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Covid-19 : une course au vaccin sans freins… et sans morale ?

Par Cédric GOUVERNEUR - Publié en
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SHUTTERSTOCK

Le futur vaccin contre le Covid-19 ira-t-il en priorité aux pays riches ? La menace est réelle. Et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’y prépare. À l’initiative du Costa Rica, celle-ci a lancé, le 29 mai à Genève, le C-TAP (Covid-19 Technology Access Pool), une plate-forme de partage des moyens de lutte contre la pandémie (traitements, vaccins, tests de diagnostic…) : « À travers le C-TAP, nous invitons les entreprises et les gouvernements, sur une base volontaire, à transmettre les thérapies efficaces à cette plate-forme, qui ensuite en confierait le brevet à des fabricants de médicaments génériques », a détaillé Tedros Adhanom Ghebreyesus. L’humanité tout entière va-t-elle bénéficier des avancées de la médecine, « ou bien certaines personnes seront-elles oubliées ? », a continué le directeur général de l’OMS. « Le Covid-19 a mis en évidence les inégalités, mais offre également l’opportunité de construire un monde plus juste. » 
 
Le C-TAP est soutenu par 35 pays, provenant d’Amérique latine, d’Afrique (Égypte, Afrique du Sud, Soudan, Mozambique et Zimbabwe) et d’Europe (Norvège, Pays-Bas, Luxembourg et Portugal)… mais par aucun pays membre du G7. La veille, les pontes de la Fédération internationale des industries du médicament (IFPMA) avaient exprimé leur désaccord face à cette plate-forme, rapporte Stat, site américain d’informations sur la santé : « Je pense que c’est un non-sens et que c’est dangereux », a indiqué le patron de Pfizer, Albert Bourla. « La propriété intellectuelle est une part fondamentale de notre industrie, et si vous ne la protégez pas, il n’y a plus d’incitation pour personne à innover », s’est indigné Pascal Soriot, PDG d’AstraZeneca. L’IFPMA a par la suite fourni un communiqué plus consensuel, qui ne saurait faire oublier la réaction épidermique de ses big boss. 
 
Responsable plaidoyer à Médecins sans frontières (MSF) pour la campagne d’accès aux médicaments essentiels, Nathalie Ernoult explique à Afrique Magazine : « L’industrie pharmaceutique ne veut pas partager ses données et ses infos. Elle veut garder le contrôle. Or, la recherche est massivement financée par l’argent public. Au fil des années, l’industrie pharmaceutique s’est éloignée de son mandat premier, elle répond davantage à ses actionnaires qu’à des problématiques de santé publique. » Ainsi, la fixation des prix d’un vaccin n’a « généralement rien à voir avec la capacité de production et le coût de fabrication, mais avec la capacité des pays à payer. Les États sont classés en fonction de leur niveau de vie : pays riches, pays pauvres et pays intermédiaires. Par exemple, l’Afrique du Sud, classée comme intermédiaire, paye le prix fort », ajoute l’humanitaire. En 2015, l’organisation lançait une pétition, signée par environ 400 000 personnes, afin que « le duopole formé par GlaxoSmithKline (GSK) et Pfizer, avec des revenus dépassant alors les 50 milliards de dollars », diminue les prix de leurs vaccins contre le pneumocoque, dont 55 millions d’enfants dans le monde étaient encore privés. Cinq ans plus tard, l’Alliance globale pour les vaccins et l’immunisation (GAVI) a accepté qu’un fabricant indien, Serum Institute of India, le fournisse enfin à un prix abordable. « Pfizer et GSK n’ont jamais vraiment accepté de baisser le prix du vaccin contre le pneumocoque, constate Nathalie Ernoult. Il a fallu l’arrivée d’un fabricant indien pour changer la donne. » 
 
L’INQUIÉTANT PRÉCÉDENT DU VIRUS H1N1
Qu’en sera-t-il d’un vaccin contre le nouveau coronavirus ? « Les enjeux d’un vaccin contre le Covid-19, estime l’humanitaire, risquent de soulever les mêmes problèmes. » Et pourtant, « entre la levée de fonds de l’Union européenne (plus de 7 milliards d’euros), la Coalition for Epidemic Preparedness Innovations (CEPI), l’OMS, on est en présence de beaucoup d’argent public ou philanthropique, de partenariats public-privé… Mais à ces financements publics, aucune conditionnalité n’est attachée », fait-elle remarquer. « En substance, le discours de l’industrie pharmaceutique est : “Payez les frais et laissez-nous faire !” La recherche et la production sont financées en grande partie par les États, les achats de doses par les États et la GAVI. Pourtant, on n’a aucune garantie qu’il y aura un vaccin en quantité suffisante pour tous et à un prix abordable ! » L’humanitaire en conclut que, « face à la pandémie, il n’est pas possible de laisser les commandes à cette industrie. Il faut mutualiser les efforts et les ressources afin de sortir ensemble de cette crise ». Le peu de succès de la plateforme C-TAP auprès des pays riches (à la remarquable exception de la Norvège) semble indiquer que l’on n’emprunte guère cette voie : « Après une première vague de solidarité, on voit apparaître un repli nationaliste. Les pays riches veulent s’approprier les ressources, comme si eux seuls étaient concernés. » Elle prend l’exemple de l’hydroxychloroquine : « Dès que sa potentielle efficacité a été évoquée, les États se sont jetés sur les stocks existants. » Elle rappelle qu’en 2009, déjà, lors du début de panique face à l’épidémie de grippe H1N1, « les pays africains n’arrivaient pas à se procurer ni le vaccin ni le Tamiflu », médicament alors présenté comme efficace contre cette souche de grippe. 
 
Dans un article de son numéro de mai, la revue scientifique Nature recense pas moins de 115 projets de vaccins. « La publication de la séquence génétique du SARS-CoV-2 le 11 janvier a déclenché une activité intense et globale », se félicite les équipes de la CEPI. Cette dernière, fondée en 2017 en réaction à l’épidémie d’Ebola et financée par des gouvernements et des fondations, est basée à Oslo, en Norvège, et travaille avec les pouvoirs publics et des labos privés afin de soutenir le développement des vaccins. Pour l’économiste Frédéric Bizard, spécialiste des systèmes de santé, sur ces 115 candidats, « 10 à 15 sont très sérieux ». Et les Chinois sont bien placés dans cette course. Le ministère de <span "="">la Santé rapportait fin mai que cinq vaccins étaient en phase de test (dont plusieurs en phase 2), sur 2 575 volontaires au total, sans qu’« aucun effet indésirable majeur » ne soit pour le moment signalé. Deux projets sont développés par China National Biotech Group, un autre par CanSino Biologics, avec l’armée chinoise, et un autre par Sinovac Biotech. Cette société avait été la première, en 2009, à commercialiser un vaccin contre la grippe H1N1. Pei Cheng Lin, l’un des directeurs du laboratoire, a indiqué à France Info, début juin : « Nous sommes en train de parler de la troisième phase de l’essai clinique avec l’OMS et des pays étrangers. » Optimiste, Pékin parie sur un vaccin fin 2020 ou début 2021. Frédéric Bizard explique que le prix et l’accessibilité d’un vaccin contre le Covid-19 dépendront de l’identité du propriétaire du brevet déposé : « Une fondation d’utilité publique, comme l’institut Pasteur, ou bien une entreprise sous contrat avec les États-Unis ? » 
 
Car à deux reprises depuis le début de la pandémie, les ÉtatsUnis de Donald Trump – dont le slogan est « America First » – ont été surpris à chercher à bénéficier de l’exclusivité d’éventuelles découvertes. Le 15 mars dernier, le journal allemand Welt am Sonntag a révélé que CureVac avait été approché par Washington. Le labo allemand a démenti, mais les autorités du pays, furieuses, ont confirmé. Le géant français Sanofi s’est retrouvé dans le même embarras mi-mai, après que son PDG, le Britannique Paul Hudson, a reconnu dans une interview à Bloomberg la possibilité de réserver la primeur d’un vaccin : « Le gouvernement américain a le droit aux plus grosses précommandes, car il a investi et pris le risque. » Face au tollé, il s’est fendu d’un e-mail d’excuses à ses salariés. Excuses ne changeant rien sur le fond, selon Frédéric Bizard : « Sanofi a révélé une clause du contrat. Les investissements de l’Autorité pour la recherche et développement avancée dans le domaine biomédical (BARDA) seraient conditionnés à la distribution des doses en priorité aux Américains ! Remarquez que, dans ses excuses, Paul Hudson promet de distribuer à tout le monde… sans préciser à qui en priorité.» 
 
OPÉRATION « STAR TREK » 
Aux États-Unis, la pandémie a déjà causé plus de 100 000 décès. Un bilan alourdi par un système de santé qui, dans la pratique, restreint l’accès des soins aux plus pauvres, et notamment des Afro-Américains [voir Afriquemagazine.com, « Le Covid-19, symbole des inégalités raciales aux États-Unis »]. Ces injustices flagrantes donnent du carburant aux manifestations déclenchées par la mort de George Floyd, fin mai. Le virus craquelle tout l’édifice. Trump est donc prêt à tout pour acquérir un vaccin qui ferait peut-être oublier sa gestion effarante de la pandémie. Afin d’accélérer la recherche, il a annoncé mi-mai un partenariat public-privé, l’opération Warp Speed (« vitesse fulgurante », une référence à la série télévisée Star Trek). À la tête de cette task force, un scientifique né au Maroc : Moncef Slaoui [voir portrait ci-après], ex-numéro 2 du géant GSK et membre du conseil d’administration du groupe de biotechnologie Moderna. Le challenge ? Mettre au point un vaccin, puis fournir – aux Américains, bien sûr ! – 100 millions de doses en novembre (le mois de l’élection présidentielle), 200 millions en décembre et 300 millions en janvier (où sera investi le nouveau locataire de la Maison-Blanche). Trump a comparé cette opération au Projet Manhattan, le plan pour mettre au point la bombe atomique durant la Seconde Guerre mondiale. Afin d’assister le docteur Slaoui, Trump a d’ailleurs nommé un général quatre étoiles expert en logistique, Gustave F. Perna. La mise en scène militaro-hollywoodienne et la brièveté de cet échéancier – resserré afin de suivre le calendrier électoral d’un président ubuesque en quête d’un second mandat – ne doivent pas faire oublier la réalité scientifique : un vaccin n’est pas un simple médicament, mais, comme le définit l’OMS, « une préparation administrée pour provoquer l’immunité contre une maladie en stimulant la production d’anticorps », souvent sous la forme de « suspensions de micro-organismes inactivés ou atténués ». Élaborer une telle préparation est donc extrêmement complexe. Jens Spahn, le ministre allemand de la Santé, rappelle que développer un vaccin « fait partie des tâches les plus difficiles de la médecine ». Et que cela pourrait même prendre « plusieurs années »…
 
 UN GOULOT D’ÉTRANGLEMENT 
« La norme est même de ne pas trouver de vaccin, refroidit Frédéric Bizard. La communauté scientifique internationale, les agences du médicament européennes sont d’accord sur un relatif consensus : il n’y aura pas de vaccin opérationnel avant 18 à 24 mois. » Se posera aussi la question de sa production : « Le risque est celui d’un goulot d’étranglement », précise l’économiste. Il existe peu d’usines de vaccins : « Une soixantaine dans le monde, contre des milliers pour les médicaments. C’est pour cela que Bill Gates [l’un des principaux bailleurs de fonds du GAVI via sa fondation, ndlr] appelle à en construire sans tarder. » Nathalie Ernoult, de MSF, estime que 8 milliards de doses d’un éventuel vaccin seraient nécessaires pour couvrir les besoins de l’humanité. Or, selon les chiffres de l’Agence de développement de l’Union africaine, publiés le 28 avril, l’industrie pharmaceutique du continent, même si elle pesait 28,56 milliards de dollars en 2017 (contre 5,5 en 2007), ne pouvait couvrir, avant la pandémie, que 25 à 30 % des besoins en médicaments et moins de 10 % en matériel médical… 
 
Le président chinois Xi Jinping a promis le 18 mai que, si son pays trouvait un vaccin, il l’érigerait en « bien public mondial ». D’aucuns y verront une tentative pour se racheter, le nouveau coronavirus étant apparu sur le sol de la Chine. Donald Trump, après avoir accusé l’OMS d’être « la marionnette » de Pékin, lui a donné « un mois pour se réformer » le 19 mai, avant de couper les ponts le 29 mai, date à laquelle l’organisation onusienne a lancé la plate-forme solidaire C-TAP… « Il est faux de dire que l’OMS a tardé à réagir face à la pandémie, tempère Frédéric Bizard. Elle a pointé le risque dès janvier. En la montrant du doigt, Trump cherche un bouc émissaire pour faire oublier ses propres errements. » La cible est facile : son électorat exècre les Nations unies, supranationales, et tout ce qui s’y apparente. Pour Devi Sridhar, professeure de santé publique mondiale à l’université d’Édimbourg interrogée par BBC Afrique, l’OMS n’avait pas d’autres choix face à Pékin : condamner l’attitude de la Chine aurait valu à Tedros Adhanom Ghebreyesus « cinq minutes de gloire », mais aurait « entravé la réponse mondiale au Covid19 », analyse l’universitaire. De son côté, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a comparé Donald Trump – sans daigner le nommer – à « un virus politique » et a indiqué que les deux pays étaient « au bord d’une nouvelle guerre froide ».