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Hommage

Hambak, le destin fulgurant

Par Zyad Limam - Publié en mars 2021
Le Premier ministre lors de l’investiture d’Alassane Ouattara comme candidat du RHDP, le 22 aout 2020 @Issouf Sanogo/AFP Le Premier ministre lors de l’investiture d’Alassane Ouattara comme candidat du RHDP, le 22 aout 2020 @Issouf Sanogo/AFP

On n’y croit pas, on ne se résout pas à sa disparition, on s’attend encore à le voir arriver, à le voir débouler même, avec sa stature, sa taille, sa force, son rire, à le voir en mouvement, à le voir traverser, courir, haranguer, expliquer, faire campagne, cajoler, à le voir danser et chanter, à le voir calculer, planifier, répondre à 15 coups de fil en même temps, à le voir parler d’art, de mécénat, et prêt dans la seconde à courir la brousse, à remonter au maquis. On le voit chez lui, gentleman élégant, entouré des siens, de sa femme Yolande, de ses enfants, on le voit heureux de faire visiter sa maison. On le voit louvoyant habilement dans les méandres de la politique du pays, on le voit tonique, énergique, à la limite, souvent en surrégime, confiant, exubérant. On le voit vivant, incontournable, et pourtant, il est parti en quelques mois, soufflé comme une bougie par un cancer foudroyant. À 56 ans, dans la fleur de l’âge.

Journaliste, fondateur du Patriote, il avait rejoint Alassane Ouattara (ADO) aux premiers jours de la création du Rassemblement des républicains (RDR). On s’est connus dans ces moments fébriles, et tout au long du parcours, le contact est resté le même, à mi-chemin de l’amitié, du politique, du journalisme. Hamed Bakayoko était séduisant, organisé, concentré sur ses objectifs. Il aimait recevoir le soir, tard dans la nuit. Pour des conversations faussement débridées. Hamed voulait parler, pour échanger, pour apprendre, pour s’informer, pour comprendre. Ce n’était pas un intellectuel, il n’avait pas fait de longues études, mais sa curiosité était sans limites. Il aimait s’aventurer sur des territoires méconnus, augmenter le périmètre de son expérience. Il était ambitieux, il se voyait loin et haut, mais il prenait son temps. « Ce n’est pas mon moment », m’a-t-il dit à deux ou trois reprises à l’époque où Amadou Gon Coulibaly (AGC) avait été désigné candidat du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) à la présidence de la République. Il s’était rapproché d’AGC, décidé à faire équipe pour gagner, soucieux de mettre en cohérence son ambition personnelle, son besoin d’agir et son besoin de suivre le choix d’ADO. Les deux hommes étaient liés par leur forte connexion au président Ouattara.

Hambak se considérait lui aussi comme un fils, un peu turbulent peut-être, soucieux d’autonomie et d’indépendance, mais un fils quand même. Un fils aussi pour Dominique Ouattara, sa seconde maman, pour lui qui avait à peine connu sa mère, décédée très jeune. Au fond, Hamed se sentait son propre personnage, « maître de son destin et capitaine de son âme ». Son entregent, sa simplicité faisaient de lui un interlocuteur de choix pour des personnalités de haut rang. L’enfant d’Adjamé était un proche du roi du Maroc Mohammed VI (on connaît l’épisode légendaire des brochettes grillées au bord de la plage à Abidjan), du président burkinabé Roch Marc Christian Kaboré, du président congolais Denis Sassou-Nguesso, et de nombreux autres encore. « Hambak », pour reprendre son surnom, aimait voyager, le confort et les bonnes choses, mais c’était surtout un Africain, un homme du terroir assez peu impressionné par les grandes capitales internationales et les restaurants gourmets.

Hambak, c’était surtout un politique, un vrai, capable de tisser des liens entre toutes les Côte d’Ivoire, ministre sans interruption depuis… 2003, capable de parler avec le Front populaire ivoirien (FPI), les gens de Laurent Gbagbo, les proches d’Henri Konan Bédié, de dialoguer avec les religieux de toutes les confessions, aussi à l’aise dans un salon huppé d’Abidjan que dans une case du fin fond d’Odienné. J’étais allé le voir dans sa mairie d'Abobo, dans cette ville dans la ville, de plus de 1 million d’habitants venus de toute la Côte d’Ivoire et de toute l’Afrique. Assez stupéfait de le sentir aussi à l’aise dans cette mairie, à gérer mariages, donations et problèmes de voirie, que dans les hauteurs de la grande politique nationale. Hamed était habile, adaptable, populaire, son rôle dans le dispositif était central, et le manque sera immense.

Il avait évidemment des ennemis, lui-même ne cachait pas sa profonde rupture avec Guillaume Soro. Il avait souvent été attaqué, via les réseaux sociaux ou par de pseudo-révélations. Dans le parti, au RHDP, dans les cercles de la majorité, il y avait des résistants, ceux qui ne voulaient pas d’une « perspective Hamed ». Mais Hambak ne se posait pas la question. Bien décidé à suivre sa route. Et celle de son président. Dans un exercice d’équilibrisme qui, au fond, lui ressemblait entièrement.

Comme tous les hommes politiques de son ampleur et de sa stature, il était à la fois ombre et lumière. Mais aujourd’hui, maintenant, c’est la lumière qui parle, la lumière de cet homme rare, le parcours incroyable et fulgurant d’Hamed Bakayoko, enfant d’Adjamé, venu au monde public par le journalisme, originaire de Séguéla, maire d’Abobo, Premier ministre et ministre de la Défense.

Dans ce moment si difficile, si exigeant, on pense aussi à la Côte d’Ivoire, durement touchée, blessée par la mort successive de deux de ses fils, de deux Premiers ministres successifs, Amadou Gon Coulibaly, le 8 juillet 2020, et Hambak, le 10 Mars 2021. Mais les « éléphants » savent se relever et poursuivre leur route.

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