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Côte d’Ivoire : La grande ambition

Edith Brou Bleu:
« Le numérique ouvre de nouvelles opportunités pour la jeunesse africaine, en particulier pour les filles »

Blogueuse, chroniqueuse et podcasteuse

Par Jihane Zorkot
Publié le 13 avril 2026 à 15h06
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Pionnière de la blogosphère ivoirienne, elle observe et accompagne l’essor du numérique depuis de nombreuses années. Elle décrypte aujourd’hui les mutations d’un écosystème en pleine accélération, au cœur des enjeux d’inclusion, d’innovation et de transformation sociale.

NABIL ZORKOT
NABIL ZORKOT

Depuis plus de quinze ans, Edith Brou Bleu observe et accompagne les mutations du numérique en Côte d’Ivoire. À la fin des années 2000, alors que l’écosystème digital ivoirien en est encore à ses balbutiements, elle fait partie de cette génération de pionniers qui expérimentent les premiers usages du Web et pressentent déjà le rôle que la technologie pourrait jouer dans la transformation des sociétés africaines. Blogueuse à ses débuts, engagée dans les premières communautés tech du pays, elle participe très tôt à la structuration de la blogosphère ivoirienne. Au fil des années, son parcours s’est construit à la croisée des médias, du digital et de l’entrepreneuriat, entre production de contenus, podcasts et interventions dans le débat public. Fondatrice du média Kessiya, Edith Brou s’attache aujourd’hui à décrypter les grandes mutations économiques, technologiques et sociétales du continent. Une manière aussi de valoriser les initiatives africaines et de défendre sa conviction: le numérique est capable d’ouvrir de nouvelles opportunités pour la jeunesse et pour les femmes africaines. 

AM: Vous faites partie des pionnières du digital en Côte d’Ivoire. Comment avez-vous trouvé votre place dans cet univers à une époque où ces métiers étaient encore peu structurés? 

Edith Brou Bleu: Je suis arrivée dans le digital un peu par passion et par curiosité. En 2009, j’ai lancé mon blog godivoire.blogspot.com pour parler des technologies et d’Internet en Côte d’Ivoire et en Afrique. À cette époque, l’écosystème numérique ivoirien était encore mal structuré, et il existait peu d’espaces pour expliquer au grand public les transformations liées au numérique. La même année, j’ai également participé à la création de la communauté technologique Akendewa, fondée par Jean-Patrick Ehouman, dont j’ai été l’une des membres fondatrices et la première secrétaire générale. Cette initiative réunissait des blogueurs, développeurs et passionnés du Web autour d’une idée simple: utiliser la technologie pour répondre à des problématiques concrètes de la société ivoirienne. La crise postélectorale de 2010-2011 en Côte d’Ivoire a été un moment particulièrement marquant. À cette période, l’accès à l’information était difficile et les médias traditionnels étaient fortement perturbés. Les membres d’Akendewa ont utilisé les outils numériques pour partager des informations, cartographier certains incidents et faciliter la circulation des données utiles aux citoyens et aux organisations humanitaires. Avec le recul, je pense que ces premières années ont été celles d’une véritable expérimentation collective du numérique en Côte d’Ivoire. Nous étions une petite communauté de passionnés, qui apprenions en avançant, mais qui avions déjà l’intuition que le digital allait transformer profondément nos sociétés. C’est à ce moment-là que j’ai compris que le numérique n’était pas seulement un centre d’intérêt personnel, mais bien un véritable levier de transformation sociale, économique et citoyenne pour l’Afrique.

En une quinzaine d’années, le paysage digital ivoirien a profondément évolué. Quel regard portez-vous sur cette transformation?

C’est impressionnant! En quinze ans, le digital est passé d’une curiosité technologique à une véritable économie en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, le pays compte plus de 13 millions d’internautes et plusieurs millions d’utilisateurs actifs sur les réseaux sociaux. Le mobile est devenu le principal outil d’accès à Internet. L’écosystème s’est structuré, avec l’émergence d’incubateurs, de hubs technologiques et d'événements comme l'Africa Web Festival, le Cyber Africa Forum (CAF), le SIADE, Adicom Days, etc., devenus des rendez-vous importants de l'innovation en Afrique francophone. Abidjan fait désormais partie des hubs technologiques émergents d'Afrique de l'Ouest, avec une nouvelle génération de start-up qui développent des solutions adaptées aux réalités africaines. On peut citer Djamo et Push, qui proposent des services financiers accessibles via mobile. Il y a aussi Julaya, qui développe des solutions de paiement et de gestion financière pour les entreprises africaines. Ou encore ANKA (anciennement Afrikrea), qui permet à des créateurs africains de vendre leurs produits dans plus d'une centaine de pays. Cette dynamique montre que le numérique n'est plus seulement un outil de communication, mais un moteur d'innovation et de croissance économique.

Votre trajectoire est à la croisée des médias, du numérique et de l'entrepreneuriat. Comment ces dimensions se sont-elles construites au fil du temps ?

Mon parcours s'est construit progressivement à la croisée des médias, du numérique et de l'entrepreneuriat. J'ai commencé dans la blogosphère ivoirienne, et mon engagement s'est structuré au sein de la communauté technologique Akendewa. J'ai ensuite contribué à structurer cet écosystème en présidant l'Association des blogueurs de Côte d'Ivoire (ABCI), première organisation du genre dans le pays, qui visait à fédérer les blogueurs et à encourager la production de contenus numériques locaux. Parallèlement, avec mon amie Amie Kouamé, nous avons lancé en 2011 Ayanawebzine, considéré comme le premier webzine féminin ivoirien, lancé en pleine crise postélectorale pour offrir un espace d'expression positif aux femmes africaines. J'ai aussi exploré très tôt les formats audiovisuels sur Internet, notamment avec le podcast Le Divan numérique, puis plus récemment Des choses à dire, consacré aux acteurs du changement sur le continent. En parallèle, j'ai évolué dans la communication digitale et la production de contenus, avant de rejoindre les médias audiovisuels en tant que chroniqueuse dans l'émission Life Talk sur Life TV et animatrice de l'émission Woman'Up sur Life Radio. Avec le recul, toutes ces expériences se rejoignent autour d'une même conviction : les médias et le numérique sont des outils puissants pour informer, connecter et valoriser les initiatives africaines.

Vous utilisez aussi le numérique comme un espace d'expression et d'engagement. Quel rôle les réseaux sociaux peuvent-ils jouer dans les débats de société en Côte d'Ivoire ?

Les réseaux sociaux ont profondément transformé la manière dont les citoyens participent au débat public. La crise de la data en 2023 en est un exemple particulièrement parlant. Plusieurs opérateurs de téléphonie mobile avaient modifié leurs offres d'Internet mobile, proposant moins de données pour un prix plus élevé. La contestation est partie des réseaux sociaux. Des internautes ont partagé des captures d'écran de leurs forfaits, des influenceurs ont relayé le sujet et, en quelques jours, la question est devenue un débat national. Face à cette mobilisation, le gouvernement ivoirien a finalement suspendu l'augmentation des tarifs de la data en avril 2023. Cet épisode montre que les réseaux sociaux sont devenus une véritable place publique numérique, capable d'influencer certaines décisions.

La jeunesse ivoirienne est particulièrement connectée. Comment la tech peut-elle devenir un levier d’opportunités pour les jeunes femmes? 

La technologie ouvre aujourd’hui des perspectives extraordinaires pour les femmes. En Côte d’Ivoire, plusieurs initiatives encouragent les jeunes filles à s’approprier les technologies. Je pense notamment au Championnat national de robotique, organisé par DynExcAfrica, fondé par Maïmouna Fognon Koné en 2018, dont je suis la marraine. Les programmes de formation et la participation sont gratuits, ce qui permet à des jeunes issus de milieux très différents d’y participer. She Is The Code est un projet fondé en 2016 par Jean-Patrick Ehouman, qui a vocation à former des jeunes femmes aux métiers du développement web et du numérique. On peut également citer DigiFemmes Côte d’Ivoire, lancé en 2021 et dirigé par Nadine Zoro, dont je suis ambassadrice et membre du conseil de gestion. Les formations sont également gratuites. Des programmes comme FORPRODE, mis en œuvre avec l’appui de la GIZ, proposent aussi des formations gratuites aux métiers du numérique. Enfin, le numérique ouvre des opportunités économiques concrètes grâce à l’e-commerce. Aujourd’hui, de nombreuses jeunes femmes lancent des activités en ligne via Instagram, Facebook ou WhatsApp Business. Des platesformes comme ANKA permettent également à des créateurs africains de vendre leurs produits dans le monde entier. 

La Côte d’Ivoire ambitionne de devenir un hub technologique en Afrique de l’Ouest. Quels sont les prochains défis? 

La Côte d’Ivoire affiche clairement son ambition de devenir un hub technologique majeur en Afrique de l’Ouest. Cette dynamique repose sur des investissements dans les infrastructures, des politiques publiques volontaristes et l’émergence d’un écosystème entrepreneurial de plus en plus dynamique. Parmi les initiatives récentes figure la stratégie nationale de l’intelligence artificielle, lancée en 2025, qui vise à structurer le développement de l’IA dans des secteurs clés comme la santé, l’agriculture, l’éducation ou les services publics, tout en posant un cadre éthique et de gouvernance des données. Le pays bénéficie également d’une connectivité internationale solide grâce à plusieurs câbles sous-marins à fibre optique et au développement de centres de données, notamment dans le village des technologies de l’information et de la biotechnologie (VITIB), la zone technologique de Grand-Bassam. L’expansion du réseau national de fibre optique accompagne aussi cette transformation. Malgré ces avancées, plusieurs défis demeurent: la formation de talents, le financement des start-up et le renforcement de la recherche et de l’innovation. Il convient désormais de transformer ces investissements en un véritable écosystème capable de produire des technologies adaptées aux réalités africaines. 

À travers vos initiatives, vous cherchez aussi à valoriser les parcours de femmes africaines. Pourquoi la visibilité reste-t-elle si importante? 

La visibilité est essentielle parce qu’elle génère de l’ambition. On ne peut pas rêver de ce que l’on ne voit pas. Pendant longtemps, les parcours de femmes africaines dans les domaines de l’entrepreneuriat, de la finance, de la culture ou de la technologie ont été relativement peu visibles dans l’espace médiatique. C’est aussi pour cette raison que j’ai lancé mon podcast Des choses à dire en mai 2024. Cette plate-forme me permet de donner la parole à des femmes et des hommes africains qui entreprennent, innovent et contribuent à transformer nos sociétés. J’ai notamment eu le plaisir d’y recevoir Raphaella Soumahoro, fondatrice de Forex Knight Academy, qui œuvre dans le domaine de l’éducation financière et de la formation au trading pour de nombreux jeunes Africains. J’ai également eu l’honneur d’échanger avec Roukiatou Hampâté Bâ, fille du grand écrivain et ethnologue Amadou Hampâté Bâ, qui poursuit aujourd’hui un travail remarquable de transmission et de valorisation de l’héritage intellectuel africain à travers la fondation dédiée à son père. Ces conversations montrent à quel point les femmes africaines jouent un rôle important dans la transformation de nos sociétés. Lorsqu’on raconte ces parcours, qu’on les rend visibles, ils ont un effet d’entraînement. Une jeune fille qui découvre l’histoire d’une entrepreneure, d’une scientifique ou d’une créatrice de contenu africaine peut plus facilement se projeter dans ce type de trajectoire. La visibilité élargit le champ des possibles. Par ailleurs, raconter ces histoires contribue aussi à construire un récit africain plus riche, plus inspirant et plus fidèle à la diversité des talents du continent.