Cosette 2010
C’était l’histoire d’un couple de parents dont la femme, qui se surnomme Juliette, avait décidé d’accoucher sous X. Juliette donna naissance à Cosette une magnifique petite fille aussi lumineuse et fraîche que la rosée du matin. Juliette signa les documents d’abandon de son enfant en toute légalité, jetant ainsi Cosette aux orties sans autre secours que l’État providence, celui qui pourvoit à tout, même à nos plus cruels désirs, sans autre obsession que celle qui poursuivra Cosette le restant de ses jours, à savoir : « Pourquoi ma mère m’a-t-elle abandonnée ? » Question dont les réponses, quelles qu’elles soient, ne satisfont jamais les victimes, réponse jamais acceptée, souffrance jamais excrétée.
Et la petite Cosette, sur le berceau de laquelle une fée, mi-mauvaise mi-gentille, s’était penchée, vit se porter à son secours ses grands-parents. Ils s’en vinrent frapper à la porte de son désastre, prêts à bercer ses pleurs, à câliner ses brûlures de gencive lorsque sa première dent poussera. En deux mots comme en dix mille, des grands-parents pourvoyeurs de bonheur et de rêves, des grands-parents capables d’apporter à Cosette, le bleu du ciel et ses bouquets de nuages blancs. Ils quémandèrent au tribunal le droit d’adopter leur petite-fille. Que Dieu me vienne en aide : le tribunal refusa. Oui, vous m’avez parfaitement lu, les juges refusèrent que la petite Cosette fût adoptée par ses grands-parents.
Ils arguèrent du droit de la mère d’accoucher sous X ; ils arguèrent de son désir de garder l’anonymat ; ils arguèrent de beaucoup de choses, sauf de Cosette à qui on refusait le cadeau d’une enfance joyeuse. Et je les vois, ces pauvres grands-parents, et l’un et l’autre s’épaulant pour marcher encore droit, mais leurs mouvements n’avaient plus aucune coordination ni aucun impact. Et l’un et l’autre, impuissants devant la force des textes de loi, balbutiaient devant les médias, essayant de trouver une trace compréhensible dans la décision chienne de la justice française. Leur front chiffonné n’abritait plus qu’angoisse, tandis qu’ils tétaient le lait rance de ce non-sens juridique. Et j’eus de la compassion pour ces grands-parents qui n’avaient d’autre ascendance que l’amour, sans autre descendance que leurs rêves de vieillards déjà courbés vers la tombe.
Cette décision de la justice me plongea dans un vertige. D’où venait-elle ? De quelle folie ? Je ne comprenais rien à cette déraison. Comment des juges sensés pouvaient-ils administrer à un enfant un tel infini de tortures ? Comment osaient-ils, à un âge si tendre, lui infliger un tel lot de séances de psychanalyse à venir ?
J’ignorais les raisons, mais, d’ores et déjà, je voyais la petite Cosette en perturbation mentale, en purulence identitaire permanente, collectionnant des dépressions, peut-être des alcools, ou plus fort encore, pour anesthésier l’horrible douleur à venir. Il me semblait judicieux de confier Cosette à ses grands-parents, car il convient à tout être de connaître le lieu exact de sa germination existentielle pour se construire. Je pensais à l’Afrique, où l’idée même d’abandon d’enfant était une abomination, où il y avait toujours quelqu’un pour restaurer l’enfant dans sa plénitude, sans qu’une main de loi ne vînt agencer, ordonnancer ou orchestrer son destin. Je me dis que, finalement, tout n’est pas si mal dans des sociétés à tradition orale.
Chronique [ POING FINAL ! ] de Calixthe Beyala parue dans le numéro 296 (mai 2010) d'Afrique magazine.