Aller au contenu principal
Des visiteurs du musée du Parti communiste chinois de Pékin passent devant des images où figure le président Xi Jinping. ALAMY
Des visiteurs du musée du Parti communiste chinois de Pékin passent devant des images où figure le président Xi Jinping. ALAMY
Editos

Et nos amis chinois?

Par Zyad Limam
Publié le 5 février 2026 à 09h58
Share

C’est une tradition: le premier déplacement officiel annuel du ministre chinois des Affaires étrangères se fait en Afrique. C’était le cas cette année, avec la tournée de Wang Yi début janvier en Éthiopie, en Somalie, en Tanzanie et au Lesotho. Une tradition observée depuis plus de trois décennies. Et qui fonctionne comme un signal politique répété: le continent n’est pas un théâtre secondaire de la diplomatie chinoise, mais un espace stratégique inscrit dans la durée. 

Une durée qui semble enjamber le maelstrom de l’actualité mondiale, les reconfigurations des équilibres et des alliances. Un «mariage» qui rapproche deux géants démographiques, comptant plus de 3 milliards de personnes (environ 1,4 milliard de chaque côté). Et qui fête ses noces de platine! 2026 marquera les 70 ans de relations diplomatiques entre la Chine et l’Afrique. Le 30 mai 1956, l’Égypte devient le premier pays africain à reconnaître la République populaire. Un acte politique majeur pour le tout nouveau jeune leader égyptien Gamal Abdel Nasser. L’alliance de deux régimes révolutionnaires soucieux de s’émanciper de l’hégémonie occidentale, de participer à la création d’un nouveau monde… 

Ce mariage sino-africain trouve aussi ses racines dans une même mémoire douloureuse de la colonisation et de l’occupation étrangère. La Chine a subi, au XIX e et au début du XXe siècle, l’humiliation, les guerres de l’opium, les concessions occidentales (Shanghai) et l’occupation partielle de son territoire (par le Japon). Une expérience traumatisante pour un empire à l’histoire millénaire. Et qui nourrit une communauté de destin avec une Afrique qui sort elle même bien difficilement de la longue nuit coloniale. 

À l’aube des années 1960, la Chine de Mao s’impose alors naturellement comme un partenaire privilégié de l’Afrique et du «tiers-monde» émergent. Pour le leadership de la place Tiananmen, le continent est déjà un élément clé de la «ligne extérieure», de cette stratégique nécessité de contrecarrer la domination de l’Occident, de se préserver un espace d’action dans le «troisième monde», celui de nouvelles nations naissantes. Mais l’époque est rude. La République populaire est une nation immense et pauvre, soumise à de violentes convulsions internes: les ravages de la politique du Grand Bond en avant (à partir de 1958), la crise avec la Russie soviétique, la Grande Révolution culturelle prolétarienne (1966)… 

Tout change au début des années 1980, lorsque le pays rompt avec les impasses idéologiques du passé et s’engage, sous l’impulsion de Deng Xiaoping, dans un formidable mouvement de réformes économiques. À partir des années 1990, et sous l’impulsion de Jiang Zemin, se formalise une stratégie de développement extérieur, perçue comme un levier de modernisation accélérée et «d’accumulation de puissance». En moins de quarante ans, la grande nation s’impose comme l’une des toutes premières puissances mondiales, rivalisant de fait avec les États-Unis. Le changement de paradigme est systémique. La Chine populaire, malgré ses fragilités, est sur le toit du monde. 

Dans cette montée en puissance, l’Afrique joue un rôle essentiel. La Chine s’implique dans des projets d’infrastructures majeurs, que personne d’autre ne veut ni financer ni réaliser… Et pour de nombreuses élites du continent, elle s’impose plus que jamais comme un modèle, rare et inspirant, d’émancipation. L’Afrique «amie» devient surtout un point clé de la formidable chaîne logistique et stratégique chinoise, un fournisseur de matières premières (pétrole, gaz, cuivre, cobalt, terres rares, etc.), un réseau d’amitiés à faire valoir sur la scène internationale et dans les organisations multilatérales…

Dès 2010, la Chine s’impose comme le premier partenaire économique du continent. En 2023, le commerce bilatéral sino-africain atteint la barre des 280 milliards de dollars (devant l’Union européenne, avec 220 milliards, et les États-Unis, avec 80 milliards). Pourtant, malgré l’ampleur de ces chiffres, l’Afrique ne représente que 3% du commerce extérieur chinois (alors que la Chine représente 15% de ses échanges extérieurs). Et le déficit en défaveur du continent s’approche des 70 milliards de dollars. 

Cette asymétrie structurelle est renforcée par les prêts chinois. Depuis 2000, leur volume est estimé à près de 180 milliards de dollars. Ils sont principalement orientés vers le financement d’infrastructures (rails, routes, stades, ponts, infrastructures urbaines, etc.) et de projets « structurants » de développement (ports, zones franches, mines, zones de développement économique, etc.). En un peu plus de deux décennies, la Chine est ainsi devenue un acteur incontournable de la dette africaine (60% du volume hors institutions financières internationales). Créant des liens forts de dépendance, en particulier pour une dizaine de pays (RDC, Angola, Nigeria, Djibouti, Zambie, Congo…). 

Pour la Chine du XXI e siècle, l’Afrique, c’est aussi, et de plus en plus, un marché incontournable pour ses entreprises. Y compris celles liées aux technologies innovantes : téléphonie, réseaux, robotique, câbles sous-marins, batteries, solaire, voitures électriques –que l’on voit fleurir dans les grandes villes du continent… 

Ce dynamisme économique et commercial entraîne une dimension sécuritaire et stratégique plus ample qu’on ne le croit. Officiellement, la Chine est dans un modèle de non-ingérence: elle ne se mêle pas des affaires intérieuresafricaines. Et vice versa, d’ailleurs. Les libertés et la démocratisation sont hors sujet de part et d’autre… Mais Pékin surveille ses intérêts et tisse sa toile. Il s’agit de sécuriser les investissements, les ressortissants et les routes commerciales. C’est la logique de l’ouverture à Djibouti, en 2017, de la seule base militaire hors de Chine. Sur l’une des routes commerciales les plus importantes du monde, le détroit de Bab el-Mandeb, à l’embouchure de la mer Rouge et sur la route du canal de Suez… 

À ce maillage discret s’ajoute un développement soutenu de la vente d’armes sur le continent: drones, blindés légers et équipements militaires à coût réduit, proposés avec peu de conditions politiques, accompagnant souvent aussi les grands contrats d’infrastructures. 

L’Afrique est devenue un élément constitutif de la stratégie globale de puissance de Pékin, l’une des pièces d’un échiquier stratégique nettement plus vaste. Un Rubik’s Cube complexe où se combinent sécurisation des ressources et des voies commerciales, et influence économique, culturelle, normative, politique. Et si les 3% du commerce peuvent paraître faibles pour les stratèges chinois, qui ont comme méthode de voir sur le très long terme, l’Afrique reste et restera pour les décennies à venir un enjeu majeur. Par sa démographie, par sa croissance économique, par la valeur potentielle de son marché, par l’émergence de ses classes moyennes. Par son poids numérique sur la scène politique internationale aussi. Et par ses richesses naturelles, ses minéraux rares… En clair, l’un des champs déterminants de la compétition stratégique entre la Chine, les États-Unis, et plus largement l’Occident. 

L’avenir, pourtant, n’est jamais écrit d’avance. Si la trajectoire de la Chine paraît immuable, le pays fait face à d’importants défis systémiques. Avec une importante crise démographique et une population jeune en baisse. Le chômage s’installe. Le modèle d’expansion engagé dans les années 1980-1990, basé sur l’investissement massif, l’exportation et l’immobilier, semble à bout de souffle. Il faut développer un autre schéma, qui s’appuie sur la consommation intérieure, l’innovation technologique et la transition énergétique. Une inflexion complexe à mettre en œuvre, avec des coûts sociaux élevés. Une inflexion qui limite aussi les marges financières extérieures, et impose des choix en matière d’investissements extérieurs, en particulier en Afrique… 

À ces facteurs de changements économiques s’ajoutent des tensions internes au sommet du pouvoir. À Pékin, les épurations spectaculaires se succèdent (tout récemment visant les plus hauts niveaux de l’armée), soulignant à la fois la force du président Xi Jinping, mais aussi les fragilités possibles du système. Le débat sur la démocratisation, même relative, est au point mort. Cette Chine puissante avance sur une ligne étroite: accroître son influence mondiale, s’ouvrir à l’extérieur tout en resserrant son contrôle intérieur et la stabilité du pouvoir. Promouvoir le développement durable tout en sécurisant ses ressources, afficher la coopération Sud-Sud tout en défendant strictement ses intérêts nationaux… 

Pour l’Afrique, les enjeux sont clairs. L’amitié et le partenariat avec la République sont indispensables. Il faut s’inscrire durablement dans cette alliance porteuse d’avenir. Mais là aussi, rien d’immuable. Il faut aussi sortir progressivement de l’asymétrie et de la dépendance. La Chine se veut un acteur différent, soucieux de favoriser l’émergence réelle de ses partenaires. Engageons-la plus activement sur ce terrain. Faisons valoir nos atouts. Cherchons à sortir des «logiques extractives», où la valeur ajoutée demeure hors du continent, tandis que les coûts environnementaux et sociaux sont supportés localement. Négocions des partenariats réels sur les questions clés : industrialisation, transformation des matières premières, des produits agricoles, montée en gamme, création d’emplois qualifiés, et maîtrise des dépendances technologiques. Développons des deals gagnant-gagnant sur les ressources essentielles à l’économie du futur (cobalt, lithium, graphite, nickel, terres rares, etc.). Et sur les énergies renouvelables. Soyons, ensemble, des acteurs majeurs de la transition énergétique… 

L’autre chantier, sans doute le plus difficile, sera celui du lien humain. La Chine demeure, pour beaucoup d’Africains, une puissance lointaine, mal connue, au soft power inégal et souvent abstrait. Et pour nombre de Chinois, l’Afrique reste une terra incognita, un mystère encombré par les stéréotypes et la méconnaissance. En soixante-dix ans, la relation sino-africaine s’est structurée, densifiée, économiquement et stratégiquement consolidée. Mais elle reste largement une relation de flux, de chantiers, de contrats et d’influences globales. Le véritable défi est ailleurs: dépasser la géographie des infrastructures pour inventer un espace particulier d’échanges, de circulation des idées, des personnes, des savoirs et des expériences. Passer du partenariat d’intérêts au dialogue des cultures. 

Tout cela peut paraître très naïf, mais c’est le chemin à prendre.