Dix balises sur la route de 2030
Le projet est exigeant. Il s'agit de transformer l'économie, d'accélérer les réformes et de moderniser le pays plus rapidement. Un véritable changement d'échelle, qui implique une mobilisation nationale.
Depuis 2011 et l'arrivée d'Alassane Ouattara au pouvoir, la Côte d'Ivoire a fait de la planification un véritable instrument de pilotage et de vision. Une « grille nationale » qui permet de fixer les axes stratégiques, les priorités en matière d'objectifs et de ressources, de suivre dans la durée l'action du gouvernement et de mesurer les résultats effectifs. Trois plans nationaux de développement se sont succédé (2012-2015, 2016-2020, 2021-2025) avec, à chaque fois, des critiques sur des « ambitions » qui seraient parfois « exagérées ». Mais les plans ont tous connu des taux d'exécution élevés, y compris le cycle qui vient de s'achever – pourtant percuté par les répercussions de la crise du Covid-19 et de la guerre en Ukraine. Le PND 2026-2030 ouvre donc un quatrième acte dans la course à l'émergence. Avec une approche qui incarne un véritable changement de dimension. Un chapitre à la fois nécessaire et ambitieux, celui de la transformation rapide de l'économie, de la modernisation du pays, de l'accélération des réformes, celui du changement d'échelle et de la création de richesses liées à l'entrepreneuriat et à l'initiative privée.
1. Un saut qualitatif
Depuis 2011, l'évolution est continue : PIB par habitant multiplié par trois, de 1 062 à 3 148 dollars, croissance moyenne supérieure à 6 % par an, investissements massifs dans les infrastructures. En quinze ans, la Côte d'Ivoire s'est installée parmi les dix premières économies du continent, avec un PIB global qui tend vers 100 milliards de dollars. Le PND 2026-2030 s'appuie sur cette dynamique, tout en visant plus haut et sur une période « courte » de cinq ans : porter le PIB par habitant à 4 500 dollars. Faire passer le taux de pauvreté sous la barre des 20 %. Créer suffisamment d'emplois pour porter la population active de 11,5 à 14 millions de personnes. Rejoindre, enfin, le rang des pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure. Un saut à la fois quantitatif dans les volumes engagés et qualitatif dans la nature même de l'économie visée : moins de matières premières brutes, plus de valeur ajoutée ; moins d'État, plus de secteur privé ; moins d'aide, plus de liberté financière et de partenariats d'investissement. Il implique une mobilisation nationale, de l'État comme des entreprises. Une mobilisation des financements, interne et externe, à la hauteur des sommes engagées. Une mobilisation des ressources humaines, formées et prêtes à porter ce cap. Il implique aussi de lutter contre les inégalités et la pauvreté. Le pays avance vite, mais les indicateurs sociaux ne sont pas encore alignés et les fragilités sont nombreuses. Le tout s'inscrit dans un contexte régional et mondial incertain, marqué par les tensions géopolitiques et le resserrement du crédit.
Un vrai pari, historique, économique et social, qui engage le pays tout entier. Il faudra assumer la réforme et le changement pour absorber le dynamisme démographique. Les Ivoiriens seront près de 35 millions en 2030 et 42 millions à l'horizon 2040…
Ce cycle coïncide avec le quatrième mandat présidentiel d'Alassane Ouattara, entamé fin 2025. Le PND apparaît ainsi comme l'aboutissement des années ADO et d'une trajectoire entamée quinze ans plus tôt. C'est l'approche du président, son projet et sa méthode qui s'incarnent dans ce nouveau cycle et ce changement d'échelle.
2. Un changement de paradigme
114 838,5 milliards de FCFA, soit 209 milliards de dollars sur cinq ans. C'est l'enveloppe globale d'investissement prévue. Le montant est impressionnant. Mais le véritable basculement réside dans le mode de financement. Pour la première fois, 70 % de l'enveloppe (80 614,7 milliards de FCFA) est appelée à venir du secteur privé, national et international. C'est un changement de paradigme assumé. Le dynamisme, la croissance, la création d'emplois doivent venir de plus en plus de l'entreprise. La capacité d'action de l'État a ses limites, en particulier en matière de dette publique globale. Il ne peut pas agir sur tous les fronts de l'économie, en particulier dans la mobilisation des capitaux.
C'est la toile de fond structurante de ce PND : la capacité d'investissement est la clé du développement. Et l'investissement doit de plus en plus être généré par le secteur privé. En 2026, les investissements devraient représenter plus de 23 % du PIB, contre seulement 14 % en 2011. L'objectif est d'atteindre environ 30 % en 2030, avec une part quasi constante pour le public (9 %), un contrôle de l'endettement externe et une montée en puissance de la part du privé (plus de 20 %). Un effort d'autant plus considérable pour le secteur privé que le PIB lui-même doit continuer de grossir sur la période, passant d'environ 80 à 130 milliards de dollars.
Les investissements directs étrangers (IDE) auront évidemment un rôle stratégique à jouer. Selon le rapport 2026 de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), la Côte d'Ivoire a attiré 2,03 milliards de dollars d'IDE en 2025, en hausse de 37 % sur un an – une performance solide dans un contexte où les flux vers l'Afrique ont globalement reculé de 26 %, malgré les mégaprojets enregistrés ailleurs sur le continent (Égypte, Guinée, Mozambique). Le pays entre ainsi dans le top dix des destinations africaines, en neuvième position, une place gagnée à la régulière, plutôt que gonflée par une opération exceptionnelle.
L'entreprise ivoirienne reste le maillon essentiel pour promouvoir une base productive solide, axée sur la transformation locale des matières premières et des produits agricoles, et sur le développement de filières industrielles stratégiques. Un relais pour pousser l'industrialisation, l'économie de services, la formalisation progressive de l'économie. Sur les secteurs stratégiques – énergie, infrastructures, transports –, la Côte d'Ivoire cherche à développer une approche dynamique de partenariats public-privé, où les entreprises investissent et exploitent. Le pays a également mis en place une politique de champions nationaux pour favoriser l'émergence de grands groupes, capables d'agir sur la scène africaine et internationale, de structurer des chaînes de valeur intégrées et de stimuler un écosystème de PME locales performantes.
C'est l'enjeu majeur de ce volet privé : le tissu entrepreneurial est composé à plus de 90 % de petites et moyennes entreprises, encore peu bancarisées, et le plus souvent informelles. La modernisation de ce monde laborieux, au sens propre du terme, et son entrée rapide dans l'économie formelle, est l'une des clés de la réussite du plan et de la mutation entrepreneuriale du pays.
3. Le rôle de l'État : infrastructures, cohésion sociale, missions régaliennes
Le secteur privé devra assurer 70 % de l'effort. Et 30 %, soit 37 933 milliards de FCFA de besoin de financement, demeure à la charge de l'État : infrastructures, investissement social, inclusion, éducation, formation professionnelle… Cette enveloppe sera couverte en partie par le recours aux marchés financiers et en partie par la mobilisation des partenaires bilatéraux et multilatéraux, des fonds d'investissement, des banques, des entreprises privées et publiques, des acteurs réunis au sein du Groupe consultatif (11 138 milliards de FCFA).
Ce Groupe consultatif s'est réuni à Abidjan les 8 et 9 juillet, et il a clairement marqué son adhésion aux objectifs du plan, sa confiance dans la trajectoire économique du pays. Le 8 juillet, les bailleurs bilatéraux et multilatéraux ont annoncé leurs engagements de financement : 80 milliards de dollars, près de quatre fois l'objectif fixé. Le 9 juillet, place aux investisseurs : plus de 700 acteurs privés, dont des délégations du Medef et de la CGEM marocaine, face aux 800 projets profilés du plan, à financer en direct ou en partenariat public-privé. Ce qui se jouait dans cette séquence, c'est la crédibilité de la Côte d'Ivoire et sa signature. Elles ont été plus qu'honorées.
L'État reste le premier interlocuteur du monde extérieur et le garant des engagements ivoiriens. Et il se concentre aussi sur ce que lui seul peut faire. Avec, d'abord, ses missions régaliennes. Le pilier 1 du PND – paix, sécurité et stabilité durables – repose sur une approche que le document officiel qualifie de « coordonnée, préventive et dissuasive » : renforcement des capacités de défense, sécurisation des zones frontalières du nord, protection des zones de production agricole.
Deuxième mission, portée par le pilier 6 : la modernisation de l'État lui-même. Digitalisation des services publics et des procédures administratives, lutte contre la corruption, transparence budgétaire, gouvernance locale, consolidation de l'État de droit. L'ambition affichée est celle d'un État « diligent et efficace », stratège plutôt qu'omniprésent, qui pilote la transformation économique, veille à la gestion optimale des ressources publiques, mais délègue au privé ce que le privé fait mieux.
Troisième mission, enfin : l'investissement social et inclusif. Le document officiel emploie une formule qui mérite d'être citée : promouvoir un État « empathique, attentif et bienveillant envers l'ensemble de ses citoyens, en portant une attention particulière aux plus vulnérables ». Les dossiers sont multiples et concrets dans un pays qui doit encore faire face aux inégalités de revenus : l'extension de la couverture maladie universelle (CMU), les filets sociaux et les transferts monétaires productifs, les programmes sociaux du gouvernement (en particulier pour la jeunesse, comme le PJGouv), le logement, l'éducation, la formation professionnelle… C'est là que le plan sera jugé par les Ivoiriens eux-mêmes, moins sur les milliards annoncés que sur les écoles, les hôpitaux, les transports et les emplois qui en sortiront.
4. La crédibilité financière, la dette et l'investment grade
Comment financer un plan de cette ampleur sans faire peser un fardeau de la dette insoutenable ? Chaque nouveau plan pose cette même question de l'équilibre financier. Il faut se souvenir d'où vient le pays : en 2012, au sortir de la décennie de crise, la Côte d'Ivoire obtenait son allègement au terme de l'initiative PPTE – le dispositif réservé aux pays pauvres très endettés, l'antichambre du défaut. Quatorze ans plus tard, l'équation s'est inversée, la Côte d'Ivoire est crédible, elle accède « normalement » aux marchés de capitaux internationaux. En février 2026, le Trésor a levé 1,3 milliard de dollars sur les marchés à 5,39 %, le taux le plus bas de toute l'Afrique subsaharienne depuis cinq ans, avec un livre d'ordres qui a atteint cinq fois le montant recherché. Cette attractivité ne repose pas sur la communication : c'est la condition même de la soutenabilité du PND.
La gestion de cette dette s'impose donc comme un paramètre clé. Une étape significative a été franchie le 24 juin dernier, dix jours avant la réunion du Groupe consultatif. L'analyse de viabilité de la dette, conduite conjointement par le FMI et la Banque mondiale, a reclassé la Côte d'Ivoire en risque de surendettement « faible ». Le seul pays d'Afrique subsaharienne dans cette catégorie, et une rupture avec plus d'une décennie passée en risque « modéré ». Derrière ce reclassement, des paramètres encourageants : une dette publique ramenée à 57,6 % du PIB en 2025, en baisse de 2,6 points sur un an – la première décrue du ratio depuis plus de dix ans –, un déficit budgétaire ramené à 3 % du PIB, conforme au critère UEMOA, et une gestion active saluée par les institutions : le reprofilage des maturités courtes engagé en 2024 générera à lui seul une économie de 2,3 points de PIB sur le service de la dette d'ici 2032.
Reste que l'équilibre demeure complexe. La dette a crû avec les besoins du développement : le service est passé de 2 736,6 milliards de FCFA en 2020 à 6426,5 milliards en 2025, plus qu'un doublement en cinq ans. Le FMI lui-même, tout en délivrant son satisfecit, appelle à la vigilance : le déficit remontera temporairement à 3,8 % du PIB en 2026, avant un retour programmé à 3 % d'ici 2028, tandis que la pression fiscale – 15% du PIB, loin de la norme UEMOA de 20 % – limite encore les marges de manœuvre internes. Une dette soutenable, en somme, mais qui reste une dette. Le reclassement de juin ne dit pas que le risque a disparu ; il dit que le pays a démontré sa capacité à le gérer. C'est toute la différence et tout le pari des cinq prochaines années.
L'autre paramètre de la stratégie ivoirienne consiste à atteindre le graal du monde financier : l'investment grade. Ce seuil, fixé par les trois grandes agences de notation – S&P, Moody's, Fitch –, sépare l'univers des emprunteurs en deux catégories : au-dessus, les signatures jugées suffisamment sûres pour accueillir l'argent des investisseurs institutionnels soumis à des règles de prudence strictes (caisses de retraite, assureurs, fonds souverains), qui n'ont tout simplement pas le droit de placer leurs fonds ailleurs ; en dessous, la catégorie dite « spéculative », où les capitaux se font plus rares et plus chers. Franchir ce seuil, c'est changer de monde : accéder à une base d'investisseurs infiniment plus large et emprunter durablement et moins cher. La Côte d'Ivoire n'y est pas encore, mais elle s'en approche méthodiquement. Notée BB par S&P et Fitch, Ba2 par Moody's, BB+ par la japonaise JCR, elle se trouve aujourd'hui à deux crans seulement de ce seuil tant convoité. Et, depuis décembre 2025, c'est la deuxième économie la mieux notée d'Afrique, derrière le Botswana.
5. Vers une révolution agricole
Avant d'être une économie de services ou une future puissance industrielle, la Côte d'Ivoire est une nation agricole. C'est le cœur de sa richesse. C'est aussi la force du lien entre les Ivoiriens et leur terre nourricière, au cœur des traditions et du tissu social. L'agriculture, la pêche et l'agro-industrie contribuent à 23 % du PIB national. Le secteur concentre plus de 40 % des emplois, assure 60 % des exportations et demeure stratégique tant pour la croissance que pour la stabilité sociale. Premier producteur-exportateur mondial de cacao, la Côte d'Ivoire s'impose aussi comme un leader africain dans l'anacarde, le café, le caoutchouc (la production a presque quintuplé entre 2015 et 2023), l'huile de palme, le coton, la mangue ou encore l'ananas…
Depuis une décennie, la transformation locale progresse. La part de cacao transformé dans le pays est passée de 28 % à 42 % entre 2019 et 2024. Celle de l'anacarde a presque triplé sur la même période, pour atteindre 34 %, avec 14 000 emplois directs à la clé. D'autres filières suivent : le riz, en croissance de plus de 10 % par an depuis 2020, l'élevage et la pisciculture, qui visent à couvrir respectivement 70 % et 100 % des besoins nationaux d'ici à 2030. Mais les fragilités structurelles demeurent : la marge de transformation reste massive, et c'est l'objectif du concept d'agro-industrie que le plan veut installer. Tout comme la marge de modernisation : 3 % seulement des terres irriguées, 30 000 tracteurs pour 7 millions d'hectares, une transformation encore marginale hors cacao et cajou, et 70 % d'exploitants qui peinent à sortir de la subsistance, peu financés, peu outillés, exposés aux aléas climatiques.
La lecture des lignes budgétaires souligne les priorités. La transformation locale, d'abord : le soutien à l'installation des entreprises de transformation est la plus grosse ligne du pilier – 3 154,8 milliards de FCFA, soit plus de 60 % du budget agricole. Le PND investit l'argent en cohérence avec le discours, jusqu'à l'objectif annoncé au Parlement de transformer localement, à terme, 100 % de la production de cacao. Le foncier rural, ensuite : 386,6 milliards de FCFA pour accélérer la sécurisation foncière – la reconnaissance qu'en l'absence de titres, ni l'investissement ni le crédit agricole ne décollent. Enfin, les neuf agropôles régionaux, dotés de 918 milliards de FCFA, doivent structurer les chaînes de valeur territoire par territoire : production, transformation, stockage, logistique et formations regroupées autour des grandes filières : cacao, café, hévéa, palmier, anacarde, riz, manioc, fruits et légumes, élevage, aquaculture.
Le plan mise aussi sur les leviers de productivité – semences améliorées, irrigation de proximité, mécanisation adaptée, conseil agricole modernisé – et sur la donnée, avec 336,8 milliards de FCFA pour un système intégré de statistiques agricoles et météorologiques, prérequis de l'assurance climatique désormais budgétée. Les technologies numériques – agriculture de précision, intelligence artificielle, drones – doivent attirer une nouvelle génération de jeunes « agripreneurs » sur des exploitations plus petites, mais mieux connectées aux marchés.
Les crises récentes – Covid-19, guerre en Ukraine, blocage du détroit d'Ormuz – ont rappelé une dépendance que la facture résume brutalement : plus de 2 000 milliards de FCFA d'importations alimentaires par an, environ 3 milliards d'euros, dont plus de la moitié pour le riz, le poisson et la viande. Première puissance agricole du continent, la Côte d'Ivoire achète à l'étranger une grande partie de ce qu'elle consomme.
C'est à ce paradoxe intenable que le PND 2026-2030 veut mettre un terme, en plaçant l'agriculture et l'agro-industrie au cœur de la stratégie de développement. L'objectif est clair : bâtir un secteur agricole compétitif, inclusif et résilient, capable de répondre aux besoins internes, tout en renforçant les exportations. Cette stratégie s'appuie sur une approche intégrée, combinant coordination public-privé, gouvernance renforcée, incitations fiscales et politiques d'achats publics favorables aux produits locaux. Le plan y consacre un pilier entier, le deuxième, dont l'intitulé officiel est déjà tout un programme : « Modernisation de l'agriculture, consolidation de la sécurisation foncière rurale, accroissement de la productivité et renforcement des chaînes de valeur agricoles. »
Au-delà de la croissance, la finalité est ailleurs : garantir la souveraineté et la sécurité alimentaires d'un pays en pleine explosion démographique et urbaine. Un levier de paix sociale autant qu'un pilier de l'indépendance économique. Sur ce terrain-là, le PND ne promet pas seulement des points de PIB ; il promet que la première puissance agricole d'Afrique de l'Ouest cessera de dépendre des autres pour se nourrir.
6. Une économie diversifiée : industrie, numérique et services
Comment un pays choisit-il ses filières d'avenir ? Le PND 2026-2030 répond par une méthode pour maximiser les chances de réussite : partir de ce que le pays sait déjà faire et remonter la chaîne de valeur plutôt que de changer de trajectoire. Le plan y consacre son troisième pilier, dont l'intitulé officiel dit déjà la philosophie : « Promotion de l'investissement privé, des champions nationaux et réduction de l'informalité. »
Au cœur du dispositif, sept grappes industrielles identifiées comme points d'ancrage du développement manufacturier : agro-industrie, chimie et plasturgie, matériaux de construction, industrie pharmaceutique, textile, assemblage automobile et pièces détachées, emballage. La première d'entre elles, l'agro-industrie, s'adossera aux neuf agropôles régionaux du pilier agricole : les usines de transformation viendront s'installer autour de ces sites où s'organise la production.
Faire de l'industrialisation une priorité nationale répond à une logique d'entraînement global. Elle génère des effets multiplicateurs sur tout l'écosystème : infrastructures, logistique, services, formation professionnelle, sous-traitance, innovation. Elle permet également de réduire l'économie informelle, qui freine la qualité des emplois, la compétitivité nationale et la mobilisation des ressources fiscales. Nouveauté de ce cycle : l'industrialisation se veut désormais durable. L'émergence de nouvelles zones industrielles (1 215,3 milliards de FCFA budgétés pour leur développement) s'accompagne d'exigences en matière d'efficacité énergétique, de gestion des déchets, de traitement des eaux usées et de limitation des émissions. Des initiatives pilotes promeuvent l'économie circulaire – recyclage des plastiques, valorisation des sous-produits agricoles, cogénération d'énergie dans l'agro-industrie. La transition technologique et écologique n'est plus une contrainte extérieure : elle cherche à s'intégrer au modèle.
Le plan intègre aussi l'exigence d'une économie numérique adaptée aux enjeux du siècle, avec un objectif chiffré : doubler la contribution du secteur au PIB d'ici à 2030. Le socle se construit méthodiquement : plus de 5 000 kilomètres de fibre optique déployés, un programme de connectivité rurale pour les localités encore en zone blanche, la numérisation progressive de l'administration et la naissance de centres comme celui d'Anoumabo, à Abidjan, qui sera bientôt le plus important d'Afrique de l'Ouest. La Stratégie nationale de l'intelligence artificielle a été lancée en mars 2025 et dotée de 1 300 milliards de FCFA, auxquels s'ajoutent 1 900 milliards pour la stratégie jumelle de gouvernance des données. L'enjeu dépasse le pays : selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), l'IA pourrait contribuer à hauteur de 1 200 milliards de dollars au PIB du continent d'ici à 2030. Mais une stratégie publique ambitieuse reste une stratégie publique et un écosystème tech ne se décrète pas. Il faudra mobiliser les investisseurs, internationaux et nationaux, vers les projets d'économie digitale, les start-up et l'IA. Dans cette course, la formation des talents sera décisive.
Cette exigence numérique pourra s'appuyer également sur le dynamisme du secteur des services. Il représente déjà plus de la moitié du PIB national. Télécommunications, nouvelles technologies, commerce, transports, tourisme, finance : la dynamique est alimentée par la digitalisation, l'essor de la fintech – le pays compte 25 millions de comptes mobile money, un levier d'inclusion financière décisif, là où la bancarisation classique reste faible – et la montée en puissance du retail moderne – centres commerciaux, franchises, supermarchés… Elle accompagne l'émergence d'une classe moyenne urbaine, bancarisée, consommatrice, connectée. Le développement de l'hospitality business – hôtellerie, restauration, événementiel, mobilité urbaine – illustre cette mutation des modes de vie. Dans cette logique, le PND prend le tourisme au sérieux : 1 650,2 milliards de FCFA lui sont dédiés, dont une ligne de plus de 1 500 milliards pour constituer des réserves foncières d'utilité touristique, l'objectif étant de hisser le secteur à 11 % du PIB et le pays au rang de cinquième destination africaine. Le tertiaire joue ainsi un rôle clé dans la modernisation globale : il crée des emplois qualifiés, adaptés à la jeunesse, absorbe une large part de la population active et contribue à la formalisation progressive du tissu économique.
7. Les grands travaux et les infrastructures
Le focus sur les infrastructures ne date pas de ce plan. C'est même l'une des grandes constantes de l'État ivoirien. Félix Houphouët-Boigny en avait fait la marque du premier « miracle ivoirien ». Depuis 2011 et l'arrivée au pouvoir d'Alassane Ouattara, l'effort est redevenu permanent, systématique, budgété plan après plan. Pour ADO, la clé, c'est la compétitivité de l'économie. La croissance économique du pays, comme sa croissance démographique, exerce une pression permanente sur ses infrastructures : chaque point de PIB supplémentaire, chaque million d'habitants en plus appelle davantage de routes, de ports, d'énergie. Et une nation qui vise 7,2 % de croissance annuelle a besoin d'une backbone logistique et énergétique capable de l'absorber, faute de quoi les gains de productivité se perdent dans les embouteillages, les ruptures de charge et le coût du transport. L'autre versant de l'équation est territorial : intégrer le pays, connecter les bassins de production à leurs débouchés, et surtout déconcentrer une activité économique aujourd'hui presque entièrement aimantée par Abidjan.
Le PND l'assume jusque dans l'intitulé de son cinquième pilier : « Développement des infrastructures stratégiques et des pôles économiques régionaux. » Le développement des axes routiers structurants – est-ouest et nord-sud – constitue une priorité, avec l'objectif de renforcer la connectivité entre les régions, de fluidifier les échanges économiques et de faciliter la circulation des biens et des personnes.
Car l'un des défis majeurs reste l'hypercentralisation du développement autour du Grand Abidjan : cette inégalité spatiale freine l'émergence de pôles économiques régionaux et accentue les déséquilibres territoriaux. La politique de déconcentration territoriale, qui s'appuie sur les acquis du PND 2021-2025, et les investissements liés à la CAN 2023, visent à créer un maillage d'infrastructures modernes, résilientes et inclusives, capable de stimuler les économies locales et de valoriser les potentialités régionales. À travers cette logique d'aménagement du territoire – le « développement régional équilibré » est une rubrique à part entière du pilier –, il s'agit de faire des villes secondaires de véritables pôles de croissance : lieux d'innovation, d'éducation, de transformation industrielle, de services modernes, capables d'attirer investissements, compétences et initiatives entrepreneuriales. L'État accompagnera ce mouvement par le déploiement progressif d'infrastructures sociales et administratives : universités, hôpitaux, centres de formation professionnelle, guichets de services publics.
Le projet symbolique qui incarne le mieux cette double ambition, c'est le TGV Abidjan-Yamoussoukro-Bouaké-Korhogo-Ferkessédougou (640 kilomètres, 1 000 milliards de FCFA), reliant en une seule ligne le port d'Abidjan, la capitale politique, la deuxième ville du pays, un pôle agricole du nord et une ville-frontière tournée vers les marchés sahéliens. Le gouvernement promet un Abidjan-Yamoussoukro en 45 minutes, contre près de trois heures aujourd'hui. Si le projet aboutit, la Côte d'Ivoire deviendrait le second pays africain, après le Maroc, à se doter d'une vraie ligne à grande vitesse.
Reste l'équation Abidjan elle-même. La capitale économique doit, chaque jour, absorber sa propre croissance : embouteillages chroniques, pression foncière, coût du logement qui pousse les classes moyennes toujours plus loin du centre. Le métro d'Abidjan est le plus important chantier d'infrastructure du pays depuis cinquante ans. La ligne 1, longue de 37,4 kilomètres, reliera Anyama au nord à Port-Bouët au sud, en passant par le Plateau, avec 18 à 20 stations et une capacité visée de 500 000 à 540 000 passagers par jour, jusqu'à un million à terme. Un chantier confié à un consortium mené par Bouygues, aux côtés d'Alstom et de Keolis, pour un budget d'environ 1,4 milliard d'euros – et une mise en service désormais programmée pour fin 2028, après plusieurs années de retard, dû notamment aux conséquences du Covid-19. Abidjan rejoint ainsi la short-list : après Le Caire, Alger, Addis-Abeba, Lagos, Abuja et Oran, la capitale économique ivoirienne deviendra la septième ville africaine à se doter d'un vrai système ferroviaire urbain – la troisième d'Afrique de l'Ouest, derrière Lagos et Abuja.
Et au Plateau, la tour F – 333 mètres, bientôt la plus haute tour d'Afrique, déjà achevée à sa hauteur prévue – s'impose comme le symbole assumé de cette ambition : celui d'une mégalopole qui ne veut plus seulement grandir, mais changer de dimension.
8. Le boom pétrolier et gazier
La Côte d'Ivoire veut faire des hydrocarbures le « second poumon » de son économie. La formule n'est pas une image journalistique ; elle vient du gouvernement lui-même – inscrite dans le volet « mines-hydrocarbures-énergie » du troisième pilier du plan, consacré à l'investissement privé et à l'industrialisation.
Depuis la mise en production du gisement Baleine – une découverte de « classe mondiale », plus de 2,5 milliards de barils de pétrole, 3 000 milliards de pieds cubes de gaz –, en août 2023, le pays a changé de catégorie. Le 25 mai dernier, le consortium Eni-Petroci-Vitol a validé 4 milliards de dollars d'investissements pour la phase 3 de Baleine : la production de pétrole doit passer de 60 000 à 150 000 barils par jour d'ici à 2028, celle de gaz de 80 à 200 millions de pieds cubes. À côté, le champ Calao et deux découvertes plus récentes – Bubale et Calao South – confirment que le bassin sédimentaire ivoirien n'a pas fini de livrer ses surprises.
L'objectif affiché : 200 000 barils par jour d'ici 2030, ce qui placerait la Côte d'Ivoire juste derrière le Nigeria parmi les producteurs ouest-africains. Mais le pays ne joue pas la carte de l'exportation à tout prix : l'intégralité du gaz de Baleine est réservée au marché intérieur, où il alimente déjà 70 % de la production d'électricité, le pétrole et le gaz ivoiriens servant d'abord à sécuriser la transition énergétique nationale avant de générer des devises.
L'État voit plus loin que l'extraction : une deuxième raffinerie, en partenariat entre la SIR et l'américain Yaatra Ventures, doit porter la capacité nationale de raffinage de 100 000 à 270 000 barils par jour – un investissement de l'ordre de 5 à 7 milliards de dollars, selon les annonces, qui ferait de la Côte d'Ivoire un exportateur de produits raffinés vers l'Afrique de l'Ouest, et non plus seulement de brut.
Reste une question que le PND ne tranche jamais clairement : comment un pays qui vise 46,3 % d'énergies renouvelables dans son mix électrique justifie, dans le même document, un doublement de la contribution du secteur minier et énergétique au PIB, porté à 14 % d'ici 2030 ? La réponse ivoirienne, pour l'instant, tient en une phrase : les hydrocarbures comme énergie de transition, le temps que le solaire et l'hydraulique prennent le relais. Un pari sur la cohérence d'une stratégie qui avance sur deux axes que l'on présente rarement ensemble.
L'enjeu dépasse d'ailleurs le seul mix électrique : les recettes pétrolières et gazières, à mesure que la production monte en puissance, doivent aussi renforcer la capacité d'investissement propre du pays – une ressource domestique bienvenue dans un plan où, on l'a vu, la mobilisation des financements reste la priorité numéro un.
9. L'énergie, au cœur de la dynamique
Sans énergie fiable, aucune croissance durable n'est possible. C'est le dénominateur commun du plan : l'industrialisation en a besoin, la digitalisation en dépend, l'agro-industrie et ses unités de transformation locale de cacao ou d'anacarde ne tournent pas sans un courant stable. Chaque point de croissance supplémentaire, chaque usine, chaque centre de données appelle plus de mégawatts. Le PND range d'ailleurs l'énergie dans le même volet que les hydrocarbures – « mines-hydrocarbures-énergie », au sein du troisième pilier, doté au total de 35 742,4 milliards de FCFA –, un choix qui dit bien la logique : produire l'un pour sécuriser les autres.
La consommation nationale d'électricité doit croître de 6,5 % par an en moyenne sur la période 2025-2030 – un rythme que peu de pays au monde connaissent et qui oblige la Côte d'Ivoire à produire toujours plus, presque à contre-courant du temps qu'il faut pour construire une centrale. La capacité installée est déjà passée de 1 391 mégawatts en 2011 à environ 2 907 en 2023, soit plus du double en douze ans. Il faut désormais réitérer, sinon dépasser, cette performance en un temps deux fois plus court : 5 000 à 5 128 mégawatts visés d'ici à 2030, avec un mix qui doit basculer de 75 % thermique-25 % renouvelable aujourd'hui à 55 % thermique-45 % renouvelable en fin de période.
Cette bascule se construit centrale par centrale : les thermiques à cycle combiné de Songon (372 MW) et d'Atinkou (135 MW), les barrages hydroélectriques de Singrobo-Ahouaty (44 MW) et de Boutoubré (140 MW), ainsi qu'une vague de centrales solaires – Boundiali (phase 2), Bondoukou, Ferkessédougou (qui vient d'entrer en service), Katiola, Kong, Tongon, Touba, Odienné, Korhogo et Tengréla – pour plus de 537 mégawatts-crête supplémentaires. Le secteur a déjà attiré 986 milliards de FCFA d'investissements privés entre 2011 et 2023 ; 1 177 milliards supplémentaires sont attendus sur 2024-2030 – preuve que l'énergie suit la même logique de partenariat public-privé que le reste du plan.
L'ambition dépasse même les frontières nationales. La Côte d'Ivoire exporte déjà de l'électricité vers le Ghana, le Burkina Faso, le Bénin, le Togo et le Mali, et entend devenir, d'ici à 2030, l'un des principaux marchés énergétiques d'Afrique subsaharienne – un hub régional, au même titre que le port d'Abidjan pour le commerce et San-Pédro pour l'agro-industrie et la mine. Demeure un objectif presque aussi ambitieux que la production elle-même : l'accès universel à l'électricité promis à 100 % de la population d'ici à 2030, le rappel qu'une puissance énergétique régionale doit d'abord électrifier son territoire jusqu'au dernier kilomètre.
10. Le capital humain et l'inclusivité
75,6 % de la population ivoirienne a moins de 35 ans. Un dividende démographique dont on souligne volontiers les mérites. Mais qui pose aussi des exigences majeures en matière d'inclusivité. Le taux de chômage officiel ne raconte qu'une partie de l'histoire : 94,6 % de l'emploi reste informel et plus de 3 millions de jeunes ne sont ni en emploi, ni en formation, ni en études. La Banque mondiale chiffre le besoin : 5 millions d'emplois à créer sur cinq ans, simplement pour absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail.
L'effort de l'État en matière d'éducation est spectaculaire. Le nombre de collèges et de lycées publics est passé de 294 en 2011 à 902 en 2024, soit 608 établissements supplémentaires en douze ans. Au primaire, 36 126 salles de classe ont été construites entre 2012 et 2022, contre 12 986 sur la décennie précédente. Le supérieur suit le même rythme : le nombre d'universités publiques est passé de trois en 2011 à neuf aujourd'hui – Cocody, Abobo-Adjamé, Bouaké, Daloa, Korhogo, Man, San-Pédro, Bondoukou et l'Université virtuelle de Côte d'Ivoire –, portant les effectifs étudiants de 66 237 à plus de 346 000 sur la même période.
Mais les résultats restent encore en retrait de l'effort. Le taux d'alphabétisation des jeunes de 15-24 ans s'établit à 63,8 % chez les hommes, contre seulement 47,2 % chez les femmes : un écart de près de 17 points, qui dit à lui seul l'ampleur du chantier de l'égalité entre les sexes. Le taux d'analphabétisme général du pays reste, selon l'Unesco, autour de 47 %, quasiment stable depuis dix ans malgré les moyens engagés. Et à l'école, 82,8 % des élèves restent sous le seuil suffisant de compétences en mathématiques. C'est l'un des grands défis du pays avec la séquence qui s'ouvre : réformer et moderniser l'éducation, la qualité, l'adaptation des enseignements aux besoins du pays, la modernisation pédagogique. Des réponses existent et des avancées sont déjà visibles. Mais le chantier reste immense.
C'est tout l'objet du quatrième pilier du PND : « Développement du capital humain, des compétences et création d'emplois décents. » Et il ne se limite d'ailleurs pas à l'école et à l'emploi ; il inscrit comme volets à part entière l'égalité entre les sexes et l'inclusion. Le besoin est documenté : un écart de participation au marché du travail de 19 points entre hommes et femmes, un revenu féminin qui représente à peine la moitié du revenu masculin, et des femmes cantonnées, plus souvent que les hommes, à l'emploi informel et aux secteurs à faible valeur ajoutée. Ce n'est pas un supplément d'âme du plan ; c'est un gisement de croissance qui reste, pour l'instant, largement sous-exploité.
Car au bout du compte, le PND 2026-2030 n'est pas qu'une addition de chiffres et de grands travaux. Le bénéfice doit avant tout ruisseler sur la population. L'indice de développement humain du pays est passé de 0,465 en 2010 à 0,582 en 2023, la plus forte progression jamais enregistrée en Afrique subsaharienne sur la période et la quatrième mondiale – de quoi faire gagner au pays cinq places au classement mondial. L'indice de pauvreté multidimensionnelle recule, dans le même mouvement, de 0,221 en 2021 à 0,210 en 2023. Mais la Côte d'Ivoire reste un pays où le développement se partage encore insuffisamment. C'est précisément ce que le PND doit maintenant transformer en acquis durable et mieux réparti : une croissance qui tient depuis quinze ans, une signature financière reconquise, un secteur privé mobilisé comme jamais, à condition que la lutte contre la pauvreté et les inégalités, sociales comme territoriales, reste aussi une priorité nationale, un objectif commun.