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Destination

Fatim Camara:
«Reconquérir la France, c’est possible»

Par Emmanuelle Pontié
Publié le 6 février 2026 à 09h31
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Rouvert en 2023 après plus d’une décennie d’absence, le bureau du tourisme de la Côte d’Ivoire à Paris est le socle de la stratégie de retour sur le marché français. À la manœuvre, Fatim Camara. Elle nous confie sa stratégie, qui montre ses premiers effets.

Longtemps limitée à une image de destination d’affaires, la Côte d’Ivoire opère un retour méthodique sur la scène touristique internationale, et tout particulièrement sur le marché français. Réouverture du bureau du tourisme à Paris, repositionnement stratégique, nouveaux récits, présence renforcée dans les réseaux professionnels et les territoires, impact de la CAN… La conquête est en marche. À la manœuvre, Fatim Camara, directrice du bureau du tourisme de la Côte d’Ivoire en France, cherche à rompre avec les clichés, à reconstruire la perception du pays et à faire émerger une destination désirable et compétitive. 

AM: On parle d’un «retour» de la Côte d’Ivoire sur le marché du tourisme en France. Était-elle vraiment absente? 

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Fatim Camara: Pendant dix ans, nous avions laissé un vide, et il fallait revenir fort. La Côte d’Ivoire n’était plus très visible dans l’écosystème touristique français. Les symptômes de cette «disparition des radars»: une présence sporadique dans les médias, des salons internationaux où nous n’étions presque plus présents, un manque de contenus de promotion… Conséquences: les tour-opérateurs nous ignoraient et les voyageurs ne nous percevaient pas comme une destination structurée. Depuis la réouverture du bureau du tourisme en 2023, nous avons engagé une reconquête frontale du marché. Nous avons choisi une stratégie offensive, aidés par une bonne communication en ligne du ministère du Tourisme et des Loisirs ivoirien et de Côte d’Ivoire Tourisme. Nous sommes revenus dans les salons internationaux, dans les réseaux professionnels, dans les médias. Nous possédons des brochures et des contenus vidéo. Les professionnels nous disent: «On vous revoit, on vous entend, vous êtes redevenus visibles.» Le pays est à nouveau attractif. 

Le marché français n’est-il pas naturellement favorable à la Côte d’Ivoire? 

C’est une illusion. On pense que, du fait des relations anciennes entre nos deux pays, le public français connaît la Côte d’Ivoire. En réalité, il connaît surtout des clichés, et souvent des images du passé. Il faut donc déconstruire, réexpliquer, réactualiser et capitaliser sur ce que le pays est devenu. Montrer que la Côte d’Ivoire, en quinze ans, s’est métamorphosée, qu’elle est désormais un territoire stable, doté d’infrastructures hôtelières aux standards internationaux, de circuits écotouristiques structurés et d’une offre d’accueil beaucoup plus vaste. Les Français sont très sensibles aux questions de sécurité et de réputation. Ainsi, la Côte d’Ivoire doit leur prouver qu’elle est redevenue un pays «normal», stable et attractif. Nous avons mis en place une stratégie assumée de repositionnement, cassé les codes, montré le pays autrement, pour combler ce déficit de perception. Et ça marche. 

Pourquoi la Côte d’Ivoire avait-elle laissé son industrie du tourisme en jachère? 

La crise politique avait freiné le secteur. Et lorsqu’on est sortis de cette phase, d’autres destinations avaient déjà pris la place: le Sénégal, le Cap-Vert, la Tanzanie, le Maroc… Il fallait reconstruire une présence. Les Français portent beaucoup d’intérêt à la Côte d’Ivoire, essentiellement en tant que destination pour le business. Le tourisme passait au second plan. La stratégie «Sublime Côte d’Ivoire», développée par le ministre du Tourisme, Siandou Fofana, nous a donné les outils de cette reconquête, à travers la présence des 17 bureaux du tourisme déployés à travers tous les continents. 

Quel effet a eu la CAN sur votre travail? 

La victoire à la CAN a été un accélérateur considérable. Notre fan zone à Paris, le premier événement organisé par le bureau du tourisme dans l’enceinte de l’ambassade, a été un franc succès. Il a attiré un public varié, de toutes nationalités, dont certains n’avaient jamais entendu parler du tourisme en Côte d’Ivoire. L’ambiance était telle que nous avons dû la délocaliser sur un lieu bien plus grand pour la finale. Tout cela a créé un capital sympathie énorme. Nous avons profité de ce moment pour montrer le pays autrement: par ses régions, ses parcs, ses cultures, sa gastronomie, ses circuits touristiques, en insistant sur le développement de l’écotourisme. Après la CAN, plusieurs agences nous ont contactés: leurs clients voulaient «vivre l’ambiance ivoirienne», mais cette fois en Côte d’Ivoire. 

Comment avez-vous repositionné la destination ? 

La Côte d’Ivoire est présente depuis des années dans des salons professionnels, comme celui de l’agriculture, avec le ministère de l’Agriculture, ou le salon du chocolat, avec le Conseil Café Cacao. Mais elle l’était en tant que premier producteur mondial de cacao, ou producteur d’anacarde, d’hévéa, de café, de fruits, etc. Nous nous sommes appuyés sur ces acquis pour introduire dans ces salons le tourisme et la culture ivoiriens, à travers la gastronomie, les danses traditionnelles (le zaouli), le cacao-tourisme, l’écotourisme, la promotion de nos sites classés au patrimoine de l’Unesco (Grand-Bassam, la mosquée de Kong, etc.), les cheffes et chefs cuisiniers, les maîtres chocolatiers, les artistes, les artisans… Et nous avons montré nos 5000 km2 de plages de sable fin, nos montagnes, à travers des expériences immersives avec des casques de réalité virtuelle. Les organisateurs ont été surpris au début, mais la démarche les a séduits. Je voulais faire toucher du doigt l’âme de la Côte d’Ivoire. Les amateurs de chocolat, par exemple, ont commencé à nous regarder autrement pour s’intéresser au cacao-tourisme. Depuis, de plus en plus d’agences nous demandent des informations. Et le circuit est en plein essor. Ensuite, j’ai voulu sortir de Paris, ce qui est pour nous un tournant. Il fallait aller chercher les voyageurs là où ils se trouvent: Colmar, Strasbourg, où nous touchons trois marchés à la fois – le français, le suisse, l’allemand –, Lille et le marché belge, Lyon, Bordeaux, Marseille… Nous avons véritablement investi les salons régionaux, et ce afin d’élargir le public potentiel. 

Pourquoi se tourner vers les régions? 

Paris est saturé, et les voyageurs avides de découvertes ne se trouvent pas seulement dans la capitale. Nous avions défini une stratégie sur trois ans: «faire voir» la destination la première année, la «faire aimer» la deuxième année, puis la «faire acheter» en 2026. Cette dernière phase vise à inscrire la Côte d’Ivoire dans les catalogues des agences de voyages et des tour-opérateurs et de toucher le plus d’agences possible. 

Qu’est-ce qui intéresse les tour-opérateurs français? 

Notre destination n’était pas lisible. Maintenant, elle l’est. Les circuits sont identifiés, clairs et accessibles: cacao-tourisme, parc national de Taï, classé au patrimoine de l’Unesco, mise en valeur de l’offre balnéaire et de l’écotourisme. Plusieurs agences françaises ont reprogrammé des circuits combinant écotourisme, cacao et culture. C’est un format qui correspond exactement aux attentes actuelles: découverte, immersion, quête de sens, dépaysement. 

Quels outils utilisez-vous pour développer la notoriété touristique du pays? 

Avec le ministère et Côte d’Ivoire Tourisme, nous avons modernisé notre promotion. Le pays se vend sur Instagram, TikTok, Facebook, avec des capsules vidéo, via des influenceurs et des créateurs de contenu, dans des salons hybrides (gastronomie, culture et tourisme), avec nos chefs cuisiniers. Quelqu’un qui aime votre cuisine aimera votre culture, et aura envie de venir chez vous. La communication ne se limite plus aux stands traditionnels; c’est un écosystème complet en ligne que nous avons mis en place, avec des QR codes, des casques VR et un site – visitezcotedivoire.com – pour mieux préparer son voyage. En 2026, nous lancerons un podcast, «Akwaba City», pour faire découvrir nos meilleurs spots. 

Pourquoi avoir rejoint l’Association des offices du tourisme étrangers en France (ADONET)? 

Cela nous a permis de réintégrer les réseaux de l’écosystème touristique en France qui comptent. Il fallait revenir dans la famille mondiale des destinations présentes en France. C’est un outil d’influence majeur. Grâce à l’ADONET, nous avons accès aux rencontres trade, où se décident les programmations, aux échanges professionnels clés, aux réseaux où circulent les tendances du marché, aux canaux d’information des professionnels du voyage… Être membre de l’ADONET nous place au même niveau que des destinations ultra-structurées, comme la Thaïlande, le Maroc ou le Portugal. 

Quel circuit recommandez-vous aux Français? 

Par exemple, un itinéraire en neuf étapes pensé pour le public international, qui raconte vraiment le pays. On commence parle sud, avec Abidjan, porte d’entrée moderne. Puis, direction San-Pédro, dans le sud-ouest, avec ses plages, ses dauphins, et Sassandra, lieu de mémoire et de l’histoire de la traite. Ensuite, la route du Cacao, en remontant vers l’ouest, pour fabriquer son propre chocolat et comprendre notre ADN économique. On poursuit dans la même zone cacaoyère, avec le parc national de Taï, dernière forêt primaire d’Afrique de l’Ouest, classée au patrimoine mondial de l’Unesco. PuisDaloa, toujours dans le sud-ouest, berceau du zaouli [une danse traditionnelle, ndlr], inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco. On arrive ensuite à Man, dans l’ouest, qui offre un tourisme vert, avec ses montagnes, ses cascades, ses ponts de lianes. On se dirige vers le nord, à Korhogo, une capitale culturelle et artisanale, avec des sites classés au patrimoine de l’Unesco (la mosquée de Kong, le parc de la Comoé, par exemple), et des circuits fantastiques, tels que: «Sur les traces de Picasso», «Sur les traces de Basquiat», deux artistes majeurs qui ont visité le pays. Le retour passe par le centre de la Côte d’Ivoire, avec un arrêt à Yamoussoukro, la capitale politique, berceau du père de la nation, Félix Houphouët-Boigny, avec sa basilique, qui est la plus grande du monde, le lac aux crocodiles, le golf. Retour enfin dans le sud, à Grand-Bassam, capitale historique, classée au patrimoine de l’Unesco, et Assinie, la station balnéaire chic, pour conclure en douceur. 

Où voulez-vous porter la destination dans les deux ans? 

Mon ambition est de faire de la Côte d’Ivoire une évidence pour les Français. Je voudrais qu’ils se disent: «On choisit la Côte d’Ivoire sans hésiter». C’est la prochaine étape. Transformer la curiosité en réflexe.