Hemley Boum:
« Il est extrêmement important d'éclairer le récit historique, de lui donner un nom, un visage »
L'autrice construit une œuvre où l'intime et le politique se répondent. Dans son dernier roman, elle revient sur quarante ans de pouvoir au Cameroun à travers une galerie de personnages féminins, explorant la corruption, la transmission, l'exil et les formes de résistance.
Depuis Le Clan des femmes (2010), consacré à la polygamie et à la condition féminine dans un village africain du début du xxe siècle, Hemley Boum construit une œuvre où les destins individuels sont toujours traversés par les grands bouleversements du monde. Le Cameroun n'est pas seulement le décor de ses romans ; il en est la matière profonde. Sans jamais céder à l'idéalisation ni au misérabilisme, son pays natal apparaît comme un territoire complexe, traversé de contradictions, dont elle cherche à restituer la profondeur humaine et historique. C'est cette alliance entre l'intime et l'histoire qui fait de Hemley Boum l'une des voix les plus importantes de la littérature africaine contemporaine. Son sixième roman s'ouvre en 2018. Ndolo Elimbi, une avocate engagée, est emprisonnée pour avoir défié un pouvoir autoritaire. Face à elle, Zeinabou, commissaire redoutée du régime, surveille chacun de ses gestes et connaît jusqu'à sa relation avec Enow, opposant politique désormais contraint à l'exil. Tandis que la répression s'intensifie, la colère populaire gagne le pays. Cette vaste fresque, consacrée au désenchantement de la population, aux ressorts de la corruption et à la puissance des femmes lorsqu'elles s'allient, s'inscrit dans la continuité d'une littérature qui ne cesse d'interroger les rapports entre mémoire, pouvoir et résistance. Rencontre.
AM : Nos vies sauvages met en scène un Cameroun contemporain traversé par les tensions politiques et les aspirations à la liberté. Qu'est-ce qui vous a poussée à écrire ce roman ?
Hemley Boum : En réalité, mon livre couvre près de quarante années de pouvoir de Paul Biya, à la tête du pays depuis 1982. Le récit débute en 2018, alors que mon héroïne Ndolo Elimbi, avocate lumineuse et héroïque, est emprisonnée pour s'être élevée contre un pouvoir autoritaire. Tout ce qui va être raconté est annoncé dès les premières pages. S'ensuit une sorte de dépliage qui, au fil de l'histoire et de ce qui arrive à mes personnages, revient sur la présidence de Biya, réélu l'année dernière pour un huitième mandat. À 93 ans, il est aujourd'hui le plus vieux chef d'État au monde. Mon roman interroge les ficelles de cet interminable règne et toutes ces années qui précèdent le Cameroun actuel, à travers un pays, une société et le regard d'une génération, qui est la mienne – et qui n'a connu pratiquement que ce président-là. J'ai ressenti la nécessité de reconstruire le déroulé de toute cette période, en posant en filigrane une question essentielle : quel est le cœur du Cameroun ?
Le titre est particulièrement évocateur. Que désigne pour vous cette part « sauvage » de nos vies ?
Ce titre va probablement susciter des interrogations. D'abord, avec l'évocation de l'« ensauvagement », un terme clivant, surtout utilisé par l'extrême droite. À la racine de ce mot à l'histoire sinueuse, il y a le « sauvage », ancré dans un imaginaire fort. Alors, l'idée d'intituler mon livre « Nos vies sauvages » en parlant du Cameroun peut sembler renvoyer à une forme d'animalité – celle sur laquelle a longtemps veillé la vision occidentale, comme sur toutes les cultures qui venaient d'ailleurs, notamment les cultures africaines. Je sais déjà qu'il va y avoir un débat sur cette question-là. Mais, de mon côté, j'ai tendance à penser que toutes nos vies sont sauvages, dans leur complexité, dans la façon dont elles sortent des clous. Sauvages également dans tout ce qui nous échappe et tout ce qui nous déborde. Au fond, je n'oublie jamais qu'en tant qu'êtres humains, nous faisons partie du vivant, de la nature. Donc que nous avons une forme d'animalité. Dans mon roman, j'évoque souvent les « fauves » pour parler des personnalités politiques extrêmement ambitieuses, corrompues et violentes. Je les ramène aux animaux féroces, et cela fonctionne. Mais je souligne aussi que cette part est en chacun de nous et qu'il faut en assumer l'existence, qu'il faut l'accueillir en soi et la reconnaître en l'autre.
Votre héroïne, Ndolo Elimbi, est une femme engagée, qui paie le prix de ses convictions. Comment est née cette figure ?
Ce qui s'est produit avec ce roman est très étrange, parce qu'en voulant écrire sur ce qu'ont signifié ces quarante années pour le Cameroun, ce sont également mon enfance et mon existence de jeune adulte, de femme et de romancière qui se sont immiscées dans le texte, c'est-à-dire toute une vie. Et plusieurs vies. Alors, au fur et à mesure, l'écriture a pris son propre chemin et je me suis retrouvée à écrire l'histoire de toutes les femmes de ma vie. Celles qui m'ont inspirée. Celles qui m'ont consolée. Celles qui ont été charismatiques. Toutes les femmes qui m'ont aidée à devenir et à être celle que je suis. Quant à Ndolo, elle est apparue comme un personnage un peu fou, qui assume sa liberté, sa colère et ses amours. Une femme qui a une forme de prise de contrôle sur sa vie, et qui a un impact sur la vie des autres. Comme si elle irradiait. Je pense que je suis tombée amoureuse de Ndolo. Elle ressemble à toutes ces femmes de mon entourage, que je connais par cœur.
Face à elle se tient Zeinabou, représentante du pouvoir. On pourrait la détester. Mais vous semblez toujours chercher à comprendre plutôt qu'à juger vos personnages. Est-ce une démarche volontaire ?
Absolument. Car on ne peut pas saisir le Cameroun si on n'a pas une vision juste de ce pays et des gens qui l'habitent. Si on les condamne sans essayer de les comprendre. Si on n'est pas curieux face à certains cheminements de vie. Il ne faut pas oublier que les cinquantenaires ou les soixantenaires d'aujourd'hui ont eu 15 ans, 18 ans, 30 ans. Ils ont traversé toute une vie. Avec des processus de corruption qui durent. Et qui, forcément, abîment. Je ne nie en aucune façon ce que le personnage de Zeinabou projette de brutal, mais il y a aussi tout le cheminement du doute qui existe en elle. Tous les moments où elle se trahit elle-même, en étant parfaitement consciente de la déloyauté qu'elle s'impose et des excuses qu'elle se trouve. Jusqu'à ce qu'elle rencontre Ndolo, mais aussi Sippora, qui appartient à une autre génération, et trouve le chemin d'une forme de rédemption, qui n'est pas évidente. Il me semble important de comprendre des personnes comme Zeinabou.
Pensez-vous que la littérature puisse encore contribuer à éclairer les mécanismes du pouvoir et de la domination ?
L'écriture permet de tout dire : le politique, la corruption, l'impunité des hommes et des femmes, totale, profonde, nue. Avec la fiction, on entre dans le personnage, dans son esprit, dans sa peau, dans son corps, pour comprendre les méandres de sa pensée, les racines de ses agissements, sa manière d'entrer en action. Le roman offre la possibilité de poser un regard à la fois omniscient – qui dépasse, englobe – et qui s'intéresse aux détails microscopiques de ce que sont les êtres et de ce que sont les situations. Ce qui est extrêmement important, et que permet la littérature, c'est d'éclairer le récit historique. De lui donner un nom, un visage. De dire : « Ces gens-là, voilà qui ils sont et d'où ils viennent, voilà leurs rêves et comment ils ont été corrompus, voilà comment le monde a pesé sur eux tout en les ayant sortis de là… » D'apporter une lumière, dans un récit, dans une humanité. Pour nous, les Camerounais, pour nous, les Africains, la littérature offre de nous raconter, de nommer nos propres trajectoires, complexes, nos forces, nos méandres. Notre propre histoire. C'est extrêmement précieux.
Vous comptez parmi les romancières ayant le plus mis en lumière l'histoire souvent méconnue de votre pays, le Cameroun. Ressentez-vous une forme de responsabilité à cet égard ?
Je ne suis pas en train de dire : « Voilà ce qu'est le Cameroun. » Je n'ai absolument pas cette prétention-là de donner à moi seule une image qui serait celle à laquelle tout le monde doit adhérer, au détriment de toutes les autres images, des autres ressentis, des autres vérités ou perspectives. Certainement pas. Je ne peux donner que ma vision de ce pays depuis l'endroit où je me situe. En revanche, je suis responsable de chaque mot que je prononce ou que j'écris. Et que je peux, par ailleurs, défendre, assumer et expliquer.
Depuis Le Clan des femmes, quels fils invisibles relient vos romans ?
Il me semble que mes romans se répondent à travers une tonalité, une trame. Les histoires ne sont évidemment pas les mêmes. Toutefois, chaque livre correspond à une étape de ma vie, à des questionnements qui m'habitent à ce moment-là, suffisamment forts, puissants et bouleversants pour venir nourrir un récit. Chaque livre constitue ainsi une manière pour moi de répondre à ces interrogations vertigineuses que je peux avoir de temps à autre. Peut-être, alors, que le fil qui relie mes romans serait de faire exister nos trajectoires, nos géographies, nos vies, ce que je suis aussi, à travers la littérature, petite touche par petite touche, avec une palette infinie de nuances. Pour dire les colères, les responsabilités, raconter ces hommes et ces femmes, ce qui les unit et les sépare, la société dans laquelle ils évoluent – pour le meilleur comme pour le pire…
La mémoire, les héritages familiaux et les silences traversent toute votre œuvre. Pourquoi ces thèmes vous sont-ils si essentiels ?
Que ce soit dans notre histoire politique ou dans l'intime, nos existences sont assises sur la « silenciation » et sur la disqualification, auxquelles la colonisation a beaucoup contribué. Les langues, les spiritualités, une façon d'habiter le monde, beaucoup de choses ont été diabolisées, passées sous silence. L'histoire de la libération du Cameroun et de son indépendance a, quant à elle, fait l'objet d'une omerta qui peine aujourd'hui à être brisée. Depuis Le Clan des femmes, paru en 2010, mes livres sont habités par la question de la transmission intergénérationnelle. Non pas celle qui est véhiculée par les mots, mais celle qui s'opère par le vécu, le quotidien, les habitus. Mais, cela suppose que l'on vive tous dans la même géographie. Mon travail est donc axé sur les transmissions déstructurées par l'exil. Du village à la ville, d'un continent à l'autre, d'une culture à l'autre. Que l'on ait eu à quitter le lieu où s'inscrivent les liens, la mémoire, s'implanter dans un ailleurs, un autrement, réinventer les façons de communiquer, de transmettre et de s'adapter. Ou encore à s'approprier les lieux frontières, à habiter plusieurs géographies, à la fois physiques et intérieures.
Vos personnages féminins occupent souvent une place centrale. Que vous permettent-ils d'explorer que d'autres personnages ne permettraient pas ?
On a tellement l'habitude d'explorer les personnages masculins qu'il y a souvent quelque chose d'attendu et de prévisible. Cela existe aussi chez les personnages féminins, mais je trouve que la palette est beaucoup plus riche et intéressante. Avec Ndolo, Zeinabou, Sippora, je peux tirer sur d'innombrables ficelles, modeler, ciseler, transformer, déployer. Étant moi-même une femme, je sais que je peux rassembler mille femmes en une, leur offrir à chacune mille vies. De l'enfant à l'adolescente, de la fille à la mère, de l'amante à l'épouse… Me glisser dans leur tête, leurs ambitions, leur corps, leurs désirs, leurs volontés. Il existe tellement de portes à ouvrir les unes après les autres pour créer des personnages féminins presque complets. C'est un outil romanesque d'une richesse infinie.
Dans Nos vies sauvages, le symbole de la voiture est omniprésent. Vous commencez par : « Regarde la route et pas l'obstacle, la voiture obéit à ta vision. » Puis, 200 pages plus loin, vous écrivez : « J'ai traversé la vie comme un bolide pressé, ma propre vie : l'essentiel m'a échappé. » Que s'est-il passé au fil des chapitres ?
Ndolo a grandi. Elle s'est investie, abandonnant l'image du père fantasmé et sa colère, elle s'est engagée, a aimé, a souffert, a vu le vrai visage de sa mère. Elle est allée dans le « dur » de ce que signifie « être une femme ». On a essayé de la tuer. Elle a été emprisonnée. Les deux approches du véhicule lancé sur la route évoquées dans mon roman ne sont donc pas contradictoires. Elles interviennent simplement à deux moments différents de la vie d'une femme. Si « la voiture obéit à la vision », certes, le regard, au fil d'une existence, se déplace, descend sur la chaussée, sur les bas-côtés – là où l'on a dû s'arrêter et sortir de l'automobile, là où l'on découvre tant d'autres choses qui nous avaient échappé.
Quel regard portez-vous aujourd'hui sur les évolutions du Cameroun et sur sa jeunesse ?
Dans mon nouveau roman, il manque la jeune génération, que j'ai effleurée, parce que mon récit partait trop loin. Cette jeunesse est pourtant essentielle. Il faut rappeler que 75 % de la population camerounaise a moins de 25 ans. C'est un pays éminemment jeune. D'une force et d'une énergie extraordinaires. D'une exigence totale. Je travaille beaucoup avec elles et eux, notamment avec de jeunes auteurs qui m'envoient leurs manuscrits. Et je vois le souffle. Pourtant, je sais que c'est très dur, qu'il y a de l'épuisement et de la colère face à un pouvoir qui pèse, qui enferme et qui brise. Mais je ne peux pas m'empêcher d'être optimiste. Car nous, les Camerounais, sommes dans les starting-blocks. Je n'arrête pas de le dire. Tout est là : le désir, la volonté, l'intelligence, l'ambition, l'imaginaire.
Quels souvenirs d'enfance continuent aujourd'hui de nourrir votre imaginaire et votre écriture ?
Lorsque je parle de l'enfance dans mes livres, ce sont souvent mes propres souvenirs ou ceux de mes proches. Je puise beaucoup dans ce vivier-là. C'est un territoire fondateur, celui où se forgent la sensibilité, l'imaginaire, les blessures et les aspirations. J'ai grandi à Douala, dans une famille très ouverte, au milieu de plusieurs langues qui se mélangeaient, de plusieurs cultures et d'un profond respect des autres. Mes parents viennent de cette génération confrontée au néocolonialisme qui croyait beaucoup, et croit toujours, au progrès, à l'égalité de l'enseignement pour les filles et les garçons, aux études. À l'encouragement, aussi, des uns et des autres. J'ai de merveilleux souvenirs d'enfance. Mais ce qui a été déterminant, c'est la découverte de la lecture. Les livres ont été pour moi à la fois un refuge et une ouverture sur le monde. C'était le seul endroit où on me laissait tranquille, car la lecture était très respectée chez nous. On ne venait même pas regarder ce que j'avais entre les mains. J'ai donc toujours lu, et cela m'a donné envie de raconter à mon tour tout ce qui m'entourait. Mes amis, ma famille, ma ville. Je trouvais que nos vies étaient éminemment romanesques. J'avais juste envie d'ajouter ma part à cette immense conversation littéraire, à laquelle je me sentais conviée.
Qu'est-ce qui vous anime le plus lorsque vous écrivez : transmettre une mémoire, comprendre le monde, défendre des valeurs, raconter des histoires ou autre chose encore ?
D'abord, il faut un questionnement fondamental pour écrire, un souffle, une envie de comprendre, d'analyser, de disséquer. Pour cela, je crée des univers, des personnages. C'est ma façon de saisir le monde, de me l'approprier, puis de le restituer. Il me faut cette puissance et cette force. Ensuite, vient l'acte d'écrire. Pour moi, le geste même de l'écriture fait partie de la construction du roman. C'est de là que naît l'inspiration. Dès lors, j'écris absolument tous les jours. Que je sois inspirée ou non. Il peut m'arriver d'écrire dix pages – ce sont des jours merveilleux –, un paragraphe ou seulement quelques lignes. Certaines fois, je vais juste corriger mes fautes. Et il y a les jours horribles où j'ai envie de m'asseoir comme de me pendre, préférant lancer une lessive, sortir faire des courses ou n'importe quoi d'autre. Mais ces moments-là passent. Et ce dont je suis sûre, c'est que ce que je donne en écrivant m'est rendu.
À ce stade de votre vie et de votre parcours, qu'est-ce qui donne le plus de sens à votre existence de femme, de citoyenne et d'écrivaine ?
Je pourrais dire ma famille et mes enfants. Ces derniers donnent beaucoup de sens à ma vie. Mais ce sont de jeunes adultes et je ne suis pas le centre de leur existence, ce qui est très bien. Il y a quelque chose de l'éloignement, d'une autre relation qui se construit, et qui me laisse du temps pour mes engagements et mes solidarités. Mes combats s'inscrivent ainsi du côté des violences faites aux enfants, aux femmes, du côté de tout ce qui a trait à l'inceste, aux minorités, aux communautés LGBTQ+. Ma place se situe dans un monde où l'on n'a pas peur d'accueillir, un monde où l'on s'interroge. Je travaille avec des féministes africaines, dans des groupes en non-mixité radicale, en France, au Cameroun, en Belgique, aux États-Unis… L'idée étant de penser précisément comment on exprime notre féminisme, notre façon de nous engager pour le bien-être des femmes dans nos sociétés. En élargissant, au maximum, les alliances.
Vers la fin de votre roman, vous évoquez la poétesse et militante américaine Audre Lorde. Est-elle en lien avec ce qui traverse tout ce texte, comme un fil rouge : la force de l'amour ?
Je fais référence à son recueil d'essais I Am Your Sister, qui met en lumière les liens entre les diverses formes d'oppression, au niveau du genre, de la sexualité, de la classe ou de la race, ainsi que les racines coloniales des discriminations. Audre Lorde rappelle la puissance de l'écriture littéraire dans la lutte pour l'émancipation. Dans mon récit, j'évoque la peur « contagieuse » des femmes et « leurs stratégies d'évitement [qui] deviennent notre héritage de femme à femme ». Alors, oui, quand j'évoque la poésie de cette militante féministe lesbienne, engagée pour la défense des droits civiques aux États-Unis et l'émancipation des femmes, c'est bien de la force de l'amour et de la résistance, sous toutes ses formes, qu'il s'agit. Mais aussi de la force de ce « nous », qui émerge au fil de mon roman. Un « nous », à la fois inespéré et inattendu. Qui rassemble nombre de mes personnages, confrontés à l'histoire, mais refusant d'en être les simples victimes. Une solidarité qui résiste à l'emprise du pouvoir. Une énergie vitale.