Erige Sehiri:
«Je raconte le réel»
La réalisatrice franco-tunisienne aborde la question de la migration au féminin dans son deuxième film puissant et lumineux. Des trajectoires plurielles, loin des représentations habituelles, qui permettent de changer de perspective.
Tunis, aujourd’hui. Pasteure évangélique ivoirienne établie en Tunisie, Marie (Aïssa Maïga) héberge Naney (Debora Lobe Naney), une jeune femme exilée qui tente de gagner sa vie ici pour sa fille restée en Côte d’Ivoire, et Jolie (Laetitia Ky), venue suivre des études d’ingénieur. Dans un contexte où l’hostilité et le racisme envers les personnes migrantes originaires d’Afrique subsaharienne s’intensifient, leur quotidien, fait à la fois de solidarité et de débrouillardise en solo, de tendresse et de défiance, de tensions et de partages, demeure fragile, précaire, sur le fil. Lorsqu’elles recueillent une enfant, Kenza, 4 ans, rescapée d’un naufrage et orpheline, leur vie bascule et une famille recomposée s’improvise. Multiprimé au Festival d’Angoulême, présenté en ouverture de la section Un certain regard au Festival de Cannes en 2025, le puissant Promis le ciel raconte la trajectoire migratoire de ces femmes: leurs forces et leurs failles, l’espoir malgré la menace qui les cible et les grandes difficultés qu’elles affrontent. Émouvantes et inspirantes – «ni héroïnes ni victimes», insiste la cinéaste Erige Sehiri –, elles sont loin des représentations convenues de la migration. Les personnages sont remarquablement interprétés par des comédiennes et comédiens professionnels et non professionnels. Réalisatrice et productrice franco-tunisienne autodidacte, Erige Sehiri signe ici son deuxième long-métrage de fiction, après Sous les figues (2022), qui a représenté la Tunisie aux Oscars en 2023.
AM: Avec Promis le ciel, souhaitiez-vous rendre visibles des personnes restées dans l’ombre?
Erige Sehiri: Il s’agit plutôt d’un changement de perspective: une histoire de la migration vue de l’intérieur et depuis le Sud. Nous avons une responsabilité à raconter ces récits manquants. J’invite l’Europe à regarder les choses autrement, à voir comment elles se passent ailleurs, sur l’autre rive de la Méditerranée. Le cinéma produit un effet miroir, on se comprend mieux soi-même quand on parle de l’autre, quand on le regarde. En Tunisie, je propose de regarder la situation actuelle en face, de résister à cette instrumentalisation politique de la migration. En France, les Tunisiens sont perçus comme des migrants et, tout à coup, ce sont eux qui regardent l’autre, qui se mettent à la place de ceux qui les regardent d’habitude. Je trouvais ça très intéressant. Et j’espère qu’ici ou là, le public sera inspiré par la vitalité de mes personnages féminins.
Comment vous êtes-vous documentée sur la réalité de ces femmes migrantes en Tunisie?
On parle beaucoup du parcours migratoire des hommes, mais très peu des femmes, alors qu’elles sont nombreuses. Je me suis intéressée à celles qui restent à Tunis, qui s’installent dans le pays, dont la trajectoire est passée sous silence. Mes rencontres en 2016 avec des étudiants subsahariens ont nourri le personnage de Jolie, qui suit des études d’ingénieur: avec des papiers en règle, elle n’est donc pas une migrante. Une amie ivoirienne m’a inspiré le rôle de Marie: journaliste, elle est devenue pasteure, elle tient une église évangélique qui accueille des femmes, jouant un rôle social. Elle mêle un côté entrepreneur, féministe et religieux, mais ses contradictions fonctionnent. Installée en Tunisie, Marie n’a pas l’intention de traverser la Méditerranée; au sein de son église, elle revendique d’autres chemins possibles que celui de risquer sa vie en mer. Son parcours est atypique, invisibilisé, à rebours des archétypes diffusés dans les films, les médias, comme s’il n’existait qu’une seule trajectoire migratoire. Quant à Naney, très inspirée du vécu de l’actrice qui l’incarne, elle est aussi atypique, car la plupart des femmes migrantes font des ménages ou gardent les enfants des Tunisiens. Naney le refuse, elle veut être libre et vit de débrouillardises. Chacune représente un élément très actuel, contemporain et moderne de la migration.
Face à un tel manque de représentations diversifiées de ces personnages, quels stéréotypes vouliez-vous absolument éviter?
Chaque film interroge notre propre regard. Je ne voulais pas montrer une comédienne noire camper une femme de ménage, comme on le voit souvent dans le cinéma français pour les rôles de femmes maghrébines. J’essaie de représenter d’autres incarnations issues du réel. Mes personnages ne sont ni des héroïnes ni des victimes. Souvent, les migrants sont représentés comme des surhommes exceptionnels ou comme des martyrs. C’est problématique, car ça déshumanise les personnes. Comme s’ils ne pouvaient pas être juste normaux. Je remets en question cette perception. Pour cette raison, je dédramatise un peu mes films. Je fais aussi très attention aux sensations fortes, parce que je raconte le réel. Je ne peux pas utiliser tous les outils de la dramaturgie sous prétexte de faire ressentir des émotions. J’ai choisi d’évoquer une migration particulière, et le film raconte le quotidien de ces femmes, celles qui ont un certain statut social, comme Marie.
Dans le film est rappelée une évidence: la Tunisie est en Afrique. Le territoire dont elle faisait partie au Moyen Âge, Ifriqiya, a même donné son nom au continent. Or, une frontière semble exister entre ce pays et les autres nations africaines…
En Tunisie, on regarde surtout vers l’Europe, alors même que nos identités s’inscrivent beaucoup plus dans une vision du Sud. On désigne les Africains comme si c’étaient les autres – c’est en fait pour désigner les Noirs. De par l’histoire aussi, l’Afrique du Nord s’identifie comme arabe. Mais nos identités sont multiples: on peut être arabe et africain, arabe et juif, arabe et chrétien, arabe, musulman et africain. Tout est devenu très réducteur et binaire, aujourd’hui. Ce film est aussi symbolique, en rappelant l’identité africaine de la Tunisie, ainsi que le racisme existant envers les Noirs, et vice versa. Car si je faisais un film en Côte d’Ivoire, ces mêmes questions de l’appartenance à l’Afrique se poseraient. Nous sommes considérés comme des Blancs par les Africains subsahariens, mais pas par les Européens, par exemple. En Tunisie, les fidèles subsahariens des églises évangéliques procèdent de la même manière que les musulmans tunisiens en France: pendant mon enfance, dans notre quartier, les gens pratiquaient leur culte là où ils le pouvaient, dans des mosquées aménagées, des caves, des associations, des appartements… Ce n’était ni très légal ni très bien vu par les autorités de se rassembler ainsi. Les regards que l’on pose les uns sur les autres sont les mêmes. Et au final, c’est toujours l’étranger, le problème. Sauf qu’on est toujours l’étranger de quelqu’un, toujours plus noir ou plus blanc que l’autre, toujours plus au sud que l’autre… Ce sont des considérations absurdes, une histoire sans fin. Cette peur est véhiculée aussi pour que, au lieu de regarder notre société en face, on pointe du doigt les autres, menaces d’un «grand remplacement», comme responsables du problème. C’est, hélas, universel.
Tourné en 2024, Promis le ciel s’ancre dans cette réalité qu’il évoque: l’hostilité grandissante envers les migrants subsahariens et la diffusion de propos racistes, depuis le plus haut sommet de l’État…
Le film a été conçu dans l’urgence, sur le vif, pour parler d’un instant T, comme on fait un reportage. Même s’il y a tout de même une distance, et que j’ai mené de nombreuses recherches. Je devais me sentir légitime de raconter un monde qui n’est pas le mien directement, mais qui est le nôtre, parce qu’il fait aussi partie de la Tunisie. Par ailleurs, Promis le ciel s’inscrit dans un contexte de pression énorme exercée par l’Union européenne sur la question migratoire, qui impose à la Tunisie de garder ses frontières pour l’Europe. Avant ça, les tensions avec la population migrante étaient moins importantes. Nous sommes tous connectés par ces décisions politiques, lesquelles ont des impacts directs dans la vie des gens. Ce manque d’empathie des uns envers les autres est assez frappant. Pourtant, quand les Tunisiens traversent la Méditerranée, ils sont littéralement dans le même bateau que les migrants d’Afrique subsaharienne. Toutefois, la Tunisie formant un peuple éduqué et ouvert, des élans de solidarité, de soutien envers les migrants, des manifestations antiracistes ont jailli, heureusement. Mais tout peut basculer très vite à cause de discours politiques, qui donnent ainsi l’autorisation aux autres d’être violents, de reporter leur frustration, leur déception, la violence du système sur les autres, dans un contexte de crise économique très profonde en Tunisie. Le film pourrait tout aussi bien se passer ailleurs. Par exemple, les migrants sont accusés de manger du chat, et Donald Trump a tenu les mêmes propos au sujet des Haïtiens.
Vos protagonistes évoluent dans un monde parallèle, ne se mêlent pas vraiment au reste du pays.
Dans l’adversité, elles se construisent une forteresse: la communauté. Même si Jolie n’est pas à l’aise avec ça et avec l’église évangélique – elle préférerait se mêler à ses camarades de classe, mener une vie estudiantine normale. Mais elle en est empêchée. Après s’en être désolidarisée, elle va finalement puiser sa force à travers sa communauté. Marie s’est renfermée sur elle-même; l’Église est devenue son lieu, sa maison, son travail, son tout, là où elle gagne de l’argent et où elle aide les autres. Quant à Naney, elle est celle qui noue le plus de contacts avec les Tunisiens, dans la rue, en boîte de nuit, avec son camarade Foued. Debora Lobe Naney m’a fascinée. Quand je l’ai rencontrée, elle allait traverser la Méditerranée. En plus, des vagues d’arrestations de migrants avaient lieu à ce moment-là. Je l’ai pourtant convaincue de rester afin que l’on fasse le film, en partie inspiré de son histoire, ensemble. Quand je suis allée chez elle pour m’imprégner de son vécu, elle m’a montré ce qu’elle comptait emporter lors de la traversée, soit un gilet de sauvetage, un pneu dégonflé – cette sorte de bouée est utilisée parles migrants en cas de naufrage –, ainsi qu’une robe rose à paillettes, devenue emblématique dans le film. Ça m’a tellement émue: Naney a cette liberté, elle vit sa vie malgré tout, elle continue à faire la fête sans penser à demain.
Comment avez-vous imaginé le personnage de la petite fille Kenza, orpheline, recueillie un temps chez Marie?
J’avais appris que des enfants avaient péri en mer avec leurs parents, au moment où des discours politiques violents se diffusaient. Kenza, qui signifie « trésor » en arabe, est comme un hommage à ces enfants disparus. La scène d’ouverture du film la montre dans son bain, en écho au naufrage mais aussi au baptême. Ici, les évangéliques se font baptiser à la mer. C’est très beau, mais je n’ai pas pu filmer la scène: nous devions rester discrets pendant le tournage, ne pas avoir besoin de nombreux figurants en extérieur. Le bain est aussi symbolique de la condition très précaire des migrants: ils sont en apnée. Tout peut basculer d’un moment à l’autre, le château de cartes peut s’écrouler. Kenza regarde ces femmes, les imite parfois, et on s’interroge sur son avenir, sur celle qu’elle deviendra. Mais elle est aussi un peu laissée de côté, car chacune doit gérer sa vie. Même si elles sont réunies en raison de ce contexte tendu, accueillies par Marie, mes personnages ne sont pas reliées entre elles. Elles n’auraient jamais dû être ensemble. Kenza paie ce prix-là aussi, de cette famille recomposée mais pas tout à fait alignée. J’ai voulu montrer les fragilités dans l’entraide, les challenges que pose la sororité. On s’attend à ce que la solidarité l’emporte et constitue l’apogée du film. Or, ce n’est pas très réaliste. Il n’y a pas tellement de place pour le rêve, pour la sororité, mais elles arrivent tout de même à insuffler quelque chose chez l’autre, à garder à la fin quelque chose de chacune.
Cette enfant, Kenza, devient ainsi pupille de la nation tunisienne.
La Tunisie est signataire de la Convention internationale des droits de l’enfant. Selon la loi, l’État s’engage à protéger un enfant retrouvé sur le territoire, à lui donner le statut de pupille de la nation, à l’intégrer en passant par des psychologues, des orphelinats, l’éducation. Ainsi, Kenza devient tunisienne. J’ai trouvé que c’était un symbole très fort au regard de la situation actuelle. Marie souhaiterait la garder, car elle n’a pas confiance en les autorités pour leur remettre une enfant noire dans une période où sa communauté est rejetée. Elle cherche conseil auprès du personnage de Noa, interprété par Blamassi Touré, qui n’est pas acteur, mais militant des droits humains. Il est resté quinze ans en Tunisie, qu’il a quittée depuis. Son rôle a été très important au sein de la société civile, dans la lutte antiraciste et la protection des migrants. Son personnage rappelle à Marie qu’elle doit confier Kenza à l’État, aussi parce qu’elle pourrait être accusée de trafic d’enfants. Noa sait que les migrants sont instrumentalisés, on leur cherche toute défaillance pour justifier que leur présence serait dangereuse. Et les églises évangéliques sont souvent accusées de trafic d’êtres humains. Sans cesse taxés de tous les maux, de tous les travers, ces gens suivent la règle à la lettre pour que l’on n’ait rien à leur reprocher.
Les rapports humains sont fragiles. Ainsi, on peut être «copines à vie», puis passer à la brutalité, à la trahison.
La dureté du film ne se trouve pas dans les images, mais dans les relations humaines, dans le fait de devoir ramener Kenza aux autorités, dans celui d’être copines mais pas vraiment, dans le regard que l’État pose sur elles, dans le fait qu’elles n’ont pas accès à la Tunisie, qu’elles ne voient pas le pays, qu’elles n’y soient pas intégrées. D’ailleurs, on voit très peu la ville de Tunis; ce sont des arrière-plans flous, car le pays demeure insaisissable pour elles. C’est à travers leur ressenti, leur regard que je raconte. C’est un film tunisien dans lequel il y a très peu de Tunisiens – ce qui risque d’être étonnant pour le public concerné.
Comment avez-vous composé avec les actualités en cours dans le pays?
Nous avons adapté le scénario, évité les extérieurs pour ne pas mettre en danger les personnes, tourné rapidement. D’une certaine manière, on a rendu cette histoire universelle, afin de ne pas faire de la Tunisie la seule responsable de cette situation. C’était vraiment spécial de tourner sur le vif, alors qu’en parallèle, des choses similaires à nos scènes se passaient dans la vraie vie. C’était très émouvant, et en même temps, ça a donné beaucoup d’énergie aux comédiennes. Tout devait se faire avec instinct et impulsion, et il nous fallait composer avec l’urgence du moment, l’importance de raconter ce maillon manquant dans la chaîne de la migration. Tout en restant fidèle à mon désir de cinéma, et ne pas en faire des héroïnes ni des victimes. Je ne montre pas le pire des histoires de migrants. Car la situation dans le sud de la Tunisie est bien plus difficile. J’invite à regarder aussi ailleurs que dans le drame de ces femmes, pour découvrir qui elles sont, avant tout.
Qu’est-ce qui a motivé le choix de l’actrice Aïssa Maïga pour incarner la pasteure Marie?
Elle est arrivée tard sur le projet, elle n’a pas eu trop le temps de se préparer et a dû entrer en immersion totale, jouer des scènes devant les vrais fidèles d’une véritable église. Une pasteure évangélique l’a accompagnée avant et pendant le tournage. On devine le passé de Marie, qui montre à quel point les parcours migratoires sont faits de plusieurs réinventions de soi, d’une capacité à se transformer. Il fallait une comédienne qui puisse, tout en retenue, en subtilité, faire deviner, ressentir des choses, et interpréter cette femme mystérieuse. Je cherchais une actrice charismatique, engagée dans la vie, qui comprenne l’histoire et l’esprit du film, réalisé avec des petits moyens, dans l’urgence, en collectif. J’ai tout de suite pensé à Aïssa Maïga, qui incarne tout ça. En Afrique subsaharienne, elle est une icône; ainsi Naney l’admirait, la regardait avec respect comme on regarde avec déférence son pasteur.
Comment avez-vous vécu la présentation de Promis le ciel au dernier Festival de Cannes en 2025?
C’était incroyable. Pour moi qui suis aussi française, c’est important de partager mon regard issu d’une double culture sur le monde. C’était évidemment très symbolique: ce film tunisien, tourné dans le pays avec des équipes tunisiennes, interprété par des comédiennes ivoiriennes, fait l’ouverture de la section Un certain regard. L’identité africaine de la Tunisie était représentée et se passait ainsi de discours. C’était très fort et émouvant, notamment pour Debora Lobe Naney, de par son vécu: elle était désormais de l’autre côté de la Méditerranée, mais sans avoir risqué sa vie.
Vous vivez entre la Tunisie et la France. De quelle manière cet entre-deux nourrit-il votre cinéma?
Cela crée une certaine fébrilité, une tension et un regard toujours bienveillant, affectueux. J’essaie de voir le meilleur des deux mondes à chaque fois. J’aime ces allers-retours qui me permettent de prendre du recul, de maintenir mon désir de cinéma sans jamais être lassée. Carles gens sont fatigués, à bout, blasés, en France comme en Tunisie. Le climat est tendu, difficile. Cet entre-deux me permet de garder ce regard critique, mais aussi un espoir, loin du happy end artificiel. Il faut bien s’accrocher à quelque chose de beau, dans cette société.
Comment observez-vous l’effervescence du cinéma tunisien actuel?
Il s’inscrit dans une lignée, porte un héritage de films engagés, de ciné-clubs, de militantes féministes qui ont tant œuvré pour le pays – Gisèle Halimi, Sophie Bessis, l’Association tunisienne des femmes démocrates… Et la Tunisie a été une terre d’accueil, cultivant la diversité, prônant l’accès à l’éducation et à la culture. Même si aujourd’hui, c’est difficile. Je ne sais pas comment on réussit, avec le peu de moyens dont on dispose, à réaliser nos films, à être aussi dynamiques. Tous ces cinéastes actuels, femmes et hommes, m’inspirent. Et ce n’est encore que le début pour le cinéma tunisien.