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L’actrice campe Mata, une agente de la DGSE, dans le film éponyme. DR
L’actrice campe Mata, une agente de la DGSE, dans le film éponyme. DR
Interview

Eye Haïdara:
«J’ai rêvé d’être tout!»

Par Jean-Marie Chazeau
Publié le 12 mai 2026 à 08h46
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Maîtresse de cérémonie du Festival de Cannes, huit ans après avoir monté les marches avec le collectif de Noire n’est pas mon métier, la comédienne franco-malienne est aussi ce mois-ci la tête d’affiche d’un film d’espionnage français qui débute dans les sables du Sahel…

En dix-neuf ans de carrière, elle n’avait pas vraiment tourné en Afrique, en dehors d’un petit rôle dans un péplum au Maroc. Mais dans Mata, de Rachel Lang, Eye Haïdara incarne une espionne française venue au Niger pour aider à la libération de salariés d’Areva retenus par des djihadistes…C’est la deuxième fois en quelques mois qu’elle porte un long-métrage sur ses épaules, après Six jours, ce printemps-là, du Belge Joachim Lafosse. Passant d’un film d’auteur intimiste à un thriller d’espionnage particulièrement bien documenté, la comédienne franco-malienne confirme son goût pour l’éclectisme et sa montée en puissance dans le cinéma français. «Je voudrais être une actrice banale», c’est-à-dire choisie sans référence à sa couleur de peau, écrivait-elle en 2018 dans Noire n’est pas mon métier, un ouvrage collectif publié aux côtés d’actrices d’origines africaine et antillaise pour demander davantage de diversité dans le cinéma hexagonal. Les autrices avaient marqué les esprits en montant les marches du Festival de Cannes. Huit ans plus tard, elle va fouler le tapis rouge en maîtresse de cérémonie de la 79e édition (12 - 23 mai), succédant entre autres à Virginie Efira, Jeanne Moreau et Monica Bellucci – en plus d’y présenter un film hors compétition! Populaire en France depuis son rôle dans Le Sens de la fête et la série En thérapie, Eye Haïdara poursuit son ascension, tout en gardant la tête froide… 

AM: Prête pour le Festival de Cannes? Vous avez été organisatrice de mariage dans Le Sens de la fête, aux côtés de Jean-Pierre Bacri: ça peut vous aider? 

Eye Haïdara: Je suis en cours de préparation, et je commence à m’amuser, donc c’est une bonne chose! Je ne sais pas sile rôle d’Adèle va me servir, mais quoi qu’il en soit, tout m’est utile. Eye Haïdara interview «J’ai rêvé d’être tout!» Mes expériences me servent aussi pour monter sur scène, au théâtre. Je me nourris de mon passé. 

À Cannes, vous serez aussi dans L’Objet du délit, réalisé par l’ancienne partenaire de Jean-Pierre Bacri, Agnès Jaoui, qui vous avait fait tourner dans la série En thérapie

L’écriture d’Agnès et de Jean-Pierre me parle depuis que je suis étudiante, je l’ai découverte assez tôt. Il y a un ton particulier, une couleur, une sorte d’esprit critique. Les rencontrer dans ma carrière a été assez fantastique. Avoir travaillé avec Jean-Pierre, avoir pu échanger avec lui sur le rythme, sur la comédie, ça m’a beaucoup apporté. Et puis, Agnès, bien sûr, avec qui je collabore pour la deuxième fois. 

L’Objet du délit, d’Agnès Jaoui. En salles le 27 mai. DR
L’Objet du délit, d’Agnès Jaoui. En salles le 27 mai. DR

L’Objet du délit se déroule dans les coulisses d’un opéra et raconte comment chacun réagit à des accusations d’agression sexuelle au sein de la troupe… Vous avez déjà été confrontée à ce genre de situation sur un tournage ou au théâtre? 

Pas personnellement. Des agressions verbales et des comportements inappropriés, oui, plusieurs fois ! Mais j’ai eu la chance de ne pas assister à une agression sexuelle. Je ne sais pas comment j’aurais réagi, mais je pense que, vu ma sensibilité, cela aurait été très difficile. 

Ce film, qui se passe sur scène, vous a-t-il donné envie de retourner sur les planches? 

J’ai une passion pour le théâtre: je viens de là, c’est physique! Et ça ne m’a jamais quittée. 

Vous êtes aussi, ce mois-ci, la tête d’affiche de Mata. Au cinéma, vous avez déjà été nounou, avocate, médecin… Aviez-vous rêvé d’être agent secret? 

[Rires.] J’ai rêvé d’être tout! Agent secret faisait sûrement partie de la palette des rôles que j’avais envie de camper. C’est vrai que, quand ces rôles arrivent, on ne s’y attend pas forcément. Et une fois qu’ils sont là, on est hyper heureux. Lorsque j’ai découvert le scénario, j’ai plongé dans l’univers du renseignement. C’était nourri, documenté, très solide, et surtout, c’était porté par une cinéaste réserviste. Idéal pour s’immerger! 

Un rôle très physique, notamment avec une belle séquence de bagarre et de poursuite dans les cuisines d’un restaurant. Ça vous a demandé une préparation particulière? 

C’était l’une des premières fois que j’abordais un rôle par le prisme de la corporalité. Ça m’a demandé une préparation physique importante pour être affûtée. Et c’était aussi une expérience extrêmement stimulante du point de vue mental. Une véritable fuite en avant, dans une forte tension, avec des enjeux géopolitiques, mais aussi intimes – dense et complexe… Et pour se préparer à cela, on a eu la chance de faire une immersion. Il s’agissait d’une formation particulière que suivent les personnes recrutées par les services de renseignements, donc on n’a pas tellement le droit d’en parler… Je peux vous dire, toutefois, que j’ai été dans Paris sans argent, sans identité, sans téléphone, pendant trois jours ! J’avais seulement un téléphone particulier, et je devais répondre à des missions qui arrivaient à tout moment. Cette expérience a eu le pouvoir d’inscrire une forme de tension dans mon corps, mais aussi de la paranoïa, qui imprègne souvent les agents secrets. 

Rachel Lang, réalisatrice de Mata, est aussi officier de réserve. Elle a déjà participé à un déploiement de l’armée française au Mali, le pays de vos parents, évoqué dans son précédent film (Mon légionnaire). Vous avez parlé avec elle de son expérience malienne? 

Yuksek (compositeur de la musique de Mata), Rachel Lang, Eye Haïdara et Raphaël Personnaz lors de la 6 e édition du Festival international du film policier Reims Polar, à Reims, le 4 avril 2026. DENIS GUIGNEBOURG/BESTIMAGE
Yuksek (compositeur de la musique de Mata), Rachel Lang, Eye Haïdara et Raphaël Personnaz lors de la 6 e édition du Festival international du film policier Reims Polar, à Reims, le 4 avril 2026. DENIS GUIGNEBOURG/BESTIMAGE

Je savais qu’elle avait été au Mali. J’espérais une anecdote ou deux, mais non – c’est sérieux, en fait! C’était très riche de travailler avec Rachel, parce que sa stature, sa posture d’agent de réserve, et le fait qu’elle soit tenue au secret – le film parle beaucoup de la façon dont les officiers vivent la confidentialité –, ça m’a impressionnée. Il y a des questions auxquelles elle ne pouvait pas répondre, des choses qu’elle ne pouvait pas dire. Ça nous dépasse. Ce statut implique d’être responsable de la sécurité nationale, et il y a des choses qui ne se partagent pas, qui ne se racontent pas. Elle pouvait nous dire: «Ah, quand j’étais au Mali, j’étais dans le désert, ce village était beau. » Mais elle ne pouvait pas nous raconter ce qui se passe en mission. Face à elle, on comprend que ce n’est pas un jeu, donc on n’insiste pas. Pourtant, d’instinct, j’avais envie de dire: «Tu vas me raconter un truc? J’ai besoin de savoir…» J’ai pu observer chez elle qu’il existe des murs infranchissables, et ça m’a aidée. Par exemple, dans une scène, la mère d’Antoine [l’agent secret en binôme avec Mata et qui a été enlevé, ndlr] me demande: «Vous avez des nouvelles d’Antoine?» Et je dois lui répondre: «Non, toujours pas, et vous?» Elle sait, biensûr, que j’ai plus d’informations qu’elle, mais il ne faut pas chercher à savoir. Ces gens-là vous le font vite comprendre. Je trouve ça assez génial: c’est fascinant. Ce n’est pas palpable, c’est une question de ressenti. 

Mata débute au Niger, alors que des Français de la société Areva ont été enlevés par des djihadistes. Le film a été tourné au Maroc. Est-ce que vous y avez retrouvé la lumière du Sahel, comme au Mali? 

Mata, de Rachel Lang. En salles le 27 mai. DR
Mata, de Rachel Lang. En salles le 27 mai. DR

J’ai été dans la brousse, à Bamako, mais pas dans le désert. Et il vaut mieux ne pas s’y aventurer aujourd’hui! Si on y va, c’est à ses risques et périls… Mes parents vivent en France, ils sont à la retraite et ils profitent de leurs petits-enfants à Paris. Ils ont aussi une maison au Mali, et j’y allais très souvent, au moins une ou deux fois par an. Pour des raisons géopolitiques, j’y vais un peu moins : ça doit faire quatre ans que je n’y suis pas retournée. On aimait s’y rendre à Noël, parce que ma mère n’aime pas le froid, donc on allait prendre le soleil pendant les vacances d’hiver, mais ça fait trois ou quatre ans qu’on a arrêté de le faire. Ça reviendra, j’espère… 

La situation politique et sécuritaire au Mali n’est pas simple.

C’est très compliqué. Et en plus, j’ai un enfant. Toute seule, je pourrais y aller. D’autant que mon père a une très grande famille au Mali, très aimante, que j’aime profondément. Les voir, c’est toujours réconfortant. Et puis, j’aimerais tourner au Mali, j’aimerais raconter des histoires de là-bas. C’est une envie que j’ai depuis très longtemps : je souhaite pouvoir raconter quelque chose de là-bas. Mais ce n’est pas évident quand on se trouve à un autre endroit de sa vie, quand on est maman, qu’on a la responsabilité d’un enfant – on devient généralement un peu peureux! 

Vous aviez aussi un rôle de maman dans Six jours, ce printemps-là, sorti au cinéma l’an dernier, mais tout en retenue, en maîtrise de soi, comme dans Mata, alors qu’on vous avait souvent vue dans des rôles plus extravertis. C’est une autre palette de jeu que vous aimez travailler? 

L’idéal, quand on est comédien, c’est de ne pas s’installer dans un genre particulier. Personnellement, j’aime pouvoir naviguer entre les rôles, et je n’aime pas faire deux fois la même chose. Mata et Sana sont deux personnages totalement différents. Et ils sont très loin d’Adèle, d’Angèle… Mais ce qui les relie, c’est que ces femmes ont chacune un combat à mener. 

Dans Six jours, ce printemps-là, comme dans Mata, vous êtes la tête d’affiche . Est-ce une nouvelle forme de responsabilité? 

Quand j’entame un nouveau projet, je dois admettre que je ne me pose pas ce genre de question, parce que cela me mettrait une pression qui n’est pas constructive. Mais je le vis agréablement! [Rires.] 

Il y a huit ans, vous signiez un texte dans le livre Noire n’est pas mon métier, aux côtés d’autres actrices d’origines africaine ou antillaise, pour réclamer plus de diversité dans le cinéma français. Vous aviez également marqué les esprits en montant ensemble les marches du Festival de Cannes, cette année-là. On peut dire que les choses ont bougé dans ce domaine depuis 2018… 

Depuis 2018, depuis 2000, depuis 1980…Oui, cela n’arrête pas d’évoluer! La société est constamment en mouvement, il faut le souligner. Et heureusement, ouf! On a encore du chemin à faire. Les progrès sont constants, nous sommes tous dans un mouvement permanent. Par exemple, il y a des questions qu’on ne se pose plus aujourd’hui: doit-on choisir un homme ou une femme dans ce rôle correspondant davantage aux archétypes associés au genre masculin? Quand on l’attribue à une femme, on ne se demande plus pourquoi. Quand on l’attribue à une Noire, on ne se demande plus pourquoi. Quand on l’attribue à une personne LGBTQI, on ne se demande plus pourquoi. Quand un film met en scène un couple homosexuel, on ne se demande plus pourquoi ces personnages sont homosexuels… Ces avancées sont constantes – et nécessaires pour rester honnête et aligné avec la société dans laquelle on vit.

Vous êtes aussi au cinéma cette année dans un autre collectif, celui de La Maison des Femmes, formidable film choral sur l’assistance apportée aux femmes victimes de violences en tout genre. Vos choix de rôles sont souvent politiques. Cela rejoint les valeurs que vous ont transmises vos parents, et que vous évoquez souvent? 

Oui, certainement. À partir du moment où on nous donne la possibilité de choisir des projets, notre décision témoigne forcément d’un engagement. Ainsi, les films que je fais m’engagent: ils prônent des choses que j’ai envie de dire, de porter. Est-ce que cela vient de mes parents ? Sûrement. En tout cas, de la construction de la personne que je suis, et peut être depuis l’enfance. Ça émane de plein de choses que j’ai pu observer, à droite, à gauche, et je crois que mes parents ont joué un grand rôle là-dedans. Il y a des valeurs qu’ils m’ont inculquées que je traduis au cinéma, sans doute. 

Jusque dans votre première réalisation, l’an dernier: Cerfa 151-86 (visible sur YouTube), un court-métrage en trois plans-séquences, où vous mettez en avant la situation des salariés de restaurants qui ne sont pas déclarés… 

C’est un peu un hasard. On m’avait proposé de faire un film pour la collection des talents Adami et de le présenter au Festival de Cannes. Je devais diriger trois jeunes comédiens, et j’avais envie de les placer dans une situation d’urgence, où ils auraient besoin les uns des autres. Je souhaitais aussi qu’ils viennent de milieux différents, et qu’ils aient quelque chose à défendre. 

Ça vous a donné envie de poursuivre vos projets dans la réalisation? 

Oui, j’en avais déjà envie auparavant, et là, clairement, ça m’a donné envie de continuer. J’ai des choses en préparation, mais ce n’est pas encore prêt. 

Et peut-être un jour au Mali? 

Peut-être…