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Funérailles à Téhéran de responsables militaires tués dans des frappes américano-israéliennes , le 11 mars 2025. ARASH KHAMOOSHI/POLARIS/STARFACE
Funérailles à Téhéran de responsables militaires tués dans des frappes américano-israéliennes , le 11 mars 2025. ARASH KHAMOOSHI/POLARIS/STARFACE
Golfe

Furie épique sur l'Iran

Par Cédric Gouverneur
Publié le 7 mai 2026 à 15h26
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La République islamique est frappée comme jamais depuis 1979. Israël et les États-Unis ont déclaré une guerre d’opportunité. La sortie du conflit et ses conséquences restent particulièrement illisibles, tandis que l’onde de choc se propage en cascade des rives du golfe Persique au monde entier, en passant par le détroit d’Ormuz… Explications. 

Le 14 mars 2026, un homme au milieu des décombres d’un immeuble détruit deux jours plus tôt par des frappes aériennes américaines et israéliennes, dans le quartier de Khani Abad, au centre-ville de Téhéran. GETTY IMAGES VIA AFP
Le 14 mars 2026, un homme au milieu des décombres d’un immeuble détruit deux jours plus tôt par des frappes aériennes américaines et israéliennes, dans le quartier de Khani Abad, au centre-ville de Téhéran. GETTY IMAGES VIA AFP

Le samedi 28 février, l’offensive militaire américaine et israélienne débutait en Iran par des bombardements aussi précis qu’impitoyables, qui ont tué des dizaines de dirigeants de la théocratie chiite. Et notamment son Guide suprême, Ali Khamenei (86 ans), leader politico-religieux et véritable chef de l’État, placé au-dessus du président de la République. L’armée israélienne et le Pentagone américain savaient précisément où et à quel moment Khamenei et ses proches allaient se réunir ce matin-là – ce qui ne laisse guère de doute quant au degré d’infiltration d’espions du Mossad et de la CIA dans les plus hautes sphères du pouvoir iranien… Comme le prouve, par ailleurs, l’assassinat d’autres personnalités importantes du régime, tel celui d’Ali Larijani, le 17 mars. Les services secrets israéliens, afin de semer encore davantage de confusion chez leurs ennemis, communiquent allègrement sur l’ampleur de leurs capacités d’espionnage : toutes les caméras de vidéo surveillance de Téhéran auraient été piratées pour suivre à la trace les véhicules des dirigeants ciblés… Des dentistes soudoyés auraient glissé des puces dans les plombages de leurs patients haut placés afin de les géolocaliser…Le Mossad laisse entendre, via des fuites dans les médias israéliens, qu’Esmaïl Qaani, chef de la force paramilitaire Al-Qods, serait lui-même une «taupe »! Ce généra la échappé miraculeusement à trois attentats israéliens ou américains ces dernières années… 

Les conséquences de ce nouveau conflit moyen-oriental sont planétaires. Dès les premières frappes, Téhéran a joué son meilleur atout stratégique en paralysant le détroit d’Ormuz, goulot de 34 km de large à son point le plus étroit, et dont il contrôle la rive nord . Environ 20 % de la production mondiale de pétrole et de gaz transitent par ce passage entre le golfe Persique et l’océan Indien. L’Iran s’en prend aussi aux bases américaines situées dans les pays de la rive sud du golfe Persique, ses drones semant le chaos à Dubaï, hub aéroportuaire mondial, mais aussi à Bahreïn, au Koweït, et même en Arabie saoudite et à Oman. Le conflit rebat les cartes énergétiques : la République islamique laisse circuler les navires de son allié chinois. L’Agence internationale de l’énergie (AIE), dont sont membres les pays occidentaux, a débloqué 400 millions de barils issus de ses réserves stratégiques. Et Trump a dû se résoudre à provisoirement alléger l’embargo contre le pétrole russe, sanctionné depuis le début de la guerre en Ukraine il y a quatre ans. 

Le président des États-Unis Donald Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou lors d’une conférence de presse, le 29 décembre 2025. ALAMY STOCK PHOTO
Le président des États-Unis Donald Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou lors d’une conférence de presse, le 29 décembre 2025. ALAMY STOCK PHOTO 

Le déclenchement de l’offensive américano-israélienne, baptisée «Furi e épique » par la Maison-Blanche et «Lion indomptable » par Tsahal , n’ a guère constitué un e surprise. En juin 2025, la «guerre des douze jours » contre les sites GE nucléaires iraniens avait fait figure de ballon d’essai «grandeur nature». Cette nouvelle intervention militaire, qui était redoutée parles économistes pour ses impacts catastrophiques, était presque attendue par une partie des Iraniens! Car jamais, depuis sa fondation en 1979, la République islamique n’a été aussi impopulaire. En décembre dernier, les commerçants du bazar de Téhéran – longtemps favorables au régime – se sont soulevés contre le coût de la vie. Dans les usines, des grèves ont éclaté. Ces nouveaux opposants ont rejoint la jeunesse, qui étouffe sous les interdits imposés par les ayatollahs et s’était déjà soulevée en 2009, 2019, 2022… En septembre 2022, le décès de Mahsa Amini, étudiante tuée par la police des mœurs pour un hijab «mal porté», a engendré le mouvement «Femme, vie, liberté»: en quelques mois, des centaines de manifestants ont été abattus, des dizaines d’autres condamnés à mort et pendus. De mystérieux empoisonnements ont frappé des milliers de lycéennes dans les écoles du pays – une probable vengeance du régime contre une jeunesse exécrée. Depuis lors, les braises de la contestation, étouffées mais vivaces, couvaient sous les cendres laissées par la répression… Début janvier 2026, la coalescence des oppositions s’est traduite par de gigantesques manifestations, qui ont submergé chaque soir les rues des villes. «Les gens n’ont plus peur», s’étonnaient nos sources sur place. Des cortèges de manifestants, de toutes classes sociales et de toutes générations, osaient scander «mort au dictateur». Certains brandissaient des portraits de Reza Pahlavi, fils du dernier shah, qui se présente en «alternative transitoire» depuis son exil aux États-Unis. Donald Trump encourageait les contestataires, leur demandant de «tenir bon», leur assurant que l’aide était «en route». Les États-Unis ont alors fait converger leurs forces aéronavales autour du golfe Persique… Mais les 8 et 9 janvier, le régime islamique, après avoir coupé Internet, s’est lancé dans une répression d’une violence inouïe: les gardiens de la révolution (pasdaran) et les miliciens bassidji ont mitraillé les manifestants, en massacrant plusieurs milliers. Ils ont ensuite investi les hôpitaux, traquant les blessés, brutalisant le personnel soignant. Les organes de sécurité se servent d’un logiciel russe de reconnaissance faciale, FindFace, et de l’intelligence artificielle pour traquer les contestataires. Les familles ont non seulement dû payer pour récupérer les dépouilles de leurs proches, mais elles se sont vu facturer le prix des balles…Une sanglante page s’ouvre: après avoir alterné, depuis la fin de la guerre contre l’Irak (1988), les présidents «réformateurs» et «conservateurs» – élus dans des conditions douteuses et dénués de réel pouvoir –, l’appareil d’État assume de régner parla terreur. 

Le 4 novembre 1979, des centaines d’étudiants iraniens prennent d’assaut l’ambassade américaine de Téhéran et retiennent en otage une cinquantaine de diplomates. DR
Le 4 novembre 1979, des centaines d’étudiants iraniens prennent d’assaut l’ambassade américaine de Téhéran et retiennent en otage une cinquantaine de diplomates. DR

Dans ce contexte orwellien, l’assaut américano-israélien a d’abord été accueilli avec soulagement par une large partie de l’opposition: «J’en pleurais de joie!» s’exclame une Iranienne réfugiée au Canada. Depuis Montréal, Los Angeles, Paris, Londres, Berlin, Sydney, les millions d’Iraniens en exil – environ 200000 fuient leur pays chaque année – ont massivement exprimé leur soutien à l’intervention militaire. À Téhéran, des vidéos montrent des habitants chanter, danser dans les rues, klaxonner, célébrer la mort du Guide suprême. D’autres, depuis le toit des immeubles, filment les missiles s’abattant sur les bâtiments officiels, les commissariats et les casernes, avec des exclamations enthousiastes. «Mon appartement est endommagé, mais c’est le prix à payer pour être libéré!» témoigne anonymement une habitante de Téhéran en filmant son salon ravagé. Or, la menace de répression du régime reste quasi intacte. Les forces de sécurité mitraillent les fenêtres des immeubles d’où sont criés des slogans d’opposition. Et sur les antennes des télévisions d’État, des porte-paroles du régime préviennent que tout Iranien soutenant l’ennemi sera considéré comme un traître: «Confisquer vos biens ne suffira pas, nous ferons pleurer vos mères!» 

L’intensité de la campagne militaire, les bombardements incessants, les centaines de victimes civiles, la destruction des infrastructures entraînent désormais une inquiétude quant aux buts de la guerre et à l’après. Américains et Israéliens ont frappé des dizaines de milliers de cibles (grâce à l’IA): sites nucléaires, arsenaux, aéroports, flottes navales, casernes, commissariats, télévisions publiques, dépôts pétroliers…Leur aviation maîtrise le ciel adverse. Des «assassinats ciblés», via des tirs frappant une habitation ou un véhicule, déciment un à un les chefs politiques, militaires et religieux, puis traquent leurs successeurs dans la hiérarchie. Aux carrefours de Téhéran, les check-points des forces de sécurité sont ciblés par des drones israéliens, visiblement bien informés. Les civils ne sont pas «visés». Mais un tel déluge de feu ne peut éviter ce que les militaires nomment des «dommages collatéraux»: dès le premier jour du conflit, plus d’une centaine de petites filles ont été tuées par un missile, vraisemblablement américain, tombé sur leur école à Minab, dans le sud du pays… 

MOJTABA, L’HÉRITIER INVISIBLE

Mojtaba Khamenei (en haut) est nommé Guide suprême après la mort de son père, Ali Khamenei (en bas). DR
Mojtaba Khamenei (en haut) est nommé Guide suprême après la mort de son père, Ali Khamenei (en bas).

La République islamique est meurtrie, mais elle ne cède en rien: après l’élimination d’Ali Khamenei, l’«assemblée des experts» – un collège de 88 dignitaires religieux chiites – a annoncé le 9 mars la désignation de son fils Mojtaba comme Guide suprême. Si Téhéran admet que cet homme de 56 ans a été «blessé» lors du bombardement qui a tué ses parents et son épouse, des doutes subsistent quant à sa survie: le nouveau leader demeure invisible et muet… Lors de sa cérémonie d’investiture, les pontes du régime ont exhibé sa photo, fixée sur une silhouette en carton, dans une mise en scène tragicomique. Depuis lors, le «guide» ne s’est exprimé que par un message écrit – qui a pu être rédigé par un autre dirigeant, par exemple le président de la République Massoud Pezeshkian ou le président du Parlement Mohammad Ghalibaf.

À noter que cette succession bafoue les règles de la République islamique: Mojtaba Khamenei n’a pas le statut d’ayatollah (titre le plus élevé du clergé chiite), une condition constitutionnelle pour être désigné Guide suprême. Et il n’est autre que le fils du précédent leader. Or, l’architecte de la théocratie iranienne, l’ayatollah Rouhollah Khomeiny (1902-1989), n’a jamais voulu d’un régime héréditaire, qui aurait rappelé la défunte monarchie. 

Une nomination aussi en décalage avec une société qui a profondément évolué depuis un quart de siècle. L’Iran, pays qui a fait de la théocratie un système d’État, traverse une désislamisation accélérée et irréversible. La contrainte a produit son exact contraire. Le voile imposé, les prières forcées, la police des mœurs, le calendrier religieux érigé en loi… Tout cela a généré, non pas la foi, mais le rejet. Les jeunes, hyper-connectés, urbains, frustrés, ont fait de la sécularisation un acte politique autant qu’intime: ne plus croire, c’est résister. Selon les observateurs, la République islamique disposerait encore du soutien d’environ 20% de la population: la minorité qui jouit de l’empire économique bâti par les pasdaran depuis la chute du shah. 

DE LA MONARCHIE À LA THÉOCRATIE

Mahsa Amini est décédée en garde à vue le 16 septembre 2022 après son arrestation par la police des mœurs en Iran. DR
Mahsa Amini est décédée en garde à vue le 16 septembre 2022 après son arrestation par la police des mœurs en Iran. DR

Un long détour historique s’impose. Le 16 janvier 1979, le dernier shah d’Iran doit fuir son royaume, chassé par une révolution. La politique de «grande civilisation» du souverain Mohammad Reza Pahlavi (1919-1980), sur le trône pendant près de quarante ans, s’était traduite par une gabegie économique, narrée par le reporter polonais Ryszard Kapuscinski (1932-2007) dans son livre Le Shah. Le 1 er février 1979, l’ayatollah Khomeiny, exilé depuis quinze ans, revient au pays. En mars, un référendum établit une République islamique. Très vite, les libéraux, les démocrates, la gauche – les communistes du parti Tudeh, les militants de l’Organisation des moudjahidines du peuple (MEK) –, qui avaient tous contribué à la chute du shah, sont impitoyablement massacrés par leurs anciens «camarades» islamistes, ainsi que le raconte Massoumeh Raouf dans son ouvrage Ô mères d’Iran (éditions Intervalles, 2026). Des décombres de la monarchie va émerger un système politique d’un nouveau genre: une dictature théocratique totalitaire. La République islamique, à la fois révolutionnaire et réactionnaire, entend remodeler l’Iranien, dominer sa vie quotidienne, le contraindre à se comporter comme un pieux musulman – tant pis s’il est issu des minorités chrétienne, juive, zoroastrienne ou bahaï… Les gens qui promènent un chien – créature jugée «impure» – voient leur animal de compagnie confisqué, parfois tué sous leurs yeux… 

Sur le plan extérieur, le régime appelle à la destruction d’Israël, qualifié de «Petit Satan» et comparé à une «tumeur cancéreuse». Depuis les années 1980, Téhéran soutient le Hezbollah (né en 1982, avec l’invasion du Liban par Israël), ainsi que le Hamas palestinien (issu de la première Intifada, en 1987). Téhéran est particulièrement influent dans l’Irak post-Saddam. Et dans la Syrie de la famille Assad. Puis ce sera l’alliance avec les Houthis yéménites. Ses services secrets ont aussi organisé des attentats contre la communauté juive partout à travers le monde, jusqu’en Argentine. Traduit en persan, Mein Kampf, le brûlot antisémite d’Adolf Hitler, est diffusé dans le pays. 

Entre Israël et l’Iran, c’est l’affrontement des puissances. Lancé sous le shah avec le soutien des USA et de la France, interrompu par la révolution de 1979, le programme nucléaire iranien a été réactivé dans les années 1980, après la guerre contre l’Irak. L’Iran a toujours entretenu une part de flou quant à ses finalités: produire de l’électricité ou des bombes (qui garanti raient en quelque sorte la sécurité et la pérennité du régime, à l’image de la Corée du Nord)? Si le pays a officiellement adhéré au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), son programme d’enrichissement de l’uranium dépasserait les nécessités d’un simple usage énergétique… En juillet 2015, à Vienne (Autriche), l’Iran était néanmoins parvenu à un accord avec les Occidentaux sur l’encadrement strict de son programme nucléaire. C’est le fameux JCPOA, qui aurait dû ouvrir une longue période de déconfliction. Mais Donald Trump, dès son premier mandat, a jugé bon de s’en retirer. Et Israël de maintenir la pression de l’option militaire. 

Les Occidentaux n’ont jamais fait confiance à ce régime révolutionnaire inédit. Le 4 novembre 1979, des centaines de jeunes militants islamistes investissent l’ambassade des États Unis à Téhéran. Cinquante-deux Américains sont retenus en otage, pour la plupart pendant 444 jours. Jamais les États-Unis n’ont digéré cette humiliation. L’échec de l’opération aéroportée (avril 1980) signera la fin de la présidence de Jimmy Carter. 

Les ingérences étrangères en Iran constituent une longue tradition: en août 1941, le shah Mohammad Pahlavi avait succédé à son père, Reza Khan, renversé par une invasion militaire britannique et soviétique. En pleine Seconde guerre mondiale, Londres et Moscou avaient jugé plus prudent de se débarrasser de Khan, inquiets que la sympathie du shah pour les nazis (qui considéraient les Iraniens comme des «aryens») ne se traduise par un basculement du pays (et de son pétrole) du côté allemand… Ironie du sort, Reza Khan avait lui-même accédé au trône grâce aux Britanniques: en 1921, ce colonel de l’armée du shah Nassereddine avait perpétré un coup d’État à l’instigation de Londres! Les révolutionnaires de 1979 avaient certes quelques comptes à régler avec les USA: Washington a non seulement soutenu le shah, mais également fait tomber le Premier ministre réformateur Mohammad Mossadegh, qui voulait nationaliser l’Anglo-Iranian Oil Company – une mesure qui lui avait valu d’être considéré comme «communiste» parle président américain Dwigh Eisenhower Renversé enaoût1953 par un putsch militaire avec l’aide de la CIA, Mossadegh finira sa vie en résidence surveillée…Rares sont les dirigeants perses ayant, au cours des siècles, échappé au putsch ou au meurtre. Mais Mossadegh occupe dans cette épopée une place à part: «Un personnage comme Mossadegh peut être destitué de ses fonctions, mais personne ne peut le destituer de l’histoire», écrit Kapuscinski avec des mots qui pourraient s’appliquer au Premier ministre congolais Patrice Lumumba (1925-1961).Dès la chute de son Premier ministre réformateur, le shah, fort du soutien américain, va se comporter en monarque absolu: sa police secrète, la Savak, fait régner la terreur, tandis que le roi et sa cour se complaisent dans un luxe tapageur, fréquentant en Europe de l’Ouest les palaces, les grands restaurants et les stations de ski. Le peuple, humilié, trahi, attend son heure…

Dans les années 1960 circulent sous le manteau les prêches contestataires de Rouhollah Khomeiny, ayatollah né à Qom au début du siècle. Exilé en Irak puis en France, il est considéré par ses plus fervents dévots comme le «douzième imam», disparu au IXe siècle et supposé réapparaître au bout d’un millénaire. En janvier 1978, un article dans la presse officielle dénigre ce religieux. À Qom, ses partisans lisent le texte en place publique: outrée, la population se soulève. La Savak massacre des centaines de protestataires. Mais une tradition chiite – commémorer un défunt après quarante jours de deuil, et si possible le venger – engendre des manifestations cycliques, qui prennent de l’ampleur jusqu’à balayer la monarchie. 

L’EMPIRE ÉCONOMIQUE DES «GARDIENS»

Le 16 mars 2026, un avion émirati s’apprête à atterrir, tandis que des colonnes de fumée s’élèvent près de l’aéroport de Dubaï. AFP
Le 16 mars 2026, un avion émirati s’apprête à atterrir, tandis que des colonnes de fumée s’élèvent près de l’aéroport de Dubaï. AFP

La République islamique née en 1979 est une théocratie: les institutions mises en place par Khomeiny et son entourage – où figurait déjà Ali Khamenei – sont soumises au clergé. Les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire doivent obéissance au Guide suprême et à son bureau. «Une organisation parallèle à tous les organes de l’État», explique le sociologue franco-iranien Didier Idjadi dans Iran, islamisme, laïcité: histoire d’un affrontement (éditions Héliade,2026). Les élections ne sont qu’une façade: les députés du Parlement et les candidats à la présidentielle doivent être adoubés par le Guide suprême. Le cœur du pouvoir repose sur le corps des gardiens de la révolution islamique, l’armée idéologique du régime. À ces pasdaran s’ajoutent les bassidji, des miliciens qui exercent à travers 23 «branches» (bassidji des étudiants, des ouvriers, des soignants, des ingénieurs, etc.), ce qu’Idjadi qualifie de «contrôle fasciste sur toutes les professions et les couches sociales». 

Pasdaran et bassidji n’ont pas qu’une fonction répressive. Leur pouvoir est également financier. Kayhan Valadbaygi, directeur de Middle East Risk & Reform Advisory, décrit dans une analyse publiée en octobre 2023 («Beyond the IRGC: the rise of Iran’s military-bonyad complex») comment les paramilitaires se sont accaparé l’économie, via leur mainmise sur les bonyads, des fondations créées à la révolution afin de gérer les biens du shah et de sa cour en fuite, et leur contrôle de lieux de culte chiites –notamment le tombeau de l’imam Reza à Machhad (nord-est). «Ces institutions, qui ne rendent compte qu’au Guide suprême, sont idéologiques, autonomes, cohérentes et loyales», résume t-il. Leur rôle n’est «pas seulement l’accumulation de richesses», mais aussi «la consolidation du pouvoir et la préservation des privilèges»: les bénéficiaires de cette économie opaque et parallèle constituent la petite minorité d’Iraniens toujours fidèles à la République islamique…Selon les décomptes de Valadbaygi, les paramilitaires gèrent «101 entreprises de bâtiment et travaux publics, 203 mines et usines, 238 sociétés de services et commerces, 472 fermes commerciales, près de 2800 groupes immobiliers, ainsi que des banques» – soit, au total, «au moins 50%du PIB»! Les sanctions internationales ont consolidé la puissance économique des paramilitaires, leurs sociétés prenant le relais des entreprises étrangères ayant déserté le pays. Les «gardiens» ont aussi poussé au rapprochement avec la Chine et la Russie – l’Iran est membre de l’Organisation de coopération de Shanghai depuis 2023 et a adhéré aux BRICS l’année suivante. Les paramilitaires avaient également massivement investi dans la Syrie de Bachar al-Assad, président alaouite – une branche du chiisme –, qu’ils ont soutenu jusqu’à sa chute. 

Bachar al-Assad, après plus de treize années de guerre civile, a fini par être renversé endécembre2024, car les soldats syriens avaient le ventre vide. En Iran, des défections apparaissent dans l’armée régulière. L’administration états-unienne, qui pariait sur un conflit de «deux semaines», n’évoque plus de date de sortie…Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont déclenché un conflit qui semblait devoir abattre rapidement un régime dos au mur. Mais au moment où ces lignes sont écrites, l’appareil politico-militaire iranien tient –malgré lesbombes, malgré les pertes, malgré la pression. Les conséquences sur les pays du Golfe sont massives. La fermeture du détroit d’Ormuz perturbe gravement le commerce mondial, et en particulier celui du pétrole – le prix du baril s’envole, les économies vacillent, les nerfs sont à vif. La chute de la République islamique semble inscrite dans la logique. Mais quand? Et surtout comment? Et pour quel après? Les stratèges de Washington et de Tel-Aviv peuvent rêver d’un basculement: faire passer dans leur camp une puissance de près de 90 millions d’habitants, détentrice des troisièmes réserves pétrolières mondiales et des deuxièmes réserves gazières – ce serait un séisme géopolitique d’une ampleur historique… Mais la guerre ne se plie jamais aux scénarios. Et le pire, dans ce genre  de moment suspendu, n’est jamais vraiment à exclure.