Hajar Azell et Amina Damerdji
Deux écrivaines en mode interview
Les autrices se rencontrent à la suite de l’attribution par la Grande Mosquée de Paris de son prix littéraire à Hajar Azell. L’occasion pour Amina Damerdji d’ouvrir un échange, d’évoquer la littérature, le sentiment de naviguer entre plusieurs mondes, l’importance des mots, la construction de personnages comme vecteurs de la grande histoire…
À l’occasion de la remise du prix littéraire de la Grande Mosquée de Paris à Hajar Azell pour son roman Le Sens de la fuite (Gallimard, 2025), l’écrivaine Amina Damerdji, franco-algérienne, membre du jury particulièrement touchée par son livre, a rencontré l’autrice franco-marocaine. L’ouvrage primé raconte l’histoire d’Alice, reporter de guerre qui couvre les printemps arabes et revient très abîmée de Syrie. À Paris, elle fait la rencontre d’Ilyes, un jeune immigré algérien, qui la mène sur les traces de ses origines et au contact d’autres destinées de femmes libres, comme Wassyla. Une trame historique et romanesque qui permet d’ouvrir le dialogue entre ces deux personnalités de l’écriture.
Amina Damerdji: Chère Hajar, ton premier roman, L’Envers de l’été (Gallimard, 2021) est ancré dans un lieu, l’intimité d’une famille, tandis que Le Sens de la fuite a une dimension cosmopolite et politique assumée. Peux-tu nous parler de cette évolution?
Hajar Azell: Je savais que j’allais vers la grande histoire – et c’est aussi le cas pour mon troisième roman, en cours d’écriture. J’aime interroger les histoires dominantes pour laisser la place à d’autres récits. Mais j’avais besoin de la trajectoire d’une narration plus circonscrite, comme celle de mon premier roman, avant de me déployer vers le monde dans mon deuxième. Je ne m’interdis pas de revenir à des histoires plus intimes. Je m’ennuierais beaucoup si je me cantonnais à une seule forme.
Les personnages de ton roman sont très attachants. Ils nous marquent. Alice, évidemment, ton héroïne, mais aussi Ilyes, et puis un personnage que j’ai adoré, Wassyla, cette mère de famille qui ne fait pas ce qu’on attendrait d’elle, qui porte le désir. Comment construis-tu tes personnages ? Du point de vue de tes inspirations comme de leurs liens, car je remarque qu’ils fonctionnent en réseau.
Mon écriture jaillit des personnages. Je passe beaucoup de temps à remplir des carnets où je les imagine dans des situations qui n’apparaissent pas dans le roman: comment marchent-ils dans la rue? Qu’aiment-ils manger? À quoi pensent-ils avant de dormir?
Tu as un cahier par personnage?
Je possède un seul cahier pour tous les personnages. Cette idée de réseau me parle. En effet, quand j’écris, je me demande souvent comment des êtres qui pourraient être des droites parallèles – ne jamais tomber les uns sur les autres parce qu’ils viennent de milieux sociaux et d’univers très différents – finissent par se rencontrer. Ces endroits-là m’intéressent en écriture. Cela passe par le fait de les côtoyer, de fréquenter les lieux où ils vont: j’ai passé du temps dans un bar de journalistes de guerre à Paris, j’ai rencontré des ultras… J’aime construire des personnages assez vivants pour que la cohérence de l’histoire repose sur eux, plutôt que sur un plan de récit détaillé, une forme qui m’ennuie. Une fois que je les ai, je leur fais confiance, je les suis et ils me surprennent.
Tu mentionnes les droites parallèles et, moi, en te lisant, je pensais: «C’est Le Sens de la tangente.» Tes personnages fuient, mais pas de manière fracassante. Cela se passe tout doucement, par glissements, impulsions, rencontres hasardeuses, petits pas de côté.
J’adhère totalement au terme de tangente! J’aime inventer des histoires qui décalent les représentations tout en restant réalistes. C’est aussi une façon d’inviter le lecteur à voir l’extraordinaire qui se niche dans des situations apparemment banales. Et j’aime que l’on finisse aussi par affectionner des protagonistes auxquels on ne pensait pas s’attacher au départ, comme Ilyes.
Ton livre me paraît être une ode à la liberté. Tous les personnages sont animés par cette quête, qu’elle soit intime, politique, dans la fuite, le combat. Avec quelle intention partais-tu quand tu as commencé l’écriture et avec quel sentiment l’as-tu achevée ?
J’ai commencé à écrire ce roman il y a dix ans, alors que je sillonnais le monde arabe du Maroc à la Jordanie pour un projet de journalisme culturel itinérant. Mon impulsion venait des printemps arabes de 2011, et le média que j’ai dirigé, Onorient, est né à cette période. La première impulsion vient donc de là, et la deuxième est plus intime: une envie de fuite, ce qu’on pourrait appeler en psychologie un «schéma affectif évitant».
Alice a clairement un schéma affectif évitant! [Rires.] Et en même temps, l’engagement la fascine. Ton texte est ambitieux du point de vue de sa narration: en un peu plus de deux cents pages, nous allons au Caire, à Oran, à Paris, à des époques différentes, sans que tu ne nous perdes jamais. Pourquoi était-il nécessaire d’embrasser tout cela pour écrire ce livre?
Cette forme-là a été dictée par le besoin de fuite de mes personnages. Les lieux devaient se déployer les uns après les autres, jusqu’à pousser Alice au bord d’elle-même. L’errance est grisante, mais elle finit par révéler des vérités que l’on ne veut pas voir. Il y avait aussi pour moi la joie d’écrire sur des villes que j’ai réellement traversées, des lieux auxquels je tiens. J’ai senti, par ailleurs, que cela correspondait au psychisme morcelé d’Alice, à cette fragmentation de lieux et de temps. Et j’ai pensé qu’il fallait faire cela pour montrer quelque chose d’elle.
Absolument, elle dit qu’une part d’elle est dans ces villes. Et j’y crois! Je pense qu’une part de nous reste dans les lieux.
Je suis d’accord. Nous qui avons quitté les lieux de l’enfance, qui sommes habituées à circuler entre des endroits du monde si différents, nous savons qu’une part de nous reste parfois quelque part. À sept ans, j’ai quitté, avec ma famille, l’Algérie en pleine guerre civile, et j’ai gardé des souvenirs très précis de couleurs, d’odeurs, de sensations laissées à jamais de l’autre côté de la Méditerranée, qui ont ressurgi alors que je posais à peine le pied à l’aéroport d’Alger. Et poussé à l’extrême, quand on en fait un métier comme celui d’Alice, qu’est-ce que cela produit? C’est cela qui m’intéressait. Être écrivain, pour moi, c’est la possibilité d’avoir plusieurs vies et d’aller jusqu’au bout de quêtes que l’on ne mènerait pas nécessairement dans la vraie vie.
Une question que l’on ne t’a jamais posée en entretien et que tu aurais aimé entendre?
Cela me fait toujours plaisir quand on remarque des symboles. Les noms des personnages, par exemple. Ilyes, Alice, Wassyla sont pour moi trois mêmes personnages nés à des endroits différents. Cela peut s’entendre à l’oreille – j’ai choisi des prénoms qui se font écho. Il y a aussi Rabie, qui signifie «printemps », et May, la meilleure amie d’Alice, qui était le personnage principal de mon premier roman. Et dans mon troisième récit, Abdelkader, qui apparaît à la fin, revient.
T’es-tu interdit des choses pendant l’écriture? Parce que tu pensais qu’elles ne seraient pas comprises, par exemple.
Pas vraiment dans l’écriture en elle-même. J’ai eu envie d’embrasser un monde plus vaste que le mien. Je ne me suis pas interdit quoi que ce soit, mais j’ai évité pour l’instant d’écrire sur le Maroc parce que je voulais poser un regard d’adulte sur mon pays, et pas celui d’une enfant nostalgique. J’aurais pu parler du mouvement du 20 février 2011 au Maroc, par exemple, autour duquel beaucoup de mes amitiés sont nées. Mais c’est comme si, pour réussir à être libre, j’avais eu besoin de parler d’autre chose en premier lieu. Je te comprends parfaitement: j’ai choisi, comme lieu de mon premier roman, Cuba. Et cela a suscité beaucoup de questions, à une époque où l’autofiction et les récits personnels ont tendance à primer.
L’idée d’une cohérence entre ton roman et ce que tu es, je n’y crois pas du tout. On peut atteindre des vérités encore plus fortes dans la fiction. Et ce serait si triste qu’une écrivaine marocaine parle uniquement du Maroc, ou une écrivaine algérienne seulement de l’Algérie. D’ailleurs, malgré ce climat politique entre l’Algérie et le Maroc, que nous ne pouvons que regretter – tant de choses nous lient! –, tu mènes ton héroïne en Algérie dans Le Sens de la fuite.
Oui, l’existence de tous ces liens, précisément, me met en colère: nous devrions être plus proches.
Imagine un festival littéraire entre l’Algérie et le Maroc! Un jour, peut-être…
Il était très important pour moi de faire exister l’Algérie dans mon roman, et ensuite de le présenter au Maroc. Mes lecteurs ont parfois été déroutés, mais ont pu aussi voyager, à travers les mots, en Algérie, même si les frontières sont fermées. C’est un sujet un peu tabou. Quand je suis allée en Algérie pour la première fois, j’ai eu l’impression de découvrir un frère caché: on mange la même nourriture, on parle la même langue, on écoute la même musique…
Hajar Azell: Et avant de finir, Amina, je voulais te poser une question: quel est ton lien à toi avec la grande histoire? Car il y a une continuité entre ton premier et ton deuxième roman, de ce point de vue.
Amina Damerdji: Mon premier roman, Laissez-moi vous rejoindre (Gallimard, 2021), est l’autobiographie fictionnelle d’une grande héroïne de la révolution cubaine, Haydée Santamaría. Elle est de la génération de mes grands-parents, de mes grands-oncles, dont les récits héroïques durant la guerre d’indépendance ont bercé mon enfance. A posteriori, je pense que c’était une façon de raconter ce type d’engagement – ses idéaux, sa beauté, mais aussi ses désillusions et ses limites – de biais. Dans Bientôt les vivants (Gallimard, 2024), le cadre est certes historique, celui des années 1990 en Algérie, marquées par la guerre contre le terrorisme, mais je me suis intéressée à la vie intime d’une famille, et plus particulièrement de Selma, mon héroïne, la jeune fille de cette famille.
Et dans le troisième, alors?
C’est l’histoire d’un père et d’une fille liés par un amour total, envahissant. Tout commence au début de leur exil depuis l’Algérie vers un petit village de Bourgogne. Ils n’ont aucun code. Son diplôme de médecin à lui n’est pas reconnu. Tandis qu’il vit progressivement un lent déclassement et une chute, morale et économique, sa fille essaie de se construire. D’autant qu’à 17 ans, elle est mère.