Discours et réalités
Souveraineté. C’est le grand mot-valise de l’époque. Le code magique qui assurerait de la force, de la prospérité, davantage d’indépendance. À force de discours, de colloques, de tribunes, de proclamations. En Afrique de l’Ouest, dans les pays de l’AES, le concept claque plus fort encore qu’ailleurs et, de manière générale, les militaires au pouvoir évitent de trop s’étendre sur le comment et sur le contenu. Et sur les échecs de terrain. Le souverainisme permet aux populismes de s’appuyer sur le rêve, de séduire des jeunesses paupérisées, en mal d’horizon et d’avenir. Et qui se sentent rejetées par le monde extérieur.
Une illusion dangereuse. La souveraineté, ce n’est pas le discours. C’est affronter ses dépendances, accroître ses marges de manœuvre, créer plus de richesses, des chaînes de valeur cohérentes. La souveraineté, c’est la maîtrise progressive. C’est affronter la réalité de manière plus efficace.
Et la réalité, justement, s’impose à nous. L’Afrique est en croissance rapide : 4,2% attendus en 2026, au-dessus de la moyenne mondiale de 3,1%. Vingt-deux pays au-delà de 5%. Douze des vingt économies les plus dynamiques de la planète sont africaines. Mais on peut croître et rester dépendant. Croître en vendant ses matières premières brutes, en important une grande partie de ce que l’on mange, en hébergeant ses données ailleurs. Le continent a importé pour 97 milliards de dollars de produits agricoles entre 2021 et 2023, un chiffre en hausse de 19% sur une décennie. Et pourtant, nous possédons 60% des terres arables non cultivées de la planète.
Nous produisons 1% des vaccins que nous consommons. L’Union africaine s’est fixé 60% à l’horizon 2040, un objectif qui souligne surtout le gouffre. Nous importons entre 70% et 90% de nos médicaments. Le Covid et l’actuelle épidémie d’Ebola en RDC nous l’ont appris avec brutalité : l’Afrique est tout au bout de la file d’attente.
Le numérique ? Les start-up ? La demande africaine en matière de calcul va quintupler d’ici à 2030. Or, nous n’avons ni les datacenters ni l’énergie suffisante pour faire tourner la machine. Et c’est la différence entre subir l’intelligence artificielle et compter parmi ses acteurs.
Être réellement souverain, c’est accepter que la bataille sera longue et difficile. C’est encourager les innovateurs et les disrupteurs. C’est accepter qu’une grande partie de la dynamique doit venir de l’entreprise. Les PME, formelles et informelles, sont au cœur du tissu économique. Et pourtant, elles étouffent : la Banque africaine de développement (BAD) chiffre à 330 milliards de dollars le déficit annuel de financement qui les empêche de croître. L’une des clés dort dans nos banques, nos fonds de pension, notre diaspora – près de 4 000 milliards de dollars qui sommeillent, faute d’instruments pour les mettre en mouvement. La Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (Nafad), lancée en 2026 à Brazzaville par la BAD, vise précisément à capter cette épargne dormante.
Être souverain, ce n’est pas s’isoler du monde. Ce n’est pas l’autarcie. Au contraire, c’est la capacité à s’engager. À choisir ses dépendances, sans les subir. À décider avec qui on commerce et selon quels termes. La capacité à attirer des capitaux, des investisseurs, des partenaires, des touristes… Nous en avons besoin ; le reste, c’est de la littérature. La souveraineté, c’est la séduction.
D’ailleurs, cette ouverture à l’autre commence ici, en Afrique. Produire et s’industrialiser exigent des pôles régionaux, des marchés intégrés, des zones monétaires opérationnelles, des partenariats transfrontières d’intérêts communs. Un continent de 54 États fragmentés restera fragile de manière permanente. D’où l’importance stratégique de ne pas enterrer la ZLECAf dans la bureaucratie et les manœuvres court-termistes. La zone de libre-échange n’est pas un supplément d’âme : c’est la condition matérielle de tout le reste.
Vient alors le mot réellement clé, celui sans lequel tout effort est vain : gouvernance. La capacité de la puissance publique à agir de manière effective et transparente. Sa capacité à encadrer. À lutter contre la corruption. Aucun des défis ne se règle par la seule proclamation ou par le seul financement. Produire ses vaccins suppose des agences réglementaires crédibles. Nourrir son marché suppose du foncier sécurisé, du crédit qui atteint réellement les agricultrices. Mobiliser 4 000 milliards de dollars suppose des marchés où l’on ose placer son épargne. Attirer les investisseurs, c’est respecter la règle de droit. La souveraineté, c’est aussi une exigence intérieure. Un contrat entre gouvernants et gouvernés.