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Détox ou intox ?

Par Calixthe Beyala
Publié le 22 février 2011 à 13h36
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C’EST SI INATTENDU DE LA PART DE CETTE SOCIÉTÉ qui a su tutoyer étoiles, sciences et technologies, que je ne peux m’empêcher d’éclater de rire.
Oui, je rêve, pincez-moi, je vais me réveiller, mais la vérité est là, sous mes yeux, bien visible. Ils sont tous devenus des broussards, et je pèse mes mots. On parle de « détoxication ». Des professionnels de cette nouvelle tendance vendent cette aberration, paisibles et sereins comme la vérité. On crée des centres de détox, des hôtels détox quatre étoiles, des restaurants détox classieux, des bars détox branchés. Tout le monde n’a plus que ce mot sur les lèvres. On « détoxe » à chaque instant, à chaque coin de rue, en premier lieu les people, les stars, quoi ! Détoxication ? Élimination des toxines.

Ils nous disent que c’est la nouvelle façon, voire la meilleure, manière de vivre. Qu’il convient d’éliminer les saletés de l’organisme, d’expulser les encombrements des nerfs, d’évincer les débris du sang, de purifier les os, de nettoyer l’estomac, de l’essorer jusqu’à lui donner sa pureté originelle Et voilà nos fous de la détox prêts à s’affamer dans des restaurants trois étoiles. On leur fait payer des sommes exorbitantes pour jeûner. On leur fait brouter deux brindilles d’herbes pour le prix d’un kilogramme de caviar. On leur administre des lavements pour soi-disant nettoyer l’organisme. Quand je pense à la terreur et aux douleurs d’estomac que provoquait chaque séance de purge que m'administrait ma grand-mère, je m’étonne qu’un être possédant toute sa raison paye pour une telle souffrance.

Sadiques, mes compatriotes ? J’en sais foutre rien ! Et ils sont contents. Et ils sont heureux de se ruiner à ne rien manger, de se ruiner à maigrir jusqu’à l’affaiblissement. Et les voilà à dire que « c’est fabuleux ! Qu’ils se sentent revivre ! qu’ils se portent encore mieux que le premier jour de leur naissance etc., etc. Certains centres leur proposent des soins spécifiques valant des fortunes, avec des spécialistes de je ne sais trop quoi. On les allonge par terre avec des ampoules blanches, des ampoules rouges, des infrarouges, tout le tralala qui n’est pas sans me rappeler l’attirail du sorcier africain, du ngangan de mon village, avec ses cauris, ses plumes d’oiseaux, ses crottes de chat. Tandis qu’ils sont couchés sur des matelas, les experts posent leurs mains au-dessus de leur corps, sans les toucher, il paraît que cette technique détend et renouvelle l’énergie. D’autres encore leur font tremper les pieds dans d’étranges potions pour les « détoxiquer ».

D’autres encore leur programment des tours dans les bois. On leur dit de demander l’autorisation aux arbres, afin d’aspirer leur énergie. Et mes compatriotes obtempèrent, les yeux fermés, la conscience bouchée, la raison en déperdition. Ils « vampirisent » les arbres à grands coups d’embrassades, et ils y croient. Et moi, moi votre toute dévouée, cette naïveté me glace. Je me dis que si mes compatriotes ont envie de s’affamer, il leur suffit d’aller dans un coin du monde où l’on crève la dalle sans déranger personne. Je me dis que, finalement, c’est une bonne idée que de proposer de la vacuité à une civilisation en perte de repères. Je me dis qu’il faudrait que j’arrête mon métier d’écrivain, trop astreignant. Qu’il serait temps que je me spécialise dans le charlatanisme. Ça doit bien nourrir son escroc.

Chronique [ POING FINAL ! ] de Calixthe Beyala parue dans le numéro 287 (août/septembre 2009) d'Afrique magazine.