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Interview

Éloi Ficquet
« Le scénario de l’enlisement s’impose »

Par Cédric Gouverneur - Publié en décembre 2021
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Spécialiste de la Corne de l’Afrique à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Éloi Ficquet est le cosignataire, avec d’autres chercheurs, d’une tribune publiée en novembre 2021 dans Le Monde, qui dénonce le risque de génocide. Il est l’auteur, avec Gérard Prunier, de l’ouvrage Understanding Contemporary Ethiopia. Et ne cache pas son pessimisme…

​​​​​​​AM : Séduits par Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix, les Occidentaux et les États africains ont-ils refusé de voir la réalité en face ?

Éloi Ficquet : Même si Abiy Ahmed n’avait pas reçu le prix Nobel, les partenaires internationaux auraient tergiversé. Sa stratégie de communication était séductrice : il se présentait comme un jeune dirigeant souriant et dynamique, cochant toutes les cases de la vertu économique libérale et des bons sentiments. Et aux yeux des partenaires internationaux, tout régime en place – quelle que soit la façon dont cette place est prise et occupée, pourvu qu’elle soit stabilisée – bénéficie d’une légitimité. Le prix Nobel n’est pas la cause de l’aveuglement, mais l’expression d’une politique consentie d’aveuglement ! La première erreur a été de considérer qu’Abiy Ahmed incarnait un nouveau régime. Mais lorsqu’il a été investi au pouvoir en avril 2018, ce n’est pas en tant que figure de proue d’une opposition qui aurait milité depuis des années pour le changement : son accession résultait de calculs politiques internes au parti dominant, afin de garder la main sur l’appareil d’État, tout en répartissant autrement l’assiette des responsabilités. Par un tour de passe-passe communicationnel très habile, Abiy Ahmed a détourné, à son profit, une situation de transition pour apparaître comme l’homme providentiel, capable de fonder un nouveau régime sur la base de slogans inspirés des prêches si lisses en surface que toute critique glissait dessus.

Dans une précédente interview, en mai 2021, vous expliquiez comment le ressentiment des Éthiopiens envers les élites du FLPT s’est généralisé à l’ensemble des Tigréens, souvent perçus, à tort, comme favorisés. Le risque de génocide est-il réel ?

Understanding Contemporary Ethiopia : Monarchyn, Revolution and the Legacy of Meles Zenawi, éditions Hurst, 2015. DR
Understanding Contemporary Ethiopia : Monarchyn, Revolution and the Legacy of Meles Zenawi, éditions Hurst, 2015. DR

Le seuil du risque est largement franchi : des actions à caractère génocidaire ont été perpétrées dès le début du conflit, derrière une opacité informationnelle totale, renforcée par des démentis systématiques des autorités. Après quelques mois, les massacres et les crimes sexuels ont commencé à être révélés, et l’arrêt de ces violences a fait l’objet de pressions internationales. À partir de la reprise de contrôle du Tigré par les Forces de défense tigréennes (FDT) en juin 2021, le projet génocidaire a pris plusieurs formes. D’abord, à la suite du retrait des troupes fédérales et de leurs alliés érythréens, un embargo sur l’acheminement de l’aide humanitaire visait à affamer et à asphyxier le territoire du Tigré. La situation humanitaire reste grave et sans réponse. Ensuite, il y a eu une inflation de discours de haine, accusant tous les Tigréens de conspirer contre l’unité nationale, les comparant à des insectes, selon des formules typiques des engrenages génocidaires. Enfin, face au déploiement des forces tigréennes hors de leurs positions pour faire cesser l’embargo, les Tigréens résidant hors de leur région ont été suspectés de former une « cinquième colonne » et ont fait l’objet d’arrestations, d’appels à la délation, de détentions arbitraires. Alors que la crise s’aggrave, ces populations détenues dans les camps sont directement menacées par des opérations de représailles. Le récent rapport du Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (corédigé avec la Commission éthiopienne des droits de l’homme) a rendu compte de ces exactions. Mais de façon imprécise, peu chiffrée et peu contextualisée, de manière conciliante avec le discours gouvernemental, sous une forme consistant à lister des grandes catégories de méfaits imputables à tous les belligérants, de manière à noyer les responsabilités dans les horreurs de la guerre…

Abiy Ahmed a libéralisé l’Éthiopie en 2018. Désormais, il incite à la violence contre une partie de ses citoyens. Comment comprendre son changement d’attitude ?

On ne peut que faire des suppositions sur la base de différentes informations biographiques. Son accession au sommet en 2018 n’est pas l’effet du hasard. Elle résulte de l’émergence d’une génération de jeunes politiciens réformistes au sein de la précédente coalition au pouvoir. Abiy Ahmed s’est inscrit dans ce sillage, tout en oeuvrant au coeur de l’appareil d’État à l’organisation du système de renseignements et de contrôle de l’information. Occupant une position clé au coeur du régime, il a dû acquérir une analyse détaillée du système et de ses acteurs, ainsi que certains leviers d’action. De son côté, son identité est mixte sur les plans culturel (oromo, amhara) et religieux (chrétien évangélique, orthodoxe, musulman). Comme beaucoup d’Éthiopiens, sa personnalité est un alliage représentatif de la diversité de ce pays : cela a pu lui inspirer le sentiment d’être appelé à exercer un destin dépassant les clivages. Son ascension discrète a nourri une ambition, qui s’était exprimée par des textes (publiés sous pseudonyme) appelant à l’exercice vertueux du pouvoir. Il semble avoir vécu sa propulsion soudaine comme une élection dictée par la volonté divine. Il a évoqué, à plusieurs reprises, les prophéties faites par sa mère dans son enfance, disant qu’il deviendrait le « septième négus », dans la continuité avec l’ancienne monarchie. Ces croyances s’articulent aussi, chez lui, à une conversion au protestantisme évangélique charismatique, lequel associe salvation spirituelle et promesse de prospérité économique. Ces éléments ont contribué à l’énoncé d’une doctrine de la « réconciliation heureuse » entre tous les peuples. Dans l’ordre du discours, ces idées ont exercé une certaine séduction, mais dans la pratique, elles se sont traduites par la reprise en main d’un appareil d’État autoritaire livré au jeu destructeur des clientélismes locaux. Il y a une dimension d’illusionnisme dans les discours et l’exercice du pouvoir d’Abiy Ahmed, qui cherche à produire une réalité fictive, associant les mythes de grandeur du passé et les promesses d’un avenir enchanté.

Comment expliquer le brusque retournement de la situation militaire ?

Au début du conflit, l’armée fédérale était certainement affaiblie par la purge de ses effectifs originaires du Tigré, notamment dans l’état-major. Elle était mal organisée et mal préparée à combattre. Pourtant, une victoire rapide lui était promise, mais la réalité l’a confrontée à des combattants tigréens aguerris, disciplinés, capables de se déplacer rapidement et discrètement en terrains escarpés, et déterminés à défendre leur territoire. Les défaites accumulées par les troupes fédérales semblent avoir amplifié leur désorganisation. De plus, l’alliance passée avec l’armée érythréenne et les forces spéciales et milices de la région Amhara a poussé les militaires à agir hors de la guerre conventionnelle en les associant à des opérations de nettoyage ethnique, pillages, destructions de récoltes, violences sexuelles… Cette stratégie de recours aux violences extrêmes contre les populations a provoqué des tensions dans la chaîne de commandement et nourri un sentiment de découragement parmi les soldats de métier.

Comment connaître précisément ce qu’il se passe sur le terrain ?

Ces éléments d’explication sont des hypothèses s’appuyant sur quelques témoignages qui demanderaient à être étayés. Il a été très difficile aux journalistes d’accéder aux terrains des hostilités et de faire un travail de documentation objective. Et c’est désormais impossible : les médias occidentaux sont accusés d’avoir comploté à la défaite. La désinformation est une dimension importante de ce conflit. De part et d’autre, les belligérants ont produit des versions diamétralement opposées, sans que des observateurs puissent constater les faits. Dans une politique d’illusionnisme, qui confond la guerre et le spectacle de la guerre, chercher à décrire et élucider la vérité des combats est délictueux. Malgré tout, chaque récit contient ses propres dynamiques et produit ses contradictions, qui permettent de retracer en creux ce qu’il a pu se produire. L’une des principales raisons du recul de l’armée éthiopienne est d’avoir été désorientée par une politique du mensonge, tant dans les objectifs de la guerre que dans la façon de la conduire.

Un milicien afar sur les plaines salines de la dépression de Danakil, au nord. FINBARR O’REILLY/THE NEW YORK TIMES-REDUX-REA
Un milicien afar sur les plaines salines de la dépression de Danakil, au nord. FINBARR O’REILLY/THE NEW YORK TIMES-REDUX-REA

Les belligérants ont tous trouvé des alliés : le FLPT avec l’Armée de libération oromo (OLA), Abiy Ahmed avec les Érythréens, les Amharas et les Afars. Ces deux coalitions vous paraissent-elles équivalentes sur le plan militaire ?

Avant le conflit, les rivalités étaient de plus en plus vives entre chacun de ces groupes, et avec d’autres comme les Somalis. Je considérais alors que ces querelles et altercations entre groupes régionaux formaient un jeu à somme nulle, qui s’équilibrait par défaut, aucun n’étant en mesure de durablement s’imposer. Le niveau de tension était élevé, mais pouvait être contenu et négocié localement, sans se généraliser. C’est cet équilibre instable que le gouvernement d’Abiy Ahmed a voulu reprendre en main, en prônant officiellement le rétablissement de l’unité nationale au nom de l’amour entre les peuples, mais en pratiquant concrètement une politique inverse consistant à s’associer aux réseaux locaux de clientélisme, sous couvert de libéralisation économique, et à renforcer les forces armées régionales ainsi que les milices locales. De plus, toujours sous couvert d’une politique de réconciliation, c’est en fait une alliance militaire qui a été construite en sous-main avec l’Érythrée. Cette recomposition des rapports de force a permis de contester l’hégémonie militaire acquise les années précédentes par les Tigréens, mais n’a pas suffi à imposer une supériorité de substitution. Le conflit, par une mathématique macabre qui se solde en dizaines de milliers de victimes directes ou indirectes, montre que ces forces s’annulent les unes les autres, sans qu’aucune ne puisse l’emporter.

Le conflit pourrait donc s’enliser ?

Face à l’impasse actuelle, les positions divergent. Les acteurs de la coalition dite fédéraliste entre Tigré et Oromo appellent à sortir du conflit par l’ouverture de négociations politiques, qui impliqueraient, de la part de toutes les parties, de renoncer à la vision d’un pouvoir hégémonique et de mettre en place une répartition nouvelle des pouvoirs régionaux pour restaurer un équilibre, avec des mécanismes de prévention des conflits. Ce scénario est idéaliste. Dans les faits, il implique un renversement du pouvoir en place en un processus de transition qui resterait très instable. Face à l’impossibilité d’une sortie politique, c’est donc le scénario de l’enlisement qui s’impose, chaque armée cherchant à fixer des fronts, tout en essayant des manoeuvres de contournement pour déstabiliser l’adversaire, trouver des failles, atteindre les cercles dirigeants… Jusqu’à ce que l’épuisement des forces armées et des ressources pousse l’un des camps à céder et à reconnaître une défaite, dont l’issue politique aboutirait à l’imposition de l’hégémonie du vainqueur. 

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