Fièvre antillaise et Printemps arabe
EN FÉVRIER 2009, la Guadeloupe et la Martinique ont connu la plus longue grève générale de leur histoire : durant un mois, des milliers de gens manifestèrent, réclamant la fin de la pwofitasyon (« exploitation »).
Cette dernière était imputée aux békés (ou Blancs créoles), représentants du pouvoir économique à travers notamment la grande distribution, mais surtout descendants des colons français du début du XVIIe siècle, qui occupèrent ces îles en y exterminant les autochtones (les Caraïbes) avant d’y introduire d’abord des esclaves africains, puis des travailleurs indiens et chinois. De ce melting-pot forcé, datant de près de quatre siècles, sont nées une langue et une culture nouvelles, dites « créoles ».
Menée par des syndicats combatifs, la grève prit de court tant le pouvoir français que la classe politique locale, lesquels se retrouvèrent K.-O. debout. Elle déclencha des réflexes de solidarité et d’autosuffisance dans des îles où presque tout est importé de la lointaine « métropole ». Elle souleva surtout un immense espoir de changement dans ces « départements d’outre-mer » où le colonialisme de papa perdure. Les deux revendications principales portaient sur l’augmentation des salaires des travailleurs du privé de 200 euros et sur la baisse des prix des produits de première nécessité. Des accords furent finalement signés qui avaient des airs de victoire pour des populations frappées par un taux de chômage effarant (plus de 30 %).
Puis la révolte s’apaisa. 2010 et 2011 ne virent surgir aucun mouvement social de grande ampleur. Ce qui est aussi le cas pour la nouvelle année. Entre-temps, le Printemps arabe occupa les écrans, et les Antillais assistèrent au renversement d’autocrates par des masses exaltées. Al Jazeera, diffusée en arabe (certains Antillais sont d’origine syro-libanaise), tout comme TF1, LCI ou France 24 permirent de suivre l’évolution de cet embrasement. Or, à ce jour, aucun intellectuel, homme politique, syndicaliste ou patron antillais n’a tenté d’établir une comparaison entre la fièvre antillaise de 2009 et le Printemps arabe de 2011. Pourtant, en dépit de la différence des situations, de nombreux points communs les relient : accaparement des richesses par les élites, népotisme, exclusion de la jeunesse, chômage de masse, délitement du tissu social, médias verrouillés (il n’existe qu’un seul quotidien dans ces îles, propriété d’un magnat français), etc.
J’ai fait partie des rares Antillais à émettre des réserves quant à cette grève générale, trop axée sur des revendications matérielles (certes justifiées) et dépourvue d’objectifs politiques clairs, ce qui m’a valu d’être voué aux gémonies. Or ce qui devait arriver arriva : moins d’un an plus tard (en janvier 2010), 70 % des Martiniquais rejetèrent, lors d’une consultation référendaire, toute forme d’autonomie, cela en contradiction flagrante avec le slogan majeur de la grève qui était « Péyi-a sé ta nou, sé pa ta yo ! » (« Ce pays est le nôtre, pas le leur ! »). Le pouvoir français y vit aussitôt une déclaration d’amour envers la « mère patrie ». Frantz Fanon, lui, dut se retourner dans sa tombe (en Algérie).
Quoique cent fois plus exploités que les masses antillaises, les peuples arabes ont démontré que des revendications économiques non appuyées par une vision politique, laquelle aux Antilles ne saurait être que l’autonomie à moyen terme et l’indépendance à long terme, sont vouées à l’échec total.
Par RAPHAËL CONFIANT Écrivain martiniquais. Son dernier livre : Citoyens au-dessus de tout soupçon…, Caraïbéditions, Prix du polar du Salon du livre insulaire 2011