Eddy L. Harris
Cet écrivain voyageur américain s’inspire de ses traversées sur le Mississipi pour ses récits autobiographiques d’une rare force. Il revient sur les traces de son enfance dans son nouveau roman.
Ma mère était la force de mon père. Elle m’a tout appris. Nous avions un rapport fusionnel, j’étais constamment à ses côtés depuis tout petit. Elle m’a transmis de fortes valeurs, telles que la dignité et la foi. Chaque dimanche, nous allions à la messe : j’aime l’idée d’être au sein d’une communauté où l’on partage quelque chose. J’aimerais écrire à son sujet, c’était un roc, elle ne croyait pas à la peur. Je retiens son goût pour le chant, elle adorait le blues et m’a transmis cette passion, elle appartenait à une famille de musiciens, de Saint-Louis. Georgia m’a appris que la musique ouvre l’esprit.
J’ai grandi avec le Mississipi. Ma vie est liée à ce fleuve, il me transporte, même si j’en ai fait la descente à plusieurs reprises. C’est lui qui me guide lorsque je suis seul, dans mon canoë, face à l’immensité et la beauté des forces naturelles. Ma première traversée il y a près de trente ans a été une étape décisive, me menant à l’écriture, à l’entrée en littérature : j’ai publié mon premier roman, Mississippi Solo. Toujours très attaché aux fleuves, j’ai eu une forte rencontre avec celui de la Charité-sur-Loire, au festival Aux quatre coins du mot. Je crois à la teneur spirituelle des lieux, des êtres.
Je retiens l’extrême générosité de l’Afrique. C’est un continent qui donne énormément, contrairement aux pays dits riches, qui sont aux antipodes, totalement dénués de cette capacité. J’aime son sens inégalé du partage, son incroyable hospitalité pour l’autre, l’étranger. Et j’avoue ma fascination pour le désert inconfortable que, depuis, j’adore. Il en émane une beauté extrême. Il y a une vie qui s’exprime au-delà du tangible : les gens y vivent dans une forme d’intemporalité irrésistible, à laquelle je me laissais facilement aller. Je suis encore marqué par mon passage en Guinée-Bissau, au Maroc, en Tunisie. Ainsi que par ma vie aux côtés des Algériens à Ghardaïa ou à Tamanrasset dans les années 1990, ou par la cérémonie du thé face au fleuve Niger sous la khaïma dans les camps nomades. Il y règne une sérénité d’une rare force qui me manque aujourd’hui.
Mes voyages m’ont appris l’importance de la rencontre humaine. Et l’importance de la liberté et de la solitude, qui nourrissent mon écriture. Je suis un écrivain qui s’inspire de l’humain. Au plus fort de mes voyages, je comprends à quel point nous sommes, aux quatre coins du monde, à la fois différents et semblables. J’ai senti que j’étais américain lorsque j’ai sillonné l’Afrique australe et que j’ignorais tout de cette culture. Et j’en arrive à la conclusion que la vie des femmes en Afrique est identique à celle des femmes en Amérique.
Je suis très attaché à la France. J’ai décidé d’y poser mes valises, d’y vivre. J’aime tout particulièrement son énergie, j’ai découvert Paris à 18 ans, lors de l’éternel voyage de l’étudiant américain [rires] ! J’y ai baigné dans une incroyable effervescence. Cela a dépassé mes espérances, c’était au-delà du souvenir de James Baldwin. D’emblée, je m’y suis senti bien. C’est une ville qui m’a appris l’ouverture sur le monde, l’échange et l’enrichissement intellectuel. Elle incarnait pour moi une cité muse. Mais actuellement, j’ai le sentiment que l’Amérique est plus ouverte sur le monde.