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Livre

« Faites comme chez vous » :
Nafissa Tiago et l’hospitalité à l’ère d’Airbnb

Par Cédric Gouverneur - Publié en juin 2021
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Nafissa Tiago
DR

Pour boucler ses fins de mois, Nafissa Tiago décide de sous-louer une partie de son logement parisien sur Airbnb. Les années suivantes, des voyageurs du monde entier vont donc défiler entre ses murs. Les « invités » se révèlent tour à tour adorables ou exécrables, inoubliables ou transparents. De ces cohabitations, la jeune scénariste a tiré un récit drôle, incisif et touchant.​​​​​​​

Faites comme chez vous
Faites comme chez vous (Chroniques Airbnb) Témoignage de Nafissa Tiago 320 pages – 19 €. DR

Après avoir parcouru le globe comme bénévole dans l’humanitaire, Nafissa Tiago retrouve la vie parisienne et ses loyers exorbitants. La jeune femme décide donc de convertir la moitié de son petit appartement du 18e arrondissement en location Airbnb. Aussitôt, la globe-trotteuse voit le monde entier défiler chez elle : « Mon deux-pièces est devenu un pays labouré par les invasions. » Certes, son quartier est quelque peu éloigné – géographiquement et sociologiquement - de ceux, touristiques et huppés, de Notre-Dame et des Champs-Élysées. Mais qu’importe ! À des clientes japonaises inquiètes de croiser en bas de chez elle un cordon de CRS casqués affrontant des jeunes encapuchonnés, l’hôtesse raconte, avec un aplomb extraordinaire, qu’« un film sur Mai 68 est en tournage »… Il est vrai que l’ex-humanitaire, de père cap-verdien et de mère algérienne, est entre-temps devenue scénariste. Une reconversion professionnelle qui s’avère fort utile pour démêler les situations en apparence inextricables auxquelles la confrontent certains visiteurs : faux touriste anglais et authentique punk à chien qui débarque titubant avec molosse baveux et canettes de bière forte, célibataire indien libidineux qui déambule en slip dans l’appartement (obligeant la jeune femme à prudemment se calfeutrer dans sa pièce réservée), couple obèse en voyage de noces qui finit par exploser le lit… Obnubilée par la crainte du « mauvais commentaire », guillotine numérique qui dévaloriserait son appartement sur l’impitoyable plate-forme, elle passe le plus souvent outre la goujaterie ambiante et garde le sourire. Elle se fait donc femme de ménage, guide touristique, et parfois même psychiatre. Nafissa Tiago va même aider une Australienne à dénicher la tombe de son grand-père, mort dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Une polyvalence tarifée au prix de 15 euros la nuitée – une petite somme qui, multipliée par 25 ou 30, s’avère vitale à la jeune autrice désargentée pour régler ses factures.

Le petit poucet se transforme en ogre

Faites comme chez vous
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Son appartement, aussi étroit et mal situé soit-il, ne désemplit pas : la fréquentation touristique de la capitale française – l’une des villes les plus visitées au monde – ne saurait connaître de répit. Lorsque Nafissa Tiago a commencé à proposer son logement en (sous-)location, en 2010, Airbnb n’était alors qu’une modeste start-up californienne. Une décennie plus tard, c’est devenu une multinationale gigantesque qui jouit d’une capitalisation boursière égalant celle de chaînes d’hôtellerie de luxe. Une hydre qui dévore le secteur et étrangle l’accès à la location : quel intérêt a encore un propriétaire de louer un bien immobilier à l’année à un jeune couple ou à des étudiants, lorsqu’il peut empocher bien davantage en le proposant à la nuit à des nuées de touristes qui payent en ligne, disparaissent et sont aussitôt remplacés ? Mois après mois, l’autrice observe la mutation d’Airbnb, petit poucet chantre du cool se transformant, lentement mais sûrement, en ogre ultralibéral broyant tout sur son passage. La retranscription de ses échanges d’e-mails avec la plate-forme se révèle tour à tour tragique ou désopilante : au moindre incident avec un touriste, le ton des conversations entre la Parisienne et le siège social de San Francisco prend une tournure acide, la fausse cordialité américaine de circonstance s’évaporant pour dévoiler tout le cynisme de relations aussi brutales que vénales entre une entreprise capitaliste intransigeante et une simple prestataire de services, anonyme et interchangeable. Aux mielleux « Hi Nafissa! », l’envie démange alors l’hôtesse, à bout de nerfs, de dégainer un cinglant « F… you! » Pour le plus grand plaisir du lecteur, qui se tord de rire devant ces chroniques si contemporaines.

Faites comme chez vous (Chroniques Airbnb), Nafissa Tiago, Le Nouvel Attila, 318 pages, 19 euros.

 

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