement séparés ». En agitant sous le nez des Palestiniens des promesses de chèques mirifiques qui ne se concrétiseront jamais. Au XXIe siècle, deux grands pays du monde, des démocraties, actent donc sans états d’âme un plan de colonialisme sans fard.
La disparition de l’Union européenne, autrefois acteur investi dans ce dossier, embringuée dans son Brexit, la montée des populismes et les crises migratoires, les silences embarrassés, parfois complices des pays arabes, le peu de réaction dans le monde émergent consacrent la solitude des millions de Palestiniens et la toute-puissance d’une Amérique trumpienne sans limites. À Washington, les hawks (« aigles »), les durs, sont persuadés qu’ils peuvent s’affranchir de toutes les règles et refaire le monde à leur main, imposer le pouvoir impérial puisque personne n’ose s’y opposer : quitter l’accord de Paris sur le réchauffement climatique, quitter l’accord sur l’Iran, imposer des sanctions cruelles ici ou là, confronter la Chine en menaçant son économie d’exportation, reconnaître Jérusalem « capitale indivisible d’Israël », assassiner un haut général iranien sur le territoire irakien, définir à sa guise les paramètres d’une paix au Moyen-Orient… Tout passe dans le silence effrayé des agneaux...
 
Pourtant, le monde est plus complexe que la vision trumpienne. Et ce plan (comme d’autres, plus équilibrés) risque bien de s’enfoncer dans les sables mouvants de l’Orient. Les annexions prévues forceront les troupes israéliennes à réinvestir le terrain, à « occuper » peut-être même les grandes villes. Surtout, si ce qui reste de l’Autorité palestinienne implose, avec la disparition de facto des accords d’Oslo (et le discrédit déjà très avancé de son leadership). Un cauchemar pour les sécuritaires de l’État hébreu, peu pressé de faire face à une nouvelle intifada. En Israël, une partie de la droite ultra refuse même l’idée de l’État palestinien croupion proposé par le peace plan. Et parmi les Palestiniens, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir sortir de la fiction des deux États, à prendre la situation pour ce qu’elle est, un néo-apartheid, et à réclamer l’égalité des droits dans un seul pays… Bref, cette histoire-là n’est pas terminée. 
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