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Frida sur les marches du théâtre de Tunis. Crédit : REA
Frida sur les marches du théâtre de Tunis. Crédit : REA
Hommage

Frida Dahmani
ou la longue fidélité à soi
(1958-2026)

Par Shiran Ben Abderrazak
Publié le 1 avril 2026 à 07h31
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Elle commence à écrire à l’âge de 7 ans. Des poèmes publiés dans la presse. Une enfant de la médina de Tunis, du quartier El Hajjamine, qui comprend très tôt que les mots sont son territoire. Mais les familles ont leurs raisons que le destin ignore. Un oncle médecin, chef de famille, en décide autrement. Direction Strasbourg, direction la fac de médecine. Frida Dahmani tient une première année, puis s’oriente vers la biologie – un compromis, pas une vocation. La légende familiale raconte qu’un jour, pendant un cours de dissection, le sang la fait tourner de l’œil. C’est le corps qui tranche.

Ce détour par les sciences du vivant dit une chose essentielle sur la femme qu’elle va devenir: si elle n’a jamais suivi une ligne droite, elle n’a pour autant jamais perdu le fil. Elle rentre à Tunis en1986, sa fille de 2ans dans les bras, et commence à se construire, sans diplôme de communication, sans carte de presse, sans plan. Par son autodidaxie, par son entêtement, par son amour des choses qui comptent. Le Théâtre national, d’abord –les planches, les artistes, l’effervescence d’une scène tunisienne en plein éveil… Puis, l’édition, la communication, l’événementiel. Enfin, une petite société fondée avec sa sœur Leïla, pour rendre le temps élastique.

Entre tout ça, il y a sa fille, Ariane. Et autour d’Ariane, il y a les autres: les amis, les copains de lycée, les jeunes de passage, les âmes en errance. La maison de Frida est une porte ouverte, l’une de celles où l’on sait d’instinct que l’on peut sonner, rester dîner, revenir le lendemain. Elle tient salon sans en avoir l’air, recevant avec la même attention un réalisateur en vue et un adolescent perdu. Ce n’est pas une posture, c’est son rapport naturel au monde : transmettre, relier, nourrir. Les amitiés qu’elle noue à cette époque durent des décennies, certaines jusqu’à la fin.

Elle a la cinquantaine quand le journalisme devient sa vocation officielle. Cinquante ans et une vie entière à raconter, à mettre en forme, à rassembler. Ce n’est pas une reconversion, c’est un retour. Une reconnexion à cette enfant de 7 ans, qui avait trouvé sa voie avant même que l’institution scolaire ne lui propose un chemin.

Correspondante à Tunis pour Jeune Afrique pendant près de vingt ans et pour Afrique Magazine pendant de nombreuses années, elle couvre la révolution de 2011 et les fragiles années de la transition avec une acuité que seule peut donner l’ancienneté. Elle connaît les gens, les réseaux, les arrière-cours du pouvoir. Mais surtout, elle n’a pas peur. Ce sont ces années qui révèlent toute l’étendue de sa palette: sa capacité à maintenir le dialogue et l’équilibre entre tous les segments de la société tunisienne. Elle couvre la Tunisie de l’intérieur, la Libye voisine et les dynamiques migratoires qui cousent les deux rives de la Méditerranée. Son spectre est large, parce que son regard l’est. Issue de la communication et du terrain culturel, elle savait que les faits ne suffisent pas, qu’il faut aussi sentir la texture des choses, le murmure d’une ville, l’humeur d’un pays.

Son oncle, Abdelaziz Dahmani, lui-même journaliste, passé par les mêmes rédactions panafricaines dans les années 1970-1980, écrit à l’annonce de la mort de Frida qu’elle était une femme de très hautes qualités morales, courageuse, ayant foi en la justice sur terre. La formule est juste. Mais elle était aussi une femme de contradictions productives, trop artiste pour entrer dans les cases, trop rigoureuse pour se contenter de l’à-peu-près. Elle dessinait, créait de ses mains, avait du caractère, en quantité suffisante pour froisser parfois, pour tracer toujours.

Elle s’est éteinte le 25 mars 2026, à 68 ans. Elle laisse derrière elle des milliers d’articles, une fille, une sœur, et l’empreinte de ses silences à table où, dès qu’un débat s’ouvrait, il y avait des étincelles. Ce sont toujours les meilleures tables.