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EDOUARD CAUPEIL/PASCO&CO
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Rencontre

Felwine Sarr : « D'un bout à l'autre de l'Afrique, les questions restent les mêmes »

Par Astrid Krivian
Publié le 4 août 2026 à 10h54
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Dix ans après Afrotopia, l'auteur et économiste sénégalais poursuit, dans La Fabrique du présent, sa réflexion sur les voies d'une émancipation africaine fondée sur la dignité, les savoirs et le vivant.

Dix ans après la parution de son essai Afrotopia, véritable manifeste pour une autodétermination de l'Afrique, qui avait reçu un large écho, le romancier, essayiste, musicien, professeur agrégé d'économie et éditeur sénégalais poursuit ses réflexions avec La Fabrique du présent. Prônant une « utopie active », il pose ici les jalons d'un ambitieux programme visant l'épanouissement collectif et individuel des populations, à travers ce qu'il nomme « une économie politique de la dignité ». Pour un mieux-être des individus, une harmonie sociale, avec le bien commun placé au cœur d'un projet sociétal, il propose de puiser dans les ressources endogènes des sociétés africaines – savoirs, savoir-faire, formes politiques, systèmes économiques, spiritualités, etc. –, afin d'adapter les modèles de vie aux cultures, aux histoires et aux défis locaux. Enseignant en philosophie africaine et diasporique à l'université Duke en Caroline du Nord, aux États-Unis, Felwine Sarr invite à réinventer les imaginaires, à cultiver les liens avec le vivant dans son ensemble, à refuser cette hégémonie extractiviste, consumériste et néolibérale qui gagne la planète et cause d'immenses désastres écologiques et humains. L'Afrique a, selon lui, tous les potentiels pour prendre un chemin beaucoup plus vertueux et bénéfique. À rebours de ce monde qui érige des frontières, le penseur imagine même une cosmopolitique de l'hospitalité, garantissant à toute personne migrante une existence digne.

AM : Dans votre ouvrage, vous proposez, pour les pays africains, « une économie politique de la dignité », reprenant l'idée du penseur guinéen Teliwel Diallo. En quoi consiste-t-elle ?

Felwine Sarr : Nous devons penser et organiser l'économie d'abord en fonction des finalités que nous nous sommes données en tant que société : assurer la dignité, dans toutes ses dimensions, des vies individuelles et collectives pour préserver l'harmonie du vivant. Il s'agit de créer les conditions pour que tout individu ait une vie décente – protection sociale, revenus, accès à la santé, à l'éducation, à la sécurité, garantie des droits et des libertés… Ainsi l'économie n'est plus un train fou qui ne sait pas où il va ; elle est une politique, une conception, un ordre des savoirs et des savoir-faire organisés en rapport avec ce que nous estimons fondamental. La dignité, quelle qu'en soit la définition, est un projet autour duquel devraient tourner nos économies. C'est l'inverse de cette notion de développement, teintée de néocolonialisme. Rappelons qu'avant ce développement, quand le colon est arrivé, il a estimé que notre potentiel extractiviste n'était pas assez utilisé ; il fallait exploiter nos terres, nos ressources, nos richesses latentes, et les transformer en haut potentiel. Cette vision s'est accompagnée de l'imposition d'un modèle unique, d'une perception extractiviste de l'économie et de la mise en place d'une échelle normée de comparaison – entre ceux qui ont pu achever leur « développement » et les autres.

En quoi est-il pertinent de penser l'Afrique comme une totalité ?

J'y tiens. La diversité du continent n'est pas le sujet. Les pays africains ont connu ces derniers siècles un même cycle historique. Engagés dans un processus d'émancipation économique, politique, sociétal, etc., ils sont globalement aux prises avec les mêmes problématiques, même si elles s'inscrivent différemment dans leur tissu social, économique, politique. D'un bout à l'autre de l'Afrique, les grandes questions restent les mêmes : comment assurer la dignité des populations, maintenir la paix, la prospérité, se libérer des liens de tutelle et de dépendance, tracer sa propre voie, etc. On peut donc réfléchir à cette échelle-là ; les grandes dynamiques qui nous traversent nous autorisent à penser l'Afrique comme un projet à construire.

Comment faire pour que les richesses du continent bénéficient aux populations et ne soient pas captées par les prédations des multinationales et de certaines élites locales ?

C'est l'une des grandes questions. Généralement, on se focalise sur la corruption et la mal-gouvernance – des réalités qu'il faut aborder et traiter, bien sûr. Mais on oublie que la part congrue des ressources qui nous revient fait partie d'un échange global, mondial, totalement inégal. Ces deux points sont à articuler, à penser ensemble. C'est cette relation profondément inégalitaire qu'il faut réussir à rompre et à renverser. Notre continent est celui qui détient le plus de ressources au monde, mais c'est aussi celui qui en bénéficie le moins. Depuis des siècles, il participe à la forge du monde sur la modalité du combustible. Certaines élites sont complices de ce geste. Le premier travail est d'imaginer comment produire des élites, dans nos espaces, qui ne soient pas des compradores. Dans quel foyer les élève-t-on, les fait-on émerger ? Quels mécanismes sociétaux sont à mettre en place pour limiter ces appétits, et faire en sorte que ces élites soient au service du bien-être du plus grand nombre ? Et que, lorsqu'elles négocient nos ressources, elles le fassent au bénéfice des populations ? C'est la question la plus urgente. On peut blâmer le reste du monde, mais il négocie avec des élites censées nous représenter et qui n'effectuent pas le travail comme elles le devraient. Or, dans les pays où il est fait de manière plus adéquate, on observe des résultats en matière de mieux-être – par exemple, au Botswana, à l'île Maurice, au Maroc ou au Rwanda, quels que soient les reproches que l'on puisse faire à son président.

Vous rappelez que nombre de pays africains ont vu leur modèle de Constitution calqué sur celui des ex-puissances coloniales. Faut-il imaginer d'autres systèmes de gouvernance ?

Ça se joue aussi là, dans la forge du politique : comment faire communauté, comment gouverner, organiser les règles, le partage de la parole, du pouvoir, du bien-être, de la justice ? L'action est beaucoup plus fondamentale que la question d'un régime démocratique ou pas. Je suis fondamentalement pour la démocratie, porteuse de valeurs importantes que nous partageons. Les enquêtes nous le montrent : les Africains veulent des régimes démocratiques, ils ont très bien compris la nature d'une vraie démocratie, à la hauteur de ses enjeux, de son idéal. Toutefois, on peut aller plus loin, en produisant des formes du politique qui améliorent le fait démocratique. Et répondre à cette limite de la démocratie que nous observons. Plusieurs problèmes ont cours actuellement ; certains régimes politiques sont démocratiques juste dans la forme, mais pas dans le fond. Il faut dépasser cette attente que la greffe prenne et être proactif dans la réinvention du politique. Quand les circonstances du moment l'exigent, il faut réinventer une forme adéquate. Et je ne suis certainement pas dans ce débat qui prétend que la démocratie n'est pas faite pour les Africains. Faisons preuve de créativité, d'imagination, insufflons des valeurs que nous estimons fondamentales – le bien-vivre, le partage, le bien-être, l'équité… –, creusons les questions des responsabilités, de la participation, de l'alternance du pouvoir. Puisons dans le meilleur de notre histoire constitutionnelle, et dans celle du monde, et opérons des synthèses qui améliorent l'existence. Reprenons le chantier ! Ne considérons pas que ces formes sont données une fois pour toutes. Au contraire, il faut les penser, les réinventer, afin de les améliorer.

Peut-on notamment s'inspirer de l'Afrique précoloniale ?

Absolument. Sans essentialisation, il faut aller chercher ce qui nous intéresse, ce que l'on peut reprendre et remettre au goût du jour. Le continent n'a pas attendu sa rencontre avec l'Occident pour produire des formes plurielles du politique. Ce riche répertoire contient des réponses, il faut s'en inspirer. Je cite des travaux de philosophie politique : par exemple, Jean-Godefroy Bidima souligne que la palabre est un espace de délibération, faisant cohabiter consensus et pluralisme.

D'après vous, la véritable émancipation s'effectue par les savoirs, par l'éducation…

Des étudiants de l'Université de Dschang, au Cameroun. SHUTTERSTOCK
Des étudiants de l'Université de Dschang, au Cameroun. SHUTTERSTOCK

Les savoirs sont fondamentaux ; ils structurent une société, reproduisent les formes du politique, du social, du culturel, le rapport à l'écologie. Ils sont le fondement implicite de toute formation sociétale. C'est d'abord là que les révolutions s'opèrent. Ils nous offrent une vision du monde, ils nous révèlent des dimensions de la réalité en les rendant intelligibles, mais ils en voilent d'autres aussi. Un projet d'émancipation se doit donc de penser les savoirs qui produisent des individus libres, qui désillent les regards, qui éprouvent les possibilités d'agir sur le réel. On ne peut pas se cantonner à une seule archive de connaissances et ignorer les autres sous prétexte qu'elles n'ont pas été institutionnalisées, pas reconnues par les instances de légitimation. Dans l'histoire, les sociétés africaines ont produit des savoirs pour répondre à leurs besoins, pour croître ; elles devraient les réinstituer, en faire la synthèse, les renouveler, les affiner, identifier ce qui est obsolète et récupérer ce qui est fécond, vivifiant. Ces savoirs ancestraux ont perdu leur valeur parce que d'autres épistémologies se sont imposées. Il ne s'agit pas d'être binaire – le savoir scientifique est un patrimoine commun, tout le monde y a contribué, mais il demeure un savoir parmi d'autres. Nous ne devons pas juste absorber et consommer des connaissances venues d'ailleurs. Le savoir est au cœur des processus d'émancipation, à la racine de tout rapport au monde. La révolution sera donc d'abord épistémique. Cela prendra un temps beaucoup plus long.

S'agit-il, par exemple, de réhabiliter des savoirs ancestraux, souvent perçus défavorablement par certains comme ésotériques, et qui défient l'esprit cartésien et les lois de la physique classique ?

Oui. Issu de l'université, je respecte évidemment le savoir scientifique. C'est mon travail, je ne scie pas la branche sur laquelle je suis assis. Mais les possibilités de la connaissance dépassent la raison. On ne doit pas les opposer, mais montrer que certains savoirs allient raison et intuition, convoquent d'autres dimensions. Si l'esprit cartésien s'estime le seul légitime, alors il n'est plus raisonnable. Les neurosciences nous apprennent que penser, sentir, ressentir, raisonner sont des processus interdépendants. La raison fonctionne avec des affects, des sentiments, de l'intuition, en résonance avec l'environnement.

Quid des nouvelles technologies ?

Ce sont des innovations non pensées. On a insuffisamment réfléchi à leurs impacts sociétaux. Nous sommes pris dans une fièvre pour « rattraper » ce saut technologique, sans prendre un recul philosophique sur ce que ces outils impliquent sur les corps sociaux. Nouvelle panacée, l'IA reproduit les idéologies dominantes. Les savoirs ne sont pas neutres : certains aliènent, d'autres libèrent.

Quelle autre vision du monde proposez-vous, à rebours de la société de consommation et du productivisme ?

Je suggère le mythe du second Prométhée : il revient, mais il ne cherche pas à voler le feu, à réaliser la fission nucléaire, à extraire les richesses de la Terre, à conquérir. Au contraire, il produit des savoirs qui réparent, qui soignent, qui régénèrent le vivant. Sur ce terrain, nous avons un répertoire extrêmement riche. Je ne veux pas limiter le continent à des savoirs thérapeutiques, psychologiques, agricoles, car il a aussi produit des savoirs techniques, scientifiques. Mais à mon sens, les ordres du savoir à privilégier sont ceux qui maintiennent la vie, la pérennisent, la réparent. L'Afrique est le continent le moins industrialisé. Nombre d'adeptes du développement économique estiment que c'est un problème ; ils ont ce souhait de l'industrialiser, afin de créer des emplois pour les jeunes, transformer la matière première sur place, accroître la croissance économique – ce que j'entends. Mais nous avons l'avantage éthique de contribuer le moins à la pollution, au désastre écologique, à la production de gaz à effet de serre. Nous avons encore l'espace pour tenter l'aventure d'une économie verte, non-entropique, qui réponde aux besoins des populations et n'entrave pas la possibilité du vivant de se régénérer. Nous ne sommes pas totalement englués dans ce projet extractiviste du xxie siècle. Nous pouvons faire différemment. Il ne s'agit pas de revenir à l'âge de pierre, mais d'inventer des formes économiques qui articulent ces exigences. Nous avons les moyens, les ressources, les terres arables, la démographie, les richesses épistémiques… Engageons-nous dans des voies innovantes. Sans les réifier, sans les absolutiser, il existe des savoir-faire économiques très intéressants sur le continent, dont on peut apprendre – par exemple, l'économie informelle, que l'on dévalorise et que l'on compare négativement à une économie officielle.

De quelle manière cette prise en compte du vivant dans sa globalité est-elle présente en Afrique?

De nombreuses communautés africaines traditionnelles – sans doute moins aujourd'hui dans les grands centres urbains – négocient, dialoguent, interagissent avec le vivant, une ontologie relationnelle où le rapport est beaucoup plus transversal, fluide. La séparation est moins nette entre nature et culture, des catégories dichotomiques qui ne disent pas les enlacements, les enchevêtrements du vivant. Ces cosmologies existent, elles sont fortes, et elles impliquent des gestes écologiques et un lien différent aux autres communautés. Par exemple, quand elles récoltent des champs de céréales, certaines communautés en laissent une partie pour que les animaux, les oiseaux se nourrissent. D'après le sociologue et anthropologue sénégalais Youssouph Mbargane Guissé, les artisans, agriculteurs et thérapeutes ont été les vrais créateurs de civilisations en Afrique. Ils ont permis à la vie de se maintenir, de grandir, de fleurir, de répondre à des besoins, de soigner des maladies, de nourrir les populations, bien avant l'État moderne et les politiques publiques.

En quoi la jeunesse du continent est-elle une chance ?

Elle a besoin d'être éduquée, soignée, dotée en capital humain. En économie, la démographie est la première ressource qui en permet d'autres. Certains considèrent que celle du continent est un problème ; c'est une erreur de lecture. Elle est une grande richesse, à condition de lui fournir des outils, des savoirs, du bien-être, pour qu'elle puisse être un moteur de transformation. Elle le sera, de toute manière. La jeunesse est déjà une force qui fait bouger les choses dans le bon sens. Elle est consciente, revendicatrice, même si elle fait face à des difficultés indéniables.

La priorité est-elle d'œuvrer à démanteler le patriarcat, pour que les femmes ne subissent plus les injustices et les violences ?

En effet. Un vrai travail est à mener chez les hommes, qui bénéficient du patriarcat, parfois de manière inconsciente. Les femmes représentent la moitié de la population d'une nation, d'un continent, et subissent pourtant des entraves structurelles fondamentales. Ce n'est pas acceptable. Si l'on veut travailler au bien-être de la communauté, un grand effort est à fournir pour lever toutes ces barrières mentales, philosophiques, économiques, politiques, juridiques, structurelles. Si je raisonne uniquement en matière d'économie, cette inégalité est sous-optimale. Mais il s'agit avant tout de dignité humaine, d'une éthique du sujet. Sans prétendre prendre la place des femmes qui accomplissent un travail sérieux sur ces questions depuis de longues années, c'était essentiel pour moi d'aborder cette réalité. Au Sénégal, certaines entraves résident dans le droit : les femmes mènent leurs luttes pour réformer le Code de la famille, par exemple. Mais les plus grandes barrières demeurent dans les imaginaires et les rapports interindividuels.

Cette idée que le continent serait « en retard » par rapport aux autres est à remettre en question, à vos yeux…

On place les sociétés sur une échelle normée : voici celles qui sont en avance, celles qui sont en retard. Mais quand a lieu le départ de cette course ? Et les pays sont-ils partis sur la même ligne de départ ? Certes, on peut s'inspirer du meilleur chez les autres. Mais les sociétés sont traversées par des histoires, des mouvements, des temps d'évolution différents. Elles essaient de relever leurs propres défis. Que fait-on pour qu'elles accomplissent leurs heureuses potentialités ? Où en sont-elles dans le temps de leur histoire – celui où elles ont besoin de guérir, ou de se remembrer pour repartir ? D'autres sont en pleine croissance, en déclin, etc. À chaque séquence temporelle, il s'agit de faire l'expérience de leur potentiel lumineux. Il n'y a pas de schéma linéaire, orienté vers une méthodologie unique et indépassable. Les sociétés imaginent leurs propres réponses à leurs besoins : c'est la richesse de l'histoire du monde.

Vous estimez que certains indicateurs économiques, tels que le PIB, sont aussi à questionner. Ce dernier ne prend pas en compte les impacts négatifs de la croissance sur le vivant, sur la santé…

En économie, une réflexion est à mener sur ce que disent les indicateurs et sur ce qu'ils taisent. Pour montrer qu'il a bien travaillé, un homme politique présente les chiffres de croissance. Il y a une forme d'homologie inconsciente entre croissance et bien-être. Alors que la croissance indique juste que vous avez augmenté la valeur ajoutée d'une année sur l'autre, mais ne dit rien sur la façon dont elle a été répartie, sur les coûts de cette augmentation. Que fait-on de la prospérité ? En quoi est-elle un outil pour améliorer la vie des individus ? Et comment peut-on observer cette amélioration ? Ces vies s'inscrivent dans une écologie du vivant avec lequel nous sommes en interdépendance, et qui affecte nos existences. Nous pouvons choisir des indicateurs beaucoup plus symbiotiques, pluriels, holistiques, englobant les dimensions du vivant, pour que la lumière posée sur le réel soit la plus affinée, la plus juste.

Pourquoi l'aide au développement est-elle inefficiente ?

La Fabrique du présent, Philippe Rey/Jimsaan, 134 pages, 15 €. DR
La Fabrique du présent, Philippe Rey/Jimsaan, 134 pages, 15 €. DR

Des travaux réfléchissent sur l'efficacité de l'aide. À elle seule, elle n'a jamais sorti les pays de leurs difficultés. Dans des situations d'urgence, elle peut avoir des effets bénéfiques. Mais sur le long terme, elle empêche la production de capacités de réponses locales à des défis posés, à des questions essentielles, en les externalisant. Dans une économie politique de la dignité, on ne peut pas dépendre d'une aide extérieure pour des questions aussi fondamentales et stratégiques que l'éducation, la santé, etc. Quand l'agence américaine pour le développement international (USAID) a supprimé [en 2025, ndlr] ses financements pour des programmes humanitaires, tout est tombé à l'eau, du jour au lendemain. Certains pays en dépendaient de manière significative. Le vrai travail d'émancipation, c'est de développer des capacités de réponse à ces besoins, de ne pas être dépendants. Même si cela prend du temps.

Quelle est cette cosmopolitique de l'hospitalité que vous défendez ?

C'est un horizon auquel on doit penser, même si le monde actuel en est très loin. C'est justement notre travail de concevoir les possibilités d'une vie commune plus ouverte, avec une meilleure qualité relationnelle. Pour passer d'une hospitalité individuelle à une hospitalité publique, pendant que certains érigent des frontières. Cela devrait être inscrit dans le droit : la possibilité pour un individu d'être accueilli où qu'il soit, simplement parce qu'il appartient à la communauté humaine. On pourrait envisager un dispositif qui assure des droits à la santé, à l'hospitalité, à la protection contre les violences, à la possibilité de pouvoir s'épanouir. Ainsi, ceux que l'on appelle les migrants seraient considérés pleinement dans leur humanité partout dans le monde, et pas uniquement au sein de leur État-nation. Comment faire pour que ces idées deviennent des droits exigibles, pour les rendre opérants ? Ils existent déjà dans la charte internationale des droits de l'homme. Mais ils ne sont pas appliqués, et l'on doit réfléchir à quelles difficultés ils se heurtent dans l'état actuel du monde. Car le droit ne suffit pas toujours. La difficulté réside dans les imaginaires de l'appartenance : qui appartient à tel groupe ? Qui a le droit d'être dans tel espace ? Comment travailler sur ces imaginaires ? Comment fait-on communauté ? Une communauté donnée devrait pouvoir accueillir tout individu, peu importe sa couleur de peau, sa religion, etc., et le reconnaître pleinement.

Est-ce lié au concept humaniste sud-africain de l'Ubuntu, qui désigne la fraternité, la compassion, le fait de « faire communauté » ?

Oui, et c'est aussi en écho avec le Maya au Mali, l'harmonie de la communauté, la Teranga au Sénégal, la notion de réciprocité. Les sociétés africaines ont produit beaucoup de concepts qui pensent la vie commune, afin qu'elle soit la plus harmonieuse possible. Bien évidemment, il y a des tensions, des crises, mais elles ont été très imaginatives en ingénierie sociétale pour tisser, retisser la communauté, ouvrir les liens, les réarticuler. Voilà encore un répertoire de ressources très intéressant à aller chercher comme source philosophique et éthique.