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C'est comment?

Indignons-nous!

Par Emmanuelle Pontié
Publié le 5 février 2026 à 09h53
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Le monde est devenu fou. En quelques mois, la tornade Trump a montré qu’elle n’avait aucune limite, et l’ordre mondial s’en trouve complètement bouleversé. Les équilibres d’hier vacillent, les pactes de non-agression, tacites ou officiels, volent en éclats, la souveraineté des États et le respect des frontières ne sont plus des notions immuables. 

Dans ce maelstrom dont personne n’entrevoit vraiment l’issue, l’Afrique semble plus ou moins hors circuit, ou tout au moins impuissante. Lorsqu’à son arrivée, le locataire de la Maison-Blanche a stoppé net l’USAID sur le continent, certaines élites africaines ont constaté avec effroi que la santé de la population dépendait des États-Unis. Parfois jusqu’à 60%, comme en Angola. 

Ces dernières ont dans l’ensemble jugé la mesure salutaire, capable de donner un coup de fouet aux États, les forçant à trouver des fonds pour leur propre prise en charge. Certains pays, comme le Nigeria, ont débloqué immédiatement un budget colossal pour pallier le retrait américain. Mais globalement, des pans entiers d’Africains pauvres ont été redoutablement impactés. Mortellement. 

En Afrique, on a l ’habitude des pouvoirs forts, et le trumpisme en tant que tel ne choquait fondamentalement pas tant que ça, quand il a commencé à sévir. Mais peu à peu, celui qui avait traité les nations du continent de «pays de m…» dès son premier mandat s’est immiscé dans les affaires de certaines d’entre elles, montrant par là même son appétit pour leurs richesses. L’Afrique du Sud, en s’impliquant dans des décisions souveraines, la République démocratique du Congo en faisant mine d’aider à la résolution du conflit avec le Rwanda, ou encore le Nigeria en bombardant à Noël au motif fallacieux de vouloir éradiquer un terrorisme antichrétiens. Et tout à coup, ce n’est plus seulement l’Occident, ce monde lointain, qui se retrouve sous les feux du businessman président. 

Pas mal de chancelleries africaines avouent en off qu’elles espèrent qu’il les oubliera… Peu à peu, les phrases habituelles que l’on entendait en ville, déjà à l’époque de l’invasion de l’Ukraine par la Russie – du genre: «Ah mais ça, c’est chez vous. Nous, on n’est pas concernés !» –, retentissent moins souvent. Comme une prise de conscience lente et progressive que l’Afrique fait partie du monde global, et que le retour des impérialismes, du côté de Monsieur Poutine ou de Monsieur Trump, ne doit pas inquiéter seulement la «planète blanche». 

Le continent noir a pris l’habitude d’évoluer dans son coin, presque à part, peut-être à force d’être marginalisé, d’avoir une voix faible dans la plupart des grandes instances internationales et d’être handicapé par des économies fragiles. Sûrement aussi parce qu’il est préoccupé par des soucis majeurs au quotidien: éradiquer la pauvreté, maintenir la sécurité, lutter contre la montée des islamismes, développer, moderniser, absorber des démographies galopantes, rembourser la dette… Et, bien sûr, parce qu’il est dépendant de l’aide internationale, en grande partie américaine donc. 

Mais des amis africains s’indignent aujourd’hui du silence assourdissant de pays qui se laissent traiter de noms d’oiseau sans réelle réaction ou n’imaginent même pas une réciprocité de la suspension des visas, par exemple. Ne serait-ce que par principe. Zéro son de cloche du côté de l’Union africaine également, rappelle-t-on. La situation est plus que complexe, certes. Et très probablement sans issue réelle à ce jour. Mais au moins, osons le dire : même au minimum, s’indigner, c’est bien. Et ouvertement, jusqu’au fin fond des maquis, c’est encore mieux.

D’autant que l’impérialisme et les ravages qu’il entraîne, le continent les a bien connus en d’autres temps. L’Afrique fait partie du monde. Alors quand ce dernier devient fou, ce doit être aussi un sujet de préoccupations pour lui, pour sa population, pour ses jeunes. Et en prendre conscience pleinement, se sentir concerné au premier chef, c’est déjà un préalable important.