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Interview

François Heisbourg : « La propagande russe ne va pas nourrir la population africaine »

Par Cédric Gouverneur - Publié en août 2022
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François Heisbourg. DR
François Heisbourg. DR

Conseiller spécial de l’International Institute for Strategic Studies (IISS, Londres) et de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS, Paris), François Heisbourg analyse pour Afrique Magazine comment se positionnent les opinions publiques mondiales au sujet de la guerre en Ukraine. Le passé colonial européen et la guerre américaine en Irak jouent à plein dans la perception du conflit par les pays du Sud…

Êtes-vous étonné que tant de pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine refusent de s’aligner sur les Occidentaux au sujet du conflit en Ukraine ?

Je ne pense pas que les Occidentaux s’attendaient à un ralliement massif. En mars dernier, lors des deux votes à l’Assemblée générale des Nations unies, il y a eu une quarantaine d’abstentions, dont environ la moitié en Afrique : mais attention, s’abstenir n’est pas soutenir, et il faut le lire davantage comme le refus de se joindre à la condamnation de Poutine que comme un soutien à sa politique, nuance !

Que sait-on de la perception du conflit par les opinions publiques en Afrique ?

Elles sont difficiles à quantifier : des micros-trottoirs, des images de jeunes gens en vélomoteur brandissant un drapeau russe ne suffisent pas à quantifier le reflet général de l’opinion. En tout cas, le soutien de l’Afrique à l’Occident dans son conflit avec la Russie est défaillant.

Macky Sall, président du Sénégal et président en exercice de l’Union africaine (UA), a été reçu longuement par Vladimir Poutine début juin à Sotchi et s’est dit « rassuré » par cet échange.

Il est certain que la diplomatie russe s’est montrée plus active et plus attentive que la diplomatie occidentale. Qui a reçu Macky Sall ? Poutine, et non Biden ou Macron. Poutine reçoit le président de l’Union africaine le premier et se montre attentionné. De l’autre côté de la chaîne de communication, les Russes se montrent également bien plus vigoureux sur les réseaux sociaux, et pas simplement avec leurs usines à trolls de Saint-Pétersbourg. Une bonne diplomatie fonctionne mieux qu’une mauvaise : les Occidentaux n’ont pas fait le nécessaire pour travailler ces sujets en amont.

« Retour de la guerre ». DR
« Retour de la guerre ». DR

La Russie cherche à faire porter la responsabilité de la crise du blé sur les sanctions occidentales à son encontre.

Cet argument est parfaitement repoussant : c’est bien la Russie qui bloque les exportations de céréales de l’Ukraine via les ports de la mer Noire, ce ne sont pas les sanctions occidentales ! Mais les États africains ont fait valoir – à juste titre – que celles-ci ont parfois des conséquences sur les mécanismes de paiement leur permettant d’acheter les céréales, et que cela pénalise leur accès au marché : les Occidentaux auraient donc dû recevoir l’UA afin de tenir compte des intérêts des pays importateurs.

Faut-il y voir de l’arrogance occidentale ?

Cette guerre a lieu en Ukraine, la focale se porte donc sur ce pays et ses abords immédiats. Mais que Paris, Berlin ou Washington n’ait pas songé aux implications de ce conflit en Afrique relève davantage de l’ignorance que de l’arrogance. Celle-ci est davantage du côté du Kremlin, qui veut faire croire, à coup de fortes doses de propagande, que ce sont les sanctions occidentales qui bloqueraient les ports ukrainiens. Ce discours peut être efficace à une certaine dose, mais cela ne nourrit pas. Non, la propagande russe ne va pas nourrir la population africaine. Et de toute façon, je doute que le Kremlin s’y intéresse vraiment…

L’Occident a-t-il un temps de retard face à la Russie ?

La Russie a envahi l’Ukraine, l’Occident réagit, et le narratif occidental intervient après coup : ce narratif est réactif et non pro-actif. Il a donc toujours un temps de retard, Poutine l’a bien compris. Le président russe voit qu’il y a là un travail de propagande intéressant pour ses intérêts. L’Occident comme les pays du Sud ont aussi un temps de retard dans leur réflexion pour obliger la Russie à libérer l’accès aux ports ukrainiens. Force est de constater que peu de vigueur a été montrée à New York, au Conseil de sécurité : je m’attendais à une initiative de la « tricontinentale » (pour ressusciter un vieux mot du temps de la guerre froide !) Afrique-Asie-Amérique latine pour libérer ces ports. La Russie de Poutine serait bien embarrassée de mettre son veto.

Justement, la Russie propose l’élargissement du Conseil de sécurité…

Cela prendrait un temps indéterminé, du fait notamment du refus chinois d’admettre l’Inde ! C’est un nuage de fumée pour rendre impossible tout progrès à court terme sur cette question cruciale du blocage des céréales. En attendant, les gens ont faim…

Son passé colonial joue-t-il un rôle important à la défaveur de l’Occident ?

Cela explique évidemment en grande partie pourquoi l’Occident n’est pas entendu comme il le souhaiterait sur ce sujet. La Russie cherche bien sûr à en profiter. Mais que le Kremlin rappelle sans cesse le soutien de l’Union soviétique à la lutte contre l’apartheid et aux mouvements indépendantistes ne va pas faire bouger les céréales des ports ukrainiens ! On aimerait donc voir un peu plus d’agitation du côté du siège de l’UA, à Addis-Abeba, et de la Ligue arabe afin de lancer un mouvement aux Nations unies... Je le répète, il s’avérerait alors très compliqué pour Moscou de poser son veto à une telle résolution. Car la solution est entre les mains de la Russie : il lui suffit de laisser déminer les ports pour les débloquer.

Le fameux « deux poids, deux mesures » joue-t-il également en sa défaveur ?

L’invasion de l’Irak en mars 2003 sera, à juste titre, encore reprochée aux États-Unis pendant très longtemps… Mais ce n’est pas parce que George W. Bush a envahi l’Irak il y a près de vingt ans que cela apporte une solution au problème actuel des pénuries alimentaires.

Et en Amérique latine, la bataille de l’opinion est-elle perdue pour les Occidentaux ?

Le problème alimentaire se pose peu là-bas. Les tensions sur le marché des céréales favorisent au contraire les productions nationales. Les réactions sont davantage politiques : se positionner contre les « Yankees », les « Gringos », est toujours payant. Remarquez qu’on entend peu le Venezuela, producteur de pétrole, avec qui Biden effectue un rapprochement.

Quel est le monde qui se redessine ?

Les éléments de césure qui existent depuis la période de la colonisation perdurent. Mais les opinions adhèrent-elles vraiment au modèle autoritaire incarné par Poutine ? C’est une question intéressante, et il n’est pas facile d’y répondre : la Russie n’a eu que quatre voix aux Nations unies en sa faveur ! Quatre dictatures : la Biélorussie, la Syrie, l’Érythrée et la Corée du Nord. Son modèle politique n’est donc pas d’une grande popularité ! Ce n’est pas parce qu’une grande partie de la planète regarde toujours l’Occident d’un œil torve, du fait de son passé colonial, qu’elle est séduite par ce type de système autoritaire.

Les États africains peuvent-ils tirer quelque chose de cette nouvelle rivalité ?

Pendant la guerre froide, certains pays jouaient les uns contre les autres, prenant l’aide soviétique, puis l’aide américaine, en en tirant le meilleur parti possible. L’Inde cultive par exemple sa marge d’autonomie. Reste que les Russes n’ont pas grand-chose à offrir, mis à part le narratif (la propagande) et les « affreux » (les mercenaires de Wagner). Ce n’est pas très rentable dans la durée ! La Chine, l’Inde et la Turquie ont bien davantage à offrir aux Africains, sans parler du poids des puissances occidentales. Plus il y a de choix, plus cela s’avère avantageux pour les États africains.​​​​​​​

 

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